GILBERT DE LA PORRÉE
Jean de Salisbury qui y fréquenta ses leçons insiste sur la haute considération dont il jouissait dans la métropole des lettres. En 1142, Gilbert devint évêque de Poitiers jusqu'à sa mort en 1154, mais il ne quitta pas ses fonctions professorales quand il assuma les charges de l'épiscopat *).
Parmi les nombreuses œluvres théologiques et philosophiques de Gilbert, les plus importantes sont le Liber sex principiorum, deux commentaires aux traités de Boèce de trinitate, et de duabus naturis in Christo, mais non le livre de causis que MM. Berthaud et Clerval lui attribuent.
176. Philosophie de Gilbert. — i° Logique. Non seulement Gilbert se pénètre de Boèce et de sa méthode déductive, non seulement il travaille les livres nouveaux commentés par Thierry de Chartres et inconnus d'Abélard, mais il entreprend dans le Liber sex principiorum de compléter les Catégories d'Aristote. Le Stagirite, en effet, n'étudie que les quatre premiers prédicaments, la substance et les accidents absolus de la substance ou, comme dit Gilbert, les fortnae inhaerentes. L'évêque de Poitiers eut l'ingénieuse idée de décrire les six autres prédicaments, ou les accidents qui supposent la substance en relation avec d'autres substances, les fortnae adjacentes. C'en était assez pour lui assurer la célébrité. Inscrit sur la liste des manuels classiques (133), le Liber sex principiorum est commenté par Albert le Grand, cité par S. Thomas, étudié jusqu'à la fin du moyen âge.
20 Métaphysique. Voici d'abord le principe fondamental de l'antiréalisme, franchement défendu par Gilbert : les essences n'existent que dans les individus, et elles sont réellement mul-
') Parmi les disciples de Gilbert, tout au moins parmi ceux qui adoptèrent sa solution des universaux, on peut citer l'historien Otton de Freisingen (vers 1 1 1 5-1 158), et l'auteur anonyme du liber de veraphilosophia. — De même, Nicolas d'Amiens, auteur d'une Somme contre les mahométans : de arce fidei, et chez qui on ne relève aucune trace de réalisme excessif. SurOtton, cf. J. Hastagen, Otto von Freising aïs Geschichtsphilosoph und Kirckenpolitiker (Leipzig, 1900). L'auteur noie les influences subies par Otton en matière philosophique, pp. 6-22.
206 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
tipliées dans la nature x). Mais alors quelle est l'origine et la valeur des universaux ? Gilbert répond : l'esprit compare (coUigit) les déterminations essentielles (diversae subsistentiae) réalisées en de nombreux êtres, et opère une union mentale de leurs réalités semblables ; c'est cet élément semblable qu'on appelle le genre, l'espèce a). Ces deux thèses fondamentales de Gilbert de la Porrée établissent des analogies évidentes entre sa pensée et celle d'Abélard. Il est certain que Gilbert a réagi contre le réalisme outré de Chartres, et qu'il ne défend ni le nominaUsme ni le conceptualisme dans le sens précis que nous attachons à ces termes. La thèse de la similitude des essences, fondement de la valeur réelle de nos concepts, est plus nettement affirmée que chez le philosophe du Pallet. Cependant, il y a dans la métaphysique de l'évèque de Poitiers des faiblesses qui ne permettent pas de considérer sa théorie des universaux comme la première formule décisive du réalisme modéré : ces faiblesses expliquent, à certains égards, la diversité des jugements portés par les historiens sur Gilbert de la Porrée 3).
Gilbert distingue dans un être actuel les réalités essentielles qu'il possède et qui se retrouvent semblables chez d'autres êtres (subsistentia, id quo est) et la détermination individuelle qui pose l'être dans l'existence réelle (substantia, id quod est) 4).
') Unus enim homo una singulari humanitate... ut pluribus humanitatibus plures homines et substantiae. — ') Uni versai ia quae intellectus ex particularibus colligit etc.... Grenus vero nihil aliud putandum est, nisi subsistent iarum secundum totam earum proprietatem ex rébus secundum species suas differentibus similitudine comparata collectio, etc.' Continent, au de trinit. de Boèce dans Boethii opéra éd. Basil. 1570, p. 1238, 1 135. Cfr. Prantl, Gesch. d.Logik. II, 219 et suiv. — 3) Prajîtl l'appelle un réaliste ontologiste (?) op. cit., II, 221 ; Stôckx un conceptualiste. Op. cit., 1, 277 ; Clerval un réaliste outré. Op. cit., 262. Le jugement laconique de J. de Salisbury sur Gilbert est difficile à interpréter : < Universalitatem formis nativis attribuit.... Est autem forma nativa, original is exemplum, et quae non in mente Dei consista, sed rébus créât »s inhaeret. Haec
graeco eloquio dicitur etooç, habensse ad ideam ut exemplum ad exempiar; sensibilis quidem in re sensibili, sed mente concipitur insensibtlis, singularis quoque in singularibus, sed in omnibus universalis. » Métal. II, 17. Leis omnibus universalis doit évidemment s'harmoniser avec singularis quoquein szngularibus qui ne laisse aucun doute sur l'antiréalisme de Gilbert. — *) Gênera et