‹ Histoire de la philosophie mediévaleChapitre 73 sur 241 · GILBERT DE LA PORRÉE. 20J · texte numérisé non relu

GILBERT DE LA PORRÉE. 20J

Or, Gilbert est tenté d'exagérer la distinction qu'il faut établir entre l'essence commune et l'essence individualisée, et il semble faire de celle-ci une partie réellement distincte de celle-là. Cédant à la même fâcheuse tendance, il considère comme des subsistentia propres dans l'individu certains attributs transcendantaux — l'unité p. ex. — qui ne sont pas réellement distincts de l'être même x). Certes, ce sont là des erreurs métaphysiques ; mais elles ne se rapportent pas directement au problème des universaux : quelle que soit la distinction établie par Gilbert de la Porrée entre les éléments métaphysiques de l'être, ces éléments sont doués d'une existence non pas universelle, mais propre à chaque individu.

Les subsistentia, ou formae nativae sont des imitations des idées divines, avec lesquelles Gilbert évite soigneusement de les confondre a). Quand il oppose la forme à la matière, il en fait une propriété de l'être, perpétuant ainsi une fausse conception propre à cette période. Rien d'étonnant dès lors, qu'il admette une pluralité de formes 3). Gilbert condamne le panthéisme ; mais ses erreurs en métaphysique se répercutent sur sa théologie (186).

Pas plus qu'Abélard, Gilbert n'est un esprit entier ; à côté de doctrines d'un pur scolasticisme, on rencontre des illogismes et des défaillances. Ainsi se vérifie pour les plus célèbres philosophes du milieu du XIIe s. le défaut de systématisation, qui est un des caractères saillants de la scolastique pendant cette période.

177. Les verbalistes. — Tant d'opinions s'étaient fait jour vers le milieu du xir s., des nuances parfois si ténues différenciaient l'une de l'autre les solutions réalistes et antiréalistes, enfin une si grande passion présidait à ces controverses d'écoles, qu'on vit un groupe de discuteurs verser dans les pires

species, i. e. générales et spéciales subsistentiae, subsistant tantura, non substaat yere. Op. cit., p. 1239. — ■) Op. cit., p. 1 148. Quod est unum, res est usâtati subjecta, cui scilicet vel ipsa imitas inest, ut »Ibo, wéi adest ut a&edmi... Ideoqtte non uaitas ipsa sed quod «i subjectum est, uaum est. Cf. Prantl, p. 221. — *) Voir le texte cité de J. de Salisbury. — ') Op. cit., p. 1141.

208 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.

excès de la dialectique. Jean de Salisbury a durement flétri ces nugiloquos ventilatores, chicaneurs de mots, ergotant pour ergoter, sans subordonner leur discussion à l'acquisition du savoir, et qui s'imaginaient que dans cette intempérance de verbe consiste la pratique de la dialectique, qui sapientiam verba putant ,). Ce despotisme d'une logique purement verbale coïncida avec la récente mise en circulation de la logica nova qui fournissait un nouvel aliment aux subtilités. On cite parmi ces dialecticiens sophistes un Adam du Petit-Pont 3), dont Yars dialectica (1132) est le triomphe de l'ergotage. Toutefois ces excès ne réussirent pas à enrayer le progrès des saines controverses.

178. Avènement du réalisme modéré. — Après Abélard, on est résolument panthéiste, ou bien on poursuit la direction nouvelle imprimée par le philosophe du Pallet. La similitude des essences dans l'ordre objectif, la genèse des concepts abstraits et universels dans l'ordre subjectif avaient été soigneusement étudiées. Pour résoudre le problème desuniversaux, il suffisait de montrer qu'un fondement réel permet de rapporter la représentation générale à l'être particulier : les choses possèdent réellement les natures que l'abstraction perçoit, et si la forme d'universalité, comme telle, est un produit de l'entendement, le contenu de cette forme est applicable en vérité à un nombre indéfini d'êtres réels ou possibles. Dès lors, ce qui est affirmé d'un grand nombre, ce n'est pas le concept d'un genre ou d'une espèce, mais Y objet même de ce concept ou la nature des choses.

Impossible de dire à qui revient l'honneur d'avoir trouvé le premier la formule adéquate du réalisme mitigé. La doctrine d' Abélard est encore ébauchée par Robert Pulleyn et reprise dans

') Polycrat. VII, 12. De même : « Fiunt itaque in puerilibus Academici senes, omnem dictorum aut scriptorum excutiunt syllabam, imo et litteram ; dubitantes ad omnia, quaerentes semper, sed nunquam ad scientiam pervenientes. » Metatog., II, 7. « Debucrat Aristoteles hanc compescuissc intemperiem eorum, qui indiscretam loquacitatem dialecticac exercitium putant. » Ibid., II, 8. — ') Né à Balsham près Cambridge. Appelé du Petit-Pont ( Parvipontanus), parce qu'il enseignait le trivium dans une école située près du petit pont sur la Seine.

Page 1