PIERRE ABÉLARD
tribution cette fois, outre les auteurs sacrés, tous les profanes connus de lui. Mais il se borne à cet exposé contradictoire, et ne fait rien pour résoudre systématiquement les questions dont il expose le pour et le contre. La méthode sera reprise par les summistes (4 3) et les canonistes du XIIe s., et perfectionnée par Alexandre de Halès *).
30 Métaphysique. Abélard recueille et transmet les principales thèses de métaphysique léguées par Boèce ; il croit à l'âme du monde ; accrédite une fausse théorie de la matière et de la forme. Mais c'est surtout au problème des universaux que s'applique le célèbre dialecticien.
Son caractère contribue à faire de lui un démolisseur de systèmes. Il critique les hésitations de Roscelin, qui n'ose pas franchement reporter l'objet de nos concepts universels dans les choses individuelles ; surtout il porte le coup de grâce au réalisme outré, en écrasant sous le ridicule les théories de G. de Champeaux (161, 162). Obligeant la scolastique à prendre conscience de ses affirmations, il met à nu le vice radical des formules réalistes, et démontre qu'elles conduisent au panthéisme.
Quelle est la doctrine d' Abélard lui-même sur les universaux ? Non seulement il insiste sur l'existence substantielle des seuls êtres individuels, mais il affirme explicitement que nous possédons des concepts abstraits et universels : par l'abstraction, nous nous représentons des éléments communs à diverses choses, et nous concevons ces éléments comme distributivement réalisables dans un nombre indéfini d'individus de même espèce 2). Abélard n'est donc pas nominaliste. — Est-il conceptualiste, comme on le dit communément, c'est-à-dire le concept universel n'est-il qu'une forme subjective de l'esprit, à qui il faut refuser toute correspondance dans la réalité extérieure (137) ? Les déclarations du philosophe du Pallet ne contiennent pas semblable restriction.
') M. Picaret appelle celte méthode la méthode scelmstiqué. Endres dit plus exactement Lekrmethode. Il s'agit évidemment d'une méthode d'enseignement, et il en est d'autres, à coté de celle-là (109). — *) V. les textes chez de RjêmusaT, Abélard, I, 495.
204 LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
Bien au contraire, Abélard tient que l'universel existe dans l'individuel, puisqu'il n'existe que là x). S'il avait mieux justifié la valeur réelle des concepts, après avoir établi leur valeur idéale ; s'il avait montré que la similitude des essences individuelles est le fondement du processus d'universalisation, à lui serait revenu l'honneur d'avoir résolu, comme Aristote, le problème proposé par Porphyre. Mais on peut dire que cette solution est dans l'esprit d' Abélard ; sa théorie est une étape définitive vers le thomisme, et J. de Salisbury pourra dire de lui et de ses partisans : « Amici mei sunt » a). Les successeurs immédiats d' Abélard n'auront qu'à préciser sa pensée, pour dissiper l'antinomie apparente entre l'individuel de la nature et l'universel de l'entendement.
4° Abélard est secondairement psychologue et moraliste. Il attire l'attention sur l'âme, sur l'abstraction et la genèse de la connaissance. Ses doctrines morales sont encore enserrées dans des cadres théologiques, mais on voit poindre les solutions purement rationnelles, dans le souci constant que révèle le Scito te ipsum de rapporter, tous les problèmes éthiques à la conscience subjective. Les études sur le péché, la liberté, la grâce comptent parmi les recherches favorites d' Abélard.
L'impression produite par Abélard fut profonde, et on le considéra comme chef d'école. J. de Salisbury écrit : « Peripateticus Palatinus... multos reliquit, et adhuc quidem aliquos habet professionis hujus sectatores et testes ». Gilbert de la Porrée est de ceux qui subirent l'ascendant de sa métaphysique.
175. Gilbert de la Porrée. — Gilbert de la Porrée (Porretanus) naquit à Poitiers, en 1076, suivit les leçons d'Hilaire de Poitiers, d'Anselme de Laon, se lia d'amitié avec Bernard de Chartres, et enseigna lui-même à Chartres pendant plus de douze ans. Plus tard, il fut écolâtre à Paris (1141), et
') « Neque enim substantia specierum diversa est ab essentia individuorum, ncc res ita sicut vocabula di versas esse contingit... Cum videlicet nec ipsae species habeant nisi per individua subsistere, etc. > Dialect., p. 204. des Ouvr. inédits <ï Abélard. — ") Métal., II, 17.