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Les prohibitions des écrits d'Aristote à Paris

— Au début du xme s., les écrits d'Aristote sont l'objet de plusieurs prohibitions de la part de l'autorité ecclésiastique. Un concile de Paris, convoqué en 12 10 par Pierre de Corbeil, interdit l'enseignement public ou privé de la philosophie naturelle et des commentaires d' Averroès (nec libri Aristotelis de naturali philosophia nec commenta legantur Parisius publice vel secreto '), en même temps qu'il condamne le mémoire d'Amaury de Bènes et ordonne de détruire par le feu les Quaternuli de David de Dinant. Il est probable que par libri de naturali philosophia il faut entendre non seulement la Physique d'Aristote, mais encore la Métaphysique. Cinq années plus tard, le légat Robert de Courçon renouvelle à l'université naissante les mêmes prohibitions ; il permet X Éthique, mais interdit de façon expresse la Physique, la Métaphysique et les summae de eisdem a). Une nouvelle fois, Aristote est mis en compagnie des hérétiques, des sectateurs de David de Dinant, Amaury et Maurice d'Espagne 3).

Diverses causes ont motivé ces sévérités de la censure ecclésiastique. D'abord la masse des documents philosophiques nou-

') CJiartuL Univ. Parts., I, 70. — ') Robert de Courçon (f 12 18) est l'auteur d'une Somme qui étudie des questions de théologie morale et de droit canon. Une des parties les plus intéressantes, traitant de l'usure, est publiée par G. Lkfèvre, Le traité de usura de Robert de Courçon (Lille, 1902). A noter que l'auteur n'invoque pas (comme on le fit plus tard) les textes de Y Éthique et de la Politique pour condamner les bénéfices usuraires. D'où M. Lefèvre conclut que jusqu'au xin° s. les réquisitoires contre le prêt à intérêt se sont constitués de façon autonome, sans le concours d'Aristote. — 3) Chartul., I, 78.

Tellement mis à la disposition des écoles ne pouvait manquer d'y jeter du désarroi. Surtout les théologiens s'émurent de certaines doctrines aristotéliciennes qui contredisent le dogme, — il suffira de citer la thèse de l'éternité du monde. Les commentaires arabes vinrent accentuer ces théories et en ajouter d'autres, toujours sous le couvert d'Aristote. Sans compter que les textes aristotéliciens, mal traduits, donnaient facilement ouverture à des interprétations divergentes, dont certains profitaient pour mettre en circulation des nouveautés dangereuses (v. Chap. IV).

Quand la première panique fut passée, et que les docteurs scolastiques purent se familiariser mieux avec les théories nouvelles du péripatétisme, et faire la part de ce qui est compatible ou non avec le dogme, l'Eglise revint peu à peu sur la rigueur de ses interdictions. Si elles ne furent point expressément retirées x), elles tombèrent en désuétude, et les autorités compétentes fermèrent les yeux : le fait abolit le droit. En 1231, Grégoire IX, le pape ami des études, confie à trois théologiens (Gme d'Auxerre, Simon d'Authie et Etienne de Provins) le soin de corriger les livres prohibés, avec l'intention manifeste d'inscrire ces éditions amendées au programme de la faculté des arts de Paris, ne utile per inutile vitietur, et il donne à l'abbé de S. Victor et au prieur du couvent dominicain les pouvoirs nécessaires pour absoudre ceux qui avaient enfreint les prohibitions ecclésiastiques 3). Cette mission scientifique reste infructueuse; mais à partir de 1255, on voit que la faculté des arts règle officiellement l'enseignement public de la physique et de la métaphysique 3). L'autorité ecclésiastique ne songe pas à intervenir, preuve manifeste qu'elle fait lettre morte de ses mesures préventives : désormais, elle se bornera à frapper après coup ceux qui abuseront d'Aristote pour enseigner l'erreur. Ajoutons que les censures de 1 210 et 1215 n'avaient de valeur obligatoire que pour les écoles de Paris 4), et

') Elles sont encore rappelées dans un document d'Urbain IV de 1263, qui conforme les statuts universitaires établis par Grégoire IX. Ibid., p. 427. — ') Ibid., pp. 138 et 143. — 3) Ibid., p. 278. Cf. 331. — 4) En 1229, les maîtres de Toulouse s'en vantent. Ibid., p. 131.

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que le crédit dont Aristote y jouit dans la suite, le dédommagea amplement de ces suspicions du début.

229. Bibliographie. —Jourdain, v. ouvr. cité, p. 160 ; F. Wustenfeld, Die Uebersetzungen arabischer Werke in dos Lateinische ( Abhandl. der Kôn. Ges. d. Wissenschaften zu Gôttingen, LXXII, 1877); Steinschneidkr, Die hebraischen Uebersetzungen des Mittelalters, etc. (Berlin, 1898) ; A. Vacant, Les versions latines de la morale à Nicomaque, Paris, 1885 ; C. Marchesi, UEHca Nicomachea nella tradizione latina médiévale, Messina, 1904. Utilise des données de ms. ital., publie Ethica vêtus, nova, et 1. ethicorum ; Renan, ouv. cité, p. 254, Chap. II, § 1-3. — Lucquet, Hermann l Allemand (R. Hist. relig., 1901, t. 44, p. 407). Redresse erreurs de biographie et d'attrib. littér. — J. W. Brown, An enquiry into the life and legend of Michel Scot, London, 1897. — M. Baeumker a publié le Fons vitae d'Avicebron, d'après la traduction latine de D. Gundissalinus et J. Hispanus (Beitràge, etc. I, 2-4, 1892-95). Suivant M. Baeumker, la traduction de Y optique d'Alhacen ne semble pas être l'œuvre de Witelo, à qui on l'attribue d'ordinaire. — Forster, De Aristotelis quaeferuntur secretis secretorum Commentatio, Kiliae, 1888, et Scriptores physiognomici, etc., II, pp. 181-222, Lipsiae, 1893. — Bardenhewer, Diepseudo-Aristotelische Schrift ûber das reine Gute. Fribourg, 1882, pp. 37 et 51. — On connaît aussi un opuscule pseudo-aristotélicien de anima. Cf. Lôwbnthal, op. cit. — Lucquet, Aristote et l'université de Paris pendant le XIII* s. (Bibl. Htes Études, se. relig., XVI, 2, 1904). Étudie portée du concile 12 10. — L'auteur annonce un travail d'ensemble sur la connaissance qu'eut le m. âge des ouvr. et doctr. d' Aristote ; Mandonnet, Siger de Brabant, Ch. I. — V. ouvr. de Talamo, Schneid, Chollet, n° 120. — Guttmann, Die Scholastik d. XIII. Jahrh. in ihren Beziehungen z. Judenthum u. z. judischen Litteratur.t Breslau, 1902. Surtout la préface. L'auteur poursuit ces influences, ds chap. spéciaux, pour les princîp. scolast. du xin° s. ; Wittmann, Die Stellung d. hl. Thomas v. Aquin zu Avencebrol, pp. 15-33 (cité plus loin).

§ 2. — L'érection des Universités

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