Vie et œuvres de J. de Salisbury. — Johannes
Parvus de Salisbury est un des hommes les plus significatifs et un des penseurs les plus remarquables de son temps, Mêlé aux intrigues et aux évolutions de la politique, il fut tour à tour le secrétaire de Thibaut, archevêque de Cantorbéry, le familier de Thomas Becket, l'homme de confiance du roi Henri, l'intime du pape Adrien IV. Pas un de ses contemporains ne suivit de plus près l'intense mouvement philosophique du milieu du XIIe s. J. de Salisbury vint très jeune à Paris, en 1 136, et fréquenta les enseignements de tous les professeurs en renom : Abélard, Alberic, G. de Conches, Thierry de Chartres, Gautier de Mortagne, Adam du Petit-Pont, Gilbert de la Porrée, Robert Pulleyn et bien d'autres. En 1 176, il fut élu évêque de Chartres, et il y mourut en 1180.
La brillante formation intellectuelle de J. de Salisbury, les relations nombreuses dont témoignent ses lettres, sa situation
') Cf. Willmamn, Gesch. d. Idéal. II, 360.
2l8 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
politique peu commune donnent à ses écrits un poids considérable. Outre ses Lettres, deux vies de saints et quelques opuscules religieux, J. de Salisbury a laissé un poème philosophique, Entheticus de dogmate philosophorum, un opuscule de septem septenis, et surtout deux traités, le Polycraticus (115 5) et le Metalogicus (11 59), qui constituent un monument unique de l'histoire des idées au XIIe s. L'étude complète de J. de Salisbury reste à faire. Bornons-nous à noter les principaux traits de sa personnalité.
189. J. de Salisbury et le trivium. — Esprit ouvert à toutes les formes du savoir, J . de Salisbury défend énergiquement la culture des arts libéraux, telle qu'il l'avait vu pratiquer à Chartres : le triyium et le quadrivium sont les sept voies qui introduisent l'âme dans le sanctuaire da la science '). C'est dire qu'il ne déprécie pas la grammaire, mais il ne peut admettre les prétentions des grammairiens à outrance qui, à la façon d'un Pierre Hélie, se cantonnaient dans de sèches analyses de la grammaire de Priscien (131, a).
En effet, J . de Salisbury est un des représentants remarquables de l'humanisme littéraire qu'un élargissement bien compris de la rhétorique avait suscité à Chartres. Un commerce familier avec les grands écrivains de la latinité classique, avec Cicéron surtout, a fait du publiciste anglais l'écrivain le plus élégant et le plus concis du xne s. ; sa prose et ses vers sont parsemés de réminiscences classiques. C'est à son amour de la formé littéraire qu'on peut le mieux rattacher la vigoureuse campagne qu'il mena, d'accord avec les maîtres de Chartres, contre un parti d'ignorantisme, les Cornificiens, qui dénigraient systématiquement non seulement le trivium, mais l'étude en général, celle-ci n'étant à leurs yeux qu'un moyen d'arriver rapidement aux fonctions lucratives. Le Metalogicus s'ouvre sur une charge à fond contre ces Béotiens, que J. de Salisbury symbolise dans un être bizarre, Cornificius, dont il a laissé un portrait peu flatteur 3).
') De septem sept., II. — ') Suivant Clerval, op. cit., h9], la secte des Cornificiens surgit sous la direction d'un moine Réginald, vers 1130.