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LA PHILOSOPHIE CHEZ LES JUIFS

résout logiquement des problèmes dans lesquels Aristote s'embarrasse.

4° Vinterprétation allégorique du Coran et la philosophie. Plus d'une doctrine d' Averroès va à l'encontre de la religion musulmane. Cette liétérodoxie fut même, aux yeux des califes, une cause de suspicion qui amena la disgrâce du philosophe. Celui-ci cependant n'est ni un impie ni un adversaire de la religion du Coran ; mais le système de rapports qu'il établit entre la foi et la science le mène au rationalisme. Il distingue en effet entre l'interprétation littérale du Coran, bonne pour les illettrés, et l'interprétation allégorique, accessible aux philosophes. L'interprétation allégorique, seule, donne accès aux vérités supérieures ; elle n'est pas en tous points d'accord avec l'interprétation littérale, qui ne peut, par elle même, montrer le resplendissement du vrai. C'est la raison philosophique qui décide ce qui est tradition dans la religion, quels dogmes il convient d'interpréter et dans quel sens. Ces principes lui permirent notamment de trouver un terrain d'entente entre la thèse de l'origine temporelle du monde, défendue par Gazali, et la thèse péripatéticienne de l'éternité : Averroès tente la conciliation dans un traité spécial '). Ainsi sont posés les premiers jalons de la doctrine des deux vérités, dont les averroïstes latins feront

grand usage.

La lignée des philosophes arabes s'éteint, peut-on dire, avec Averroès, mais leur influence va se répercuter dans la philosophie juive, et surtout dans la philosophie occidentale du xni^ s.

224. La philosophie chez les Juifs. Saadja. — La philosophie juive — en laissant de côté la mystique, greffée sur la Cabale — se spécifie par la compénétration du judaïsme et de la philosophie grecque. Ce caractère, qui déjà apparaît dans la

') Publié par Worms, op. cit. Au sujet de la création temporelle du monde, Averroès écrit p. ex. : omnia ista sunt existimationes vulgares, valde sufficientes secundum cursum quem nutriuntur homines in eis, non secundum sermonem sufficientes. C(?w;w^«/. /"/o's/^//^ d! Aristote A- IV,Opera, (Venise 1560), 1. VIII, c. I, p. 271V.

284 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XlV S.

synthèse de Philon, se retrouve au moyen âge ; mais il faut ajouter que les idées grecques dont s'inspirent les philosophes juifs leur sont transmises par les Arabes. On a même pu dire que « la philosophie arabe n'a réellement été prise bien au sérieux que par les Juifs » '). Parmi les écrivains philosophiques antérieurs au xi^ s., citons le médecin-logicien Isaac Israeli (t 940) ; le caraïte David ben Merwan et surtout son contemporain et adversaire Saadja (892-942), qu'on a appelé le premier philosophe juif. Son ouvrage capital, « Amânât » livre de la foi et de la science, est la pierre fondamentale de toute la philosophie religieuse des Juifs. Cette œuvre d'exégèse, écrite en 933, est aussi une apologétique, puisqu'elle tend à montrer rharmonie du dogme et de la raison. Saadja est éclectique dans ses emprunts ; il demande ses arguments philosophiques aux grecs et aux arabes rationalistes aussi bien qu'aux arabes orthodoxes. Le traité est écrit en arabe, mais il fut soumis à deux traductions hébraïques, dont l'une fut terminée en 11 86 par Jehuda ben Saul ibn Tibbon.

C'est principalement en Espagne que se développa la philosophie des Juifs, de même que leur science et leur littérature, grâce à la grande liberté dont ils jouissaient sous la domination arabe.

225. Avicebron, Maimonide. - Salomon Ibn Gebirol (AviCEBRON, vers 1020-105070) est un de leurs hommes marquants. Il a beaucoup d'idées originales, bien qu'il soit vivement influencé par le néo-platonisme arabe. Dieu ou l'être suprême, un et inconnaissable (Plotin), est l'inaltérable source d'où déborde toute réalité. Il produit d'abord l'esprit cosmique, composé de matière et de forme. Cette matière et cette forme cosmiques sont deux principes uniques et universels, dont parti-

•) Rexax, op. cit., p. 173. Neumarck {oI>. cit., no 226) range les philosophes

Abusahal Bachja) se base sur la Physique d'Aristote; le second (Gebirol

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sique , Maimonide fait retour vers les principes de la Physique.

AVICEBRON. MAIMONIDE.

cipent tous les êtres finis, et que le vouloir de Dieu étreint dans une indissoluble union. De l'inaltérable puissance génératrice de la matière et de la forme cosmiques jaillissent, par degrés et par intermédiaires, tous les autres êtres, spirituels et corporels ; et chacun d'eux porte dans son sein, outre la forme et la matière communes, des formes et des matières propres, constitutives de ses perfections spécifiques et individuelles. C'est ainsi que dans l'homme on trouve, outre la forme et la matière cosmiques, des principes de corporéité et de spiritualité, et notamment trois âmes distinctes, rattachées aux manifestations de la vie végétative, sensible, intellectuelle. Vers Dieu ou le Bien absolu et unique tendent tous les êtres, comme vers leur fin. Le panthéisme émanatif et le pluralisme des matières et des formes dans les êtres particuliers sont les idées organiques de la métaphysique d' Avicebron. Ce système est exposé dans son ouvrage fondamental, Fo?is Vilae, le seul que connurent les scolastiques du xiii^ s., et qui exerça sur eux le plus grand ascendant.

