Condamnations théologiques. L'Église et la
philosophie. — Le rationalisme d'Abélard et l'abus qu'il fit d'une méthode théologique, bonne en elle-même, l'amenèrent à des erreurs bouleversant divers dogmes, notamment le dogme de la Ste Trinité : selon lui, les trois personnes ne constituent pas chacune toute l'essence divine, elles ne représentent que des modalités d'une essence unique, et correspondent respectivement à la puissance, la sagesse et la bonté divines. S. Bernard mit tout en œuvre pour étouffer l'hérésie d'Abélard, comme il le fit plus tard pour celle de Gilbert de la Porrée. Le de unitate et trinitate divina fut condamné au concile de Soissons en 1 1 2 1 ; la Theologia au concile de Sens en 1 141 x).
De son côté, Gilbert de la Porrée, reportant en Dieu la distinction de l'universel et du singulier, « fit des choses diverses de Dieu (deus) et de la divinité (divinitas), du père et de la paternité, même de la nature et des personnes » 3). C'était la négation de l'unité divine. Ces propositions étaient suspectes, et d'ailleurs l'évêque de Poitiers les retira*.
Souvent on fait un grief à l'Eglise d'avoir condamné la philosophie dans la personne de Roscelin, d'Abélard, de G. de la Porrée. Rien n'est moins exact. Ce que l'Eglise a condamné, ce n'est ni le soi-disant nominalisme 3), ni le réalisme, ni la philosophie en général, mais des applications jugées dangereuses 4) de 1h méthode dialectique à des matières de dogme, c'est-à-dire
') Au sujet de la bonne foi d'Abélard, le P. Portalié écrit : « Abélard ne fut jamais libre penseur ou incrédule... il a été et a voulu être un croyant sincère » op. cit., col. 41. — ') Clbrval, op. cit., p. 263. — 3) « Le nominalisme est le vieil ennemi, et c'est, en fait, la doctrine qui, parce qu'elle s'accorde le mieux avec la raison, s'éloigne davantage des axiomes de la foi. Traduit successivement devant plusieurs conciles, le nominalisme est condamné dans la personne d'Abélard, comme il l'avait été dans la personne de Roscelin. » Hauréau, Hist. philos. scoL, I, 292. — *) Au sujet d'Abélard, le P. Portalié remarque justement que l'Église n'a pas sévi à la légère, puisqu'elle se trouvait en face d'un mouvement théologique influent, véhiculant des erreurs.