Les progrès de la théologie scolastique. — La
théologie scolastique, distincte de la philosophie scolastique (106), prend au XIIe s. un essor considérable. De grandes écoles théologiques surgissent, et on y cultive à la fois la théologie et la philosophie (113). Deux progrès fondamentaux datent de ce moment : les Sommes et la méthode dialectique.
Les Summae Sententiarum ou les Libri Sententiarum, qui apparaissent au milieu du XIIe s., sont des résumés encyclopédiques de la dogmatique chrétienne x). Jean Damascène, dans son iryjyy] yvaxrsca:, où chaque matière est précédée de prolégomènes philosophiques (y.e<pàXaia <piAo<rof ixa), avait tenté dès le VIIIe s. un essai de systématisation théologique, qui ne fut pas sans exercer des influences sur les sententiaires. Les œuvres de classification théologique, dont la première idée surgit en Occident aux temps d'Abélard, étaient appelées à un succès immense. Il faut en chercher le secret dans le besoin d'organisation qu'on éprouvait devant la masse des matériaux rassemblés, bien plus que dans l'originalité de ceux qui ont apposé leur signature à ce travail de mise en. œuvre.
La méthode &' exposition ou didactique employée par les sententiaires et les summistes est celle inaugurée par le sic et non d'Abélard. On y rencontre les mêmes lacunes : après un exposé contradictoire des problèmes, les solutions nettes font le plus souvent défaut, et c'est à ce défaut que fait allusion Gauthier de S. Victor (§ 5), quand il appelle Pierre le Lombard, un des quatre labyrinthes de la France2). — Mais à côté de cette méthode didactique, surgit une nouvelle méthode constitutive ou inventive,
') Sententiac : « Aussprùche, Thescn, Quaestionen, Abhandlungen, welche man aus den hl. Vâtern der Kirchlichen Lehrern u. Canonensammlungen nahm >. Quelquefois les ouvrages mêmes de ceux qui faisaient ces extraits portaient le titre de Sentences. Denifle dans Arch.f. Litt. u. Kirchengesch. d. Mitt., I, 588. — ') Les autres « labyrinthes * sont Pierre de Poitiers, Gilbert de la Porrée et Abélard.
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la « méthode dialectique ». Science autonome, la théologie scolastique du moyen âge eut ses méthodes constructives autonomes, comme la philosophie eut les siennes. Ces méthodes relèvent du contenu de la Révélation chrétienne, et elles se rapportent avant tout à l'interprétation des Écritures et des Pères, que tous les théologiens pratiquent depuis Rhaban Maur, le « fondateur de la théologie en Germanie » x). Toutefois, le groupe le plus important des théologiens médiévaux recourut en outre à une méthode subsidiaire, la méthode dialectique. Par cette méthode la théologie demande service à sa consœur la philosophie : après avoir fixé un dogme, elle l'invite, si pas à le démontrer par la raison, au moins à montrer son caractère rationnel. Ainsi l'autorité des Ecritures est appuyée d'une véritable apologétique. Déjà Lanfranc recommande une application sage de la dialectique à la théologie, alors que Fulbert de Chartres condamnait toute immixtion de l'une dans l'autre a). S. Anselme pratique la méthode dialectique avec prudence mais avec vigueur. Au XIIe s. elle reçoit des développements considérables ; son application donne lieu entre théologiens à de vives controverses, et sert de base à un groupement en divers partis dont nous nous bornerons à rappeler ici la signification générale. On peut distinguer : i° le groupe des théologiens de l'argumentation ; 2° les théologiens rigoristes ; 30 les modérés.
182. Les théologiens de l'argumentation. École d'Abélard et de S. Victor. — La théologie de l'argumentation, qui forme à proprement parler la théologie scolastique, se développe largement dans deux grandes écoles, l'école d'Abélard et celle de S. Victor.
