THIERRY DE CHARTRES
nombreux encore l'auditoire qui se presse aux leçons de ses successeurs, notamment à celles de Thierry, le frère puîné de Bernard, avec qui les écoles chartraines atteignent l'apogée de leur splendeur.
169. Thierry de Chartres. — Magister scholae aux écoles de Chartres en 11 21, Thierry professa en 11 40 à Paris, où il eut pour élève J. de Salisbury. Vers 1141, il revint à Chartres, succéda à Gilbert de la Porrée dans la chancellerie et mourut en 1155.
On connaît de Thierry le de sex dierum operibus, X Eptateuchon, un commentaire sur le de inventione rhetorica ad Herennium. Il personnifie l'intense mouvement scientifique des écoles de Chartres au milieu du XIIe s.
i° Rhétorique et Logique. Le trivium était en grand honneur à Chartres (131). L'étude des préceptes de rhétorique, et la connaissance des grands classiques latins étaient considérées comme le préliminaire obligé de toute culture scientifique. De Chartres sont parties les hostilités contre les Cornificiens, qui prétendaient réduire le programme des études et proscrire le culte de la forme littéraire (189). Vers 11 30, Thierry se mit à la tête d'une vigoureuse campagne contre ce parti de béotiens. Il mérita d'être appelé par J. de Salisbury artium studiosissimus investigator.
Nous savons déjà le grand progrès réalisé par Thierry en logique : son Eptateuchon, le manuel des sept arts libéraux à Chartres, mentionne d'importantes parties de VOrganon, dont il fut probablement le vulgarisateur (133). Où Thierry recueillit-il ce précieux héritage inutilisé par ses prédécesseurs ? M. Clerval, qui a découvert Y Eptateuchon, ne nous l'apprend pas. Thierry fut un des personnages les plus érudits de son temps, et il eut le plus grand souci de se créer des relations scientifiques. C'est à lui notamment qu'en 11 44, Hermann le Dalmate envoya la traduction (de l'arabe en latin) du Planisphère de Ptolémée.
20 Métaphysique. Thierry ne tarda pas à se prononcer dans le sens du réalisme farouche qui avait acquis droit de cité à Chartres
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et s'y perpétua jusqu'au déclin de ses écoles. D'aucuns prétendent même qu'il franchit l'étroite passerelle séparant le réalisme outré du panthéisme (Hauréau, Clerval). Mais Thierry n'a pas été jusque là. Il faut interpréter avec prudence ses dissertations favorites sur la superessence de Dieu, sur la dépendance essentielle des créatures vis-à-vis du Créateur ; il faut se méfier surtout de l'accueil trop facile qu'il fait à des réminiscences pythagoriciennes sur l'unité, et la génération de tout nombre du sein de l'unité : Dieu est l'éternel, l'un suprême, antérieur à la dualité. Toute autre chose n'existe que par la compénétration de l'Infini (divinitas singulis rébus forma essendi est) x).
Mais si Dieu est pour chaque être créé le principe intrinsèque de sa présence actuelle dans l'ordre physique, cet être n'en a pas moins une essence distincte de Dieu, œuvre de sa main créatrice. Sur ces points les déclarations de Thierry sont formelles ). Thierry se serait élevé contre tout reproche de panthéisme, au même titre que maître Eckehart et d'autres mystiques du xiv* s., qui établissaient une distinction similaire entre Y essence individuelle propre à chaque créature et son existence divine (esse formate) 3). Il n'en est pas moins vrai que malgré les déclarations contraires de leurs auteurs, un peu de logique convertit aisément ces systèmes en doctrines antiscolastiques 4).
3° En cosmologie, Thierry souscrit aux conceptions de son frère, en montrant leur accord avec l'histoire biblique de la création.
') « Àt aeternum nihil aliud est quam divinitas ; imitas igitur ipsa divinitas est. At divinitas singulis rébus forma essendi est ; nam, sicut aliquid ex luce lucidum est, vel ex colore calidum, ita singulae res esse suum ex divinitate sortiuntur. Unde deus totus et essentialiter ubique esse vere perhibetur. Unde vere dicitur : Omne quod est ideo est quia unum est. » Hauréau, Not. et. extr. I. 63. M. Baeumker a montré qu'il faut lire dans cette dernière phrase : ideo est, et non pas in deo est. (Arch. f. Gesch. d. Phil. X, 138, n. 37). Cette formule, d'in9piration pythagoricienne, se trouve chez la plupart des contemporains. Ainsi s'écroule un des grands arguments invoqués par ceux qui font de Thierry un panthéiste. — ') « Sed cum dicimus singulis rébus divinitatem esse formam essendi, non hoc dicimus quod divinitas sit aliqua forma, quae in materia habeat consistere. » Hauréau, ibid. — 3) C'est l'explication mise en avant par Baeumker ibid., p. 138, et nous nous y rallions. — 4) V. p. 1. la philosophie de Eckehart et de Nicolas de Cuse.