Au nom d' Avicebron joignons celui de Josef Ibn Zaddik (t 1149). Son Microcosmos marque la transition entre la science religieuse que les Mutakallimùn opposaient aux philosophes, et l'aristotélisme juif, tel qu'il s'incarne dans Moïse Maimonide. Moïse Maimonide (1135-1204), en effet, dans son Livre des préceptes et dans son Guide des égarés, fque les scolastiques appellent Dtix neutroriLin sive diibiorim) essaie de concilier Aristote avec le judaïsme. La véritable connaissance de Dieu est le but suprême auquel la religion et la science tendent par des efforts convergents. Sans verser dans les excès de la méthode allégorique. Moïse Maimonide ne reconnaît pas à l'exégèse littérale des droits absolus, et tient que le texte biblique doit être interprété de manière à ne pas contredire des vérités scientifiques établies avec certitude ') : principe qui suscita dans les écoles juives de retentissantes controverses. La philosophie que veut instaurer Maimonide est celle d'Aristote ; mais il la comprend à la façon

•) PoLLAK, op, cit. (Arch. GescK Philos,, 1904, p. 453).

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d'Averroës, dont on s'est plu à rapprocher sa doctrine. De Dieu on peut dire ce qu'il n'est pas, non ce qu'il est. Une hiérarchie de sphères établit une chaîne entre Lui et les êtres du monde. Maimonide n'affirme pas l'éternité de la matière. L'intellect humain est unique et séparé ; seul l'intellect acquis est multiplié dans les individus humains. Une illumination supérieure de ce flambeau de vérité, à laquelle tout homme peut prétendre, produit l'état prophétique, ou le summum de la connaissance et du bonheur.

Maimonide est le dernier grand représentant de la philosophie juive. Son système religieux parce que teinté de rationalisme, suscita des oppositions de la part des théologiens plus rigoristes, et fut l'objet de longues controverses dans les milieux juifs du xiiF et du xiv^ siècle.

226. Bibliographie. — On trouvera des vîtes dtememhle dans Munxk, Mélanges de philosophie juive et arabe, etc. Paris, 1859: et les articles de L. Stein, Das erste Aufireten d. griech. Philos, unter d. Araben (Arch. f. Gesch. d. Philos.', VII, 3. P- 353, 1894) ; Die Continuitàt d. griech. Philos, in d. Gedaiikcnivclt dcr Araber {ibid., 1898, pp. 412 et suiv. ; 1899, p. 379). - J. Pollak, Entivichlung d. arab. u.jndischen Philos, im Mittelalter {ibid., XVII, pp. 196 et 433K Bien fait. — HoR- TEN, Die EntwicUungslinie d. Philos, im Kiilttirbereiche d. Islam {ibid., 1909, p. 166. — BOER, Geschichle d. Philos, in Islam (Stuttgart, 1901). Excellent. — Brockei.manx, Geschichle d. arabischen Litteratur, Bd. I, II, (Weimar, 1898- 1902).— C. Sauter, Die pcripatetischc Philosophie bei den Syrern n. Arabern (Arch. Gesch. Phil.. XVII, 516, 1904). - Forget, Les Philosophes arabes et la Philosophie scolastiqiie {Compte-rendu du Congrès scient, intern. des cath., pp. 2ii et suiv.). Bruxelles, 1895. - H. Bauer, Die Psychol. Alhazejis auf Grundvon A. Optik (Beitr. Gesch. Phil. Mitt., 191 1, X, 5).

HoRTEX, Das Buch der Ringsteine Farabis etc. (Beitr. Gesch. Philos. Mitt. Munster, V, 3, 1906). M. Winter, Ueber Avuennas opus cgregium de anima, Munich, 1903. Carra de Vaux, Avicenne, Paris, 1900, Bien fait. Contient aussi une histoire des philosophes antérieurs à Avicenne ; du même : Gazali, Paris, 1902. Etudie en même temps la théologie et la mystique musulmanes. Miguel Asix a publié une étude appréciée: Algazel, dogmatica moral ascetica,Z2.V2.goza, 1901, et annonce un dictionnaire technique de philosophie et de théologie musulmanes. — Steinschneider, Alfarabi, des arabischen Philosophcn Leben nndSchriften (Mém. acad. impér. science Petersbourg,VIIe série, t. XIII, 4, 1869) et nombreux autres travaux. - L. Gauthier, La théorie d^Ibn Rockd 'sur les rapports de la Religion et de la Philos. (Paris, Leroux, 1909. Publicat. école lettres d'Alger, t. XLI). Bon ; Accord de la Religion et de la Philos., traité d'Ibn Rochd, trad. et annoté. - Maxser, Das Verhàltniss von Glaube u. Wissen bei Averroes,

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