\J Introductio ad theologiam d'Abélard semble être, chez les scolastiques, la première œuvre de coordination de l'enseignement catholique. La division de la théologie en trois parties (la foi et les mystères — les sacrements et l'incarnation — la cha-
') BuRGER, op. cit. (Der Katholik, août 1902, p. 135). — ") F2ndres, Lanfranc, etc., p. 231.
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rite) est reprise par toutes les productions de l'école théologique d" Abélard. Le P. Denifle, qui a démontré récemment l'existence de cette école, a découvert quatre sommes relevant étroitement de YIntroductio ad theologiam : i) \JEpitome theologiae, attribué jusqu'ici à Abélard, mais œuvre d'un disciple qui résume fidèlement le traité du maître ; 2) Sententiae Rodlandi Bononiensis tnagistri auctoritatibus rationibus fortes de Roland Bandinelli (Alexandre III), publiée par Gietl; 3) Une somme d'Ognibene, contemporain de Roland ; 4) Une autre somme anonyme.
L'école d' Abélard survécut d'ailleurs à la condamnation dont celui-ci fut l'objet en 1141 (186), puisque la somme de Roland est postérieure à cette date. C'est qu'en effet, dans la mise en œuvre de la méthode dialectique, Abélard eut des hardiesses qui 1 mirent l'autorité ecclésiastique en éveil, et firent rejeter par un certain nombre de timorés toute immixtion de la philosophie dans la théologie.
Heureusement l'école de S. Victor, tout en reprenant d' Abélard les progrès qu'il avait réalisés dans les méthodes didactiques et constructives de la théologie, sut renfermer ces méthodes dans les limites d'une parfaite orthodoxie ; et ainsi elle contribua autant qu'Abélard à tracer le sillon définitif de la théologie scolastique. Ces salutaires influences se font jour déjà dans l'œuvre de Roland et d'Ognibene.
Hugues de S. Victor est le plus grand représentant de l'école théologique auquel le célèbre couvent mystique a donné son nom. Son traité de Sacramentis est une synthèse dogmatique plus parfaite que YIntroductio ad theologiam d'Abélard, mais est postérieur à cet ouvrage. Quant à la Summa Sententiarum, plus directement inspirée de la méthode abélardienne, et dont l'authenticité a été si vivement discutée, elle fait des emprunts ; doctrinaux à l'école abélardienne, et notamment reproduit plusieurs erreurs qui ne permettent pas de l'attribuer à l'auteur du de Sacramentis x).
') PoRTALié, Ecole théolog. <ï Abélard (Dict. Théol. cathol.), col. 54.
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Abélard et Hugues de S. Victor sont des théologiens dovWés, de philosophes ; ils réunissent en eux deux personnalités. Oo n'en peut dire autant de tous les théologiens de cette époque.,
183. Les théologiens rigoristes. — Les abus de la. méthode dialectique inspirèrent à de nombreux théologiens des craintes excessives. C'étaient d'abord quelques mystiques exaltés, Gauthier de S. Victor, p. ex., qui condamnaient tout savoir, et dont la voix ne fut pas écoutée (§ 5). Citeaux et Fonteavellana étaient des centres de ce type de réaction. — C'étaient aussi fies ascètes qui, sans condamner pour elle-même la science profane (res humanae), c'est-à-dire les arts libéraux et la philosophie, en interdisaient l'usage aux moines, ceux-ci ne devant se préoccuper que de la science divine (res divinae) : Otloh de S. Emmeram (vers 1010-1070) peut être rangé dans cette catégorie x). — C'était surtout un groupe influent de théologiens rigoristes qui, avec Etienne de Tournai, « en voulaient aux faiseurs de nouvelles sommes » a). S. Bernard, Ernaud de Bonneval, Hugues d'Amiens, Geoflfroi d'Auxerre, Jean de Cornouailles, Pierre le Chantre ou Pierre de Reims 3) accusaient •la méthode dialectique des erreurs théologiques de Roscelin, 4' Abélard, de Gilbert de la Porrée. Indirectement, plusieurs allèrent jusqu'à condamner la philosophie même, coupable d'intrusion en matière théologique.
