JEAN DE SALISBURY
Et quand il a montré l'importance de la dialectique, cum itaque logicae tanta sit vis, il renouvelle ses colères contre ce logicae criminator, philosophantium scurra '). Mais ici J. de Salisbury a d'autres erreurs à redresser, et nous introduit par un nouveau côté dans le mouvement scolaire du XIIe siècle. Il défend la dialectique contre ses propres excès, et pourchasse les verbalistes ergoteurs qui la confondent avec une phraséologie de parade 3) (171). Par le fait même, quoique indirectement, il atteint les théories sévères des théologiens rigoristes qui proscrivent la dialectique des écoles, de peur qu'elle ne s'introduise en théologie (179). La dialectique est la reine du trivium(l3l, a); elle est formative ; et les débutants apprennent d'elle cet art de penser et de parler,sans lequel toute philosophie est impossible3). Aussi bien, J. de Salisbury s'étend avec complaisance sur la notion de la logique, ses divisions, et la façon dont il faut lire Aristote et Porphyre 4). Mais il accentue non moins \ insuffisance de la logique, quand on la cultive à l'exclusion des autres sciences philosophiques : abandonnée à elle-même, elle est exsangue et stérile. « Sicut dialectica alias expedit disciplinas, sic, si sola fuerit, jacet exsanguis et sterilis, nec ad fructum philosophiae fecundat animam, si aliunde non concipit » s). Alain de Lille parlera dans le même sens : le despotisme de la logique est fini.
190. J. de Salisbury, historien. — Dans la constitution de sa philosophie, le penseur anglais est d'une prudence extrême. Il veut tout contrôler avant de rien accepter comme vrai. Il se reporte aux grands sceptiques de l'antiquité 6), non pour se renfermer dans le doute, mais pour arriver plus sûrement à la vérité.
De même, il a tenu à entendre tous ses contemporains en renom, et il discute leurs opinions. Le curriculum de sa vie d'études, tel qu'il le décrit lui-même dans le Metalogicus 7),
') Métal., IV, 25. — ') Ibid., II, 8, 9. — 5) « Inchoantibus enim philosophiam, praelegenda est, eo quod vocum et intellectuum interpres est, sine quibus nullus philosophiae articulus recte procedit in lucem. » Ibid., II, 3. — 4) Ibid., II, 11 ; III et IV, 1-7, etc. — 5) Ibid., II, 10. Cf. II, 9 : « Quod inefficax est dialectica, si aliarum disciplinarum destituatur subsidio.» — 6) Pofycraf.,VU,i-6. — T) II, 10 et 17.
220 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIIe S.
constitue un tableau fort complet des écoles du xnr siècle, en même temps qu'une des sources les plus précieuses de l'histoire des idées. Ces enquêtes sur l'opinion d'autrui dominent toute l'œuvre de l'écrivain anglais, et font de lui le principal historien philosophique de cette période.
191. J. de Salisbury, philosophe. — On trouve dans le Metalogicus la division platonicienne de la philosophie x).
La question des universaux occupe une grande place dans les écrits du maître. Il le fallait, puisqu'à la traiter « le monde avait vieilli, et qu'elle avait coûté plus de temps que les Césars n'en avaient mis pour conquérir et gouverner le monde » a). Jean de Salisbury résout la question comme Aristote : l'analyse de la connaissance abstractive le conduit au réalisme modéré 3). D'ailleurs, ajoute-t-il, il ne faut pas blanchir dans les écoles sur cette éternelle question. Bien d'autres domaines sollicitent le penseur.
Ce sont avant tout les domaines de la psychologie, et notamment l'étude de nos facultés et de nos actes psychiques.
La sensation est un mouvement de l'âme, anima puhata sensibus 4), qui nous met en contact avec les êtres sensibles, tandis que la connaissance intellectuelle peut atteindre en outre la réalité immatérielle 5). Toute connaissance est d'origine sensible : ars sive scientia originem trahit a sensu 6). Les rationes aeternae fondent la certitude 7). Le philosophe anglais accentue la dépendance des facultés les unes vis-à-vis des autres, et surtout la répercussion de la vie physiologique sur les autres activités de notre être : l'influence de Constantin l'Africain ici aussi se reconnaît. L'âme est simple et immortelle 8). Ces considérations et d'autres ne sont pas didactiquement développées, mais incidemment émises. Il faudrait des volumes, dit l'auteur, pour étudier à fond les activités et la nature de l'âme 9). Quel dommage qu'il ne les ait pas écrits !
') II, 2 et 5. — *) « In qua laborans mundus jam senuit, in qua plus temporis consumptum est quam in acquirendo et regendo orbis imperio consumpserit Caesarea domus... » Polycrat., VII, 12. — a) Métal., II, 20. — *) Métal., IV, 15. — *) Ibid.. 16. — •) Ibid., IV, 20. — 7) Ibid., 32 et suiv. — 8) Ibid., 20. — ') Ibid.