Jean de Salisbury, Hermann le Dalmate, Robert de Rétines comptent parmi les disciples les plus connus du philosophe chartrain.
170. Guillaume de Conches. — On peut rattacher Guillaume de Conches (vers 1 080-1 154) à l'école de Chartres, par son maître Bernard de Chartres (de 1 1 1 o à 11 20), par son humanisme et sa lutte contre les Cornificiens, par son culte des sciences physiques et par ses premières doctrines philosophiques. Après avoir enseigné à Paris vers 1122, il devint précepteur de Henri Plantagenet. Outre diverses gloses sur le limée et le de consolatione philosophiae '), Guillaume a composé entre autres ouvrages, une Magna de naturis phihsophia, un traité de Philosophia mundiy attribué souvent à Bède le Vénérable et à Honorius d'Autun 2), un autre intitulé Dragmaticon philosophiae, ainsi qu'une Summa moralium philosophorum, citée sous des titres divers, et décernée à un grand nombre de philosophes, le plus souvent à Hildebert de Lavardin.
Au début de sa carrière, Guillaume pencha vers le réalisme excessif, devenu traditionnel à Chartres. Séduit notamment par une dangereuse transposition du pythagorisme dans la théologie, il- alla jusqu'à soutenir une doctrine que Bernard et Thierry de Chartres, eux aussi, semblent avoir admise, à savoir l'assimilation du St- Esprit et de l'âme du monde. Pris à partie par Guillaume de St-Thierry, il rétracta, et renonça à la métaphysique pour se consacrer à l'étude des sciences.
i° Physiologie. Les études de médecine étaient une des spécialités des écoles chartraines 3). G. de Conches se familiarisa, dans les traductions de Constantin l'Africain, avec les théories physiologiques de Galien et d'Hippocrate, et il les mit en corrélation
') Jourdain, Excurs. histor. et philosoph. à travers le *//. âge, 1888. Suivant Jourdain, G. de Conches serait resté jusqu'au xiv° s. l'interprète officiel du de consolatione. Son commentaire fut plagié par Nicolas Triveth (1 258-1328). — â) Hauréau, Not. et extr. de qques man. V. 195. — 3) On y possédait le de arte medica du médecin Alexandre, Ylsagoge Johantùtii, les Aphorismes d'Hippocrate, le de pulsibus de Philarète, le de urinis de Théophile, la Theorica de Constantin l'Africain et des commentaires de Galien. Clerval, op. cit., p. 240.
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avec le processus de la connaissance sensible. C'est Constantin qui introduisit dans les écoles occidentales l'étude du concomitant physiologique de la connaissance, et il fait la place large, trop large même, aux activités organiques, car il risque de confondre les aspects psychique et physiologique de la sensation. Adélard de Bath, Guillaume de S. Thierry, Guillaume d'Hirschau et bien d'autres ont subi ces influences, et on les retrouvera au XIIIe s.
2° Cosmologie atomique. Tandis que les deux grands écolâtres chartrains donnent de l'univers une explication dynamique, Guillaume recourt à l'hypothèse des atomes : les quatre éléments se réduisent à des combinaisons de particules homogènes et invisibles x). Toutes les œuvres de la nature trouvent leur origine dans cette plasticité des atomes, y compris le corps humain avec ses perfections vitales les plus élevées : c'est dire que l'âme n'est en rien forme constitutive du corps. Il ne faut pas s'étonner de retrouver chez G. de Conches la théorie de l'âme du monde, couramment enseignée dans les écoles chartraines.
3° Morale. La Summa moralium philosophorum est un des premiers traités de morale du moyen âge, et s'impose de ce chef à l'attention de l'historien. C'est un ensemble de préceptes sans originalité, empruntés surtout à Sénèque (de beneficiis) et à Cicéron (de officiis). A leur exemple, l'auteur s'attache à des questions de détail, telles que la distinction de l'utile et de l'honnête, la description détaillée des vertus ; il n'a pas compris l'économie de la morale scolastique, et ne dit rien des notions fondamentales de la fin dernière et de la moralité. L'étude scientifique de la morale n'apparaît qu'au XIIIe s.
171. L'avènement du panthéisme. — Dans le courant du XIIe s. le réalisme outré se convertit, chez plusieurs philosophes, en panthéisme antiscolastique : évolution inévitable qui avait été prédite par Abélard, le plus fort dialecticien de son temps et l'ennemi juré du réalisme.
') «Elementa sunt simplae et minimae particulae,quibus haec quatuor constant quae videmus. Haec elementa nunquam videntur, sed ratione divisionis intelliguntur » {Elementa philos., I. Migne, t. 90, col. 1132).