C'était dépasser la mesure. Non seulement la philosophie n'était pas responsable des erreurs théologiques, mais encore l'abus de la méthode dialectique ne pouvait condamner sop usage.
184. Les modérés. — Les théologiens ombrageux dont il vient d'être parlé récusent la méthode dialectique, tout comme ils proscrivent l'étude de la philosophie pour elle-même. Par ce double coté, ils tranchent sur les grands chefs d'école Abélard
.') v. Endres, OUohs van St Emmeram VerhUltniss zu denfreien Kunsten, dans Philosoph. jfahrb., 1904, pp. 44 et 72. — *) Ef>i$t. ad R. Pont., cité par Portalié, <tf>. cit., col. 55. — Ji) V. Dbl.vtour, Pierre U C hantre (Bibl. éc. Chartes, 1897) ©t Gutjahr, Petrus Cantor parisidnsis. Graz, rp-°
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et Hugues de S. Victor. Entre les deux tendances se place un parti de docteurs qui sont exclusivement théologiens et ne voient dans la philosophie qu'un instrument, auquel on demande d'ailleurs peu de services : la philosophie n'a pas de valeur autonome, mais elle inspire en théologie la méthode dialectique. Un des précurseurs de cette tendance est P. Damiani, pour qui la philosophie doit « velut ancilla dominae quodam famulatus obsequio subvenire » x).
Le plus célèbre des sententiaires, Pierre Lombard, surnommé magister sententiarum, se place au même point de vue (né à Novara en Lombardie, mort évêque de Paris vers 1160). Il ne recourt aux notions philosophiques que dans la mesure où elles peuvent interpréter et servir le dogme : ce n'est pas un philosophe, mais tout au plus un écrivain à vernis philosophique a). Sa philosophie est fragmentaire, incidente, flottante et sans originalité. C'est un « éclectique qui tantôt de façon très superficielle, tantôt avec une profonde réflexion prend ses idées un peu partout pour éclaircir la doctrine de l'Église » 3). En matière théologique, P. Lombard ne peut pas davantage prétendre à l'originalité. Il imite et très souvent copie la Summa sententiarum ; et c'est à Hugues de S. Victor et à Abélard 4) que devrait revenir la meilleure part de l'immense prestige dont le moyen âge a entouré ses Livres de Sentences 5). Ce traité constitue, en effet,
) Opusc. 36, cité par Espenberger, Die Philosophie des Petrus Lombardus und ihre Slellung im zwôlften Jahrh., p. 36, n. 2. — ') Ce point a été nettement établi par Espenberger, op. cit. — 3) fbid.,\). 11. — 4) Espenberger nie que Robert Pulleyn (Robertus Pullus, mort vers 11 50, professeur à Paris et à Oxford, auteur des Sententiarum libri octo composés après 11 36) ait influencé P. Lombard, et met en doute sa dépendance vis-à-vis de maître Gandulfus. Les classifications du Lombard révèlent aussi l'influence de la 3me partie des
TVfiyYi yveiaewi de J. Damascène, dans la traduction de Burgondio (133, IV). Parmi les autres Sententiaires, tributaires de l'école d'Hugues de S. Victor, citons Robert de Melun, Hugues de Rouen. — 5) A raison du rôle historique joué par les Sentences du Lombard, nous croyons intéressant de donner à grandes lignes la table des matières de l'ouvrage. L'auteur traite successivement des res, ou choses qui ne sont le symbole d'aucune autre chose, et des signa ou symboles.— Les res sont : a) l'objet de notre jouissance : Dieu (L. I) ; b) les moyens d'y arriver : les créatures (L. II); c) les vertus qui sont à la fois objets de jouis-
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un des plus grands succès de la théologie médiévale. On a compté par centaines les commentaires composés sur le texte du Lombard.
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2° Il y eut aussi des théologiens qui se refusèrent à être philosophes ; il n'y eut pas, à notre connaissance, des philosophes qui à leurs heures ne furent pas théologiens.