Caractères généraux de la philosophie arabe
— i° Le respect pour la doctrine d'Aristote, Aristote est le philosophe *ar' ifr/yy, et les Arabes possèdent à un haut degré le pouvoir de condenser sa doctrine. Hommes de sciences, ils apprécient et accentuent la base empirique de son système. Toutefois, le péripatétisme des Arabes est altéré : d'abord l'interposition de plusieurs langues entre l'original et le texte traduit (du grec en syriaque, du syriaque en arabe, parfois en passant par l'hébreu) et surtout la défectueuse méthode de la traduction mot à mot n'avaient livré aux savants que des leçons imparfaites, obscures ou infidèles ; de plus, les péripatéticiens arabes ont souvent interprété leStagiriteà travers les commentaires d'Alexandre d'Aphrodisias ou de9 néo-platoniciens ; en outre, ils ont transformé ou accentué des doctrines demeurées vagues dans les
') Il y eut aussi quelques traductions d'oeuvres persanes et indiennes, mais de
moindre influence. Ibid., p. 37. — *) Une paraphrase latine parut à Rome, en
15 19, sous le titre : Sapientissimi Aristote lis Stagiritae Theologia sive mistica
philosophia secundum Aegyptios noviter reperta et in latinum castigatissimc redacta,
cité par Carra de Vaux, op. cit., p. 74.
écrits du maître, notamment celles relatives à l'intellect ; enfin les éléments aristotéliciens de la philosophie arabe y sont alliés à des éléments étrangers au péripatétisme. En réalité, les philosophes arabes ont abouti à :
2° Un syncrétisme qui leur appartient en propre. Leur explication rationnelle du monde emprunte son caractère distinctif aux théories de Y émanation des sphères et de Y intellect humain. Partisans de la doctrine aristotélicienne de l'éternité du monde, les péripatéticiens arabes de l'Orient, depuis El-Kindi jusqu'à Avicenne, tempérèrent le dualisme qui en résulte par la théorie de l'émanation ; et ce d'autant plus volontiers que l'émanation était enseignée par un écrit pseudo-péripatéticien de grande célébrité, la théologie d'Aristote x). Quant à la théorie de l'existence extra-humaine de l'intellect humain, elle a son point de départ dans un texte obscur d'Aristote, mal traduit par les Syriens et que, sous couleur d'interprétation, on rapproche de données néo-platoniciennes. Aristotéliciens dans leur conception de la philosophie et de ses rapports avec la science, les Arabes traitent dans l'esprit d'Aristote une foule de problèmes spéciaux, et ainsi s'expliquera que les scolastiques les prennent si volontiers pour guides. On reconnaît des résidus de la gnose alexandrine dans leur mysticisme, leurs théories sur le voû;, l'émanation, l'extase — si bien qu'au jour où la scolastique étudiera la philosophie arabe, elle recevra, par son canal, de nouvelles infiltrations néoplatoniciennes. Ces éléments platoniciens étaient attribués erronément à Platon qu'on essayait de concilier, vainement d'ailleurs, avec Aristote, au nom de l'unité de la tradition philosophique a). Enfin on retrouve chez les Arabes des traces de la science grecque ; les psychologues notamment souscrivent volontiers à la physiologie — souvent suspecte de matérialisme — de Galien et des autres médecins grecs.
3° L'harmonie de la pensée philosophique et du dogme musul-
') Worms, Die Lehre von d. Anfanglosigkeit d. Welt bei den mittetalt. arabischen Philos, d. Orients, etc., p. 13. — *) Carra de Vaux, op. cit., pp. 79, 272.