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172. Sources et Bibliographie. — De G. de Cham peaux, fragments chez Migne, (t. 163), et Lefèvre. — D'Adélard de Bath, les Quaestiones naturales existent dans un incunable à Munich, le de eodem et diverso est édité par Willner. — Fragments de Bernard de Chartres chez J. de Salisbury (Migne, t. 199, col. 666 et 938). — De Thierry, le de sex dierum operibus, chez Hauréau (Notices, etc., vol. 32, p. 2., p. 167) ; P. Thomas, Mélanges, 1884, imprime des extraits du comment, sur le de invent, rhetorica. — Guill,n9 de Conches : le de philosophia mundi, chez Migne, 1. 172, col. 39, Dragmaticon, t. 90, sous le titre Elementorum philosophiae l. IV ; fragments des gloses et comment, chez Cousin, Ouvr. inSd. d'Abel., p. 669 et suiv., Jourdain, Notices, etc., vol. 20, p. 2.
Lefèvre, Les variations de Guillaume de Champeaux et la question des universaux (Lille, 1898). Bon ; quelques fausses interprét. des textes. — Willner, Des Adelard von Bath Traktat de eodem et diverso (Beitr. z. Gesch. Philos., Bd. IV, h. 1, Munster, 1903). Bon; sur l'école de Chartres, v. Clerval, Op. cit. — Werner, Die Kosmologie u. Naturlehre d. scàolast. Mittelalters mit specietler Beziehung auf Wilhelm von Conches (Sitzungb. K. Akad. wiss. Philos. Kl.Wien, 1873, Bd. 75, p. 309). Documenté et bon. — Steinschneider, Constantinus Africanus und seine arabische Quellen (Arch. f. pathol. Anatomie u. Physiol. Bd. 37, p. 351). Etude sur ses œuvres.
§ 2. — L' Antiréalisme.
173. Pierre Abélard est né au Pallet, en 1079, d'une famille de guerriers. Ce chevalier de la dialectique mène une vie d'aventures. De l'école de Roscelin il passe à celle de G. de Champeaux ; de Paris il se rend à Melun, à Corbeil, puis revient à Paris provoquer tout le monde à des disputes philosophiques dont il se déclare à l'avance le vainqueur. Anselme de Laon l'initie à la théologie. Quand, plus tard, lui-même enseigne la science sacrée dans la métropole française, grisé par les applaudissements d'une foule enthousiaste, il ose dire qu'il est le seul philosophe de son temps. Mais après le succès, Abélard connut les revers. Forcé de quitter Paris, il erra de monastère en monastère jusqu'à sa mort en 1 142, à l'abbaye de St-Marcellez-Châlons.
Nombreux sont les travaux d' Abélard. En théologie dogmatique : Tractatus de unitate et Trinitate divina ; Theologia christiana ; Introduotio ad theologiam qui n'est que la première partie de la Theologia et la seule qu'on ait conservée de ce grand ouvrage ; Sic et non. En philosophie : Scito te ifisum seu Ethica;
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Dialogus inter philosophant, judaeum et christianum ; des gloses sur Aristote, Porphyre et Boèce ; Dialectica. Son Historia calamitatutn n'est qu'un long récit de ses infortunes. Noos n'étudions ici que le philosophe ; au § suivant il sera parlé du théologien.
174. Sa philosophie. — i° Exagérant les droits de la « méthode dialectique » en théologie (181), Pierre Abélard établit sur un principe rationaliste les rapports de la philosophie et de la théologie. Il ne se borne pas, ayec S. Anselme, à rechercher le côté rationnel des mystères, mais avec J. Scot Eriugène il entreprend de les démontrer y au nom de l'omnipotence de la raison : la doctrine catholique n'est que le prolongement naturel de la philosophie. — Mais alors les païens ont connu les mystères du dogme ? Abélard ne recule pas devant cette conséquence. Les Grecs, dit-il, ont eu des intuitions de la Ste-Trinité, car nous retrouvons les trois personnes dans la triade platonicienne de Dieu, du vcO; et de l'âme du monde (influence néo-platonicienne) .
Abélard contribua puissamment à faire reconnaître la valeur autonome de la philosophie, et sous ce rapport son influence survécut à ses erreurs. Beaucoup à son exemple, mais sans verser dans son rationalisme, accentuèrent la culture de la philosophie pour elle-même.
20 Avec raison, on fait à Abélard un titre de gloire d'être Y initiateur d'une méthode didactique dont on reconnaît les germes chez divers auteurs du commencement du XIIe s. *), et qui fut appelée dans la scolastique au plus grand succès : Abélard rassemble dans le Sic et nony à l'usage des débutants (teneres lectores), les textes des Pères relatifs à une même question, et présentant entre eux des divergences. C'est un exposé du pour et du contre, basé sur des arguments d'autorité 2). Abélard entreprend la même compilation pour sa Dialectica, en mettant à con-
') Notamment chez Adélard de Bath. Cf. Wiixner, o/>. cit., p. 40. — ') Prosper d'Aquitaine et l'Espagnol Tajus (vu0 s.) avaient déjà fait des recueils de citations des Pères, mais non d'opinions divergentes.