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Théologiens orthodoxes et mystiques. Gazali

— Gazali (105 8-1 1 1 1) est le plus significatif des théologiens qui engagèrent la lutte contre les philosophes proprement dits, au nom de l'orthodoxie musulmane. Dans ses ouvrages fondamentaux, La destruction des philosophes et La rénovation des sciences religieuses, il rejette comme hérétiques une foule de solutions défendues par les philosophes, notamment l'éternité du monde '), le mode de procession des sphères. A leur science rationaliste il veut substituer une théologie orthodoxe ; il ne rejette pas les services de la spéculation, à condition que celle-ci soit humble et soumise, dépouillée de subtilités, et que, dans aucun cas. elle ne prétende suffire à fonder les vérités de foi. La théodicée de Gazali est celle du Coran. Il en est de même de sa morale, bien que celle-ci accuse en outre des infiltrations d'idées grecques et aussi d'idées chrétiennes. La morale est indissolublement liée

à la mystique.

Le soufisme ou la mystique orthodoxe des musulmans n'est pas le fruit du Coran ; elle résulte des trois grandes influences indienne, néo-platonicienne, chrétienne, celle-ci donnant au soufisme sa physionomie caractéristique. Doué d'un tempérament profondément mystique, Gazali étudie tous les degrés de la science intuitive, œuvre de l'ascèse et de la foi, tandis que la connaissance ordinaire est œuvre du sens et de la raison. A l'instar de la mystique chrétienne, la mystique de Gazali et des soufis orthodoxes n'est pas panthéiste. Ce fait est d'autant plus remarquable que, à l'encontre de la mystique chrétienne, l'extase paraît être mise à la portée naturelle de l'homme. « .... Gazali et les soufis orthodoxes considérèrent l'ascétisme comme un moyen régulier de parvenir à la science, et l'extase comme devant être obtenue, au bout d'un temps plus ou moins long^ par les exercices de l'ascèse. Ainsi que nous le disons, une telle doctrine ne saurait être imputée au christianisme ; l'idée que

') La théorie de l'éternité ou de là non-éternité du monde servait de « Schibboleth » entre croyants et incroyants. Worms, op. cit., p. 268.

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Dieu pourrait être en quelque sorte forcé dans son secret par la persévérance âpre de l'ascète, n'a d'analogue que dans l'Inde » '). A côté de la mystique orthodoxe, il y eut dans le monde musulman, dès les temps d'Avicenne, une mystique à forme néo-platonicienne, sous le nom de « philosophie illuminative », et elle parut au orrand jour au milieu du xii^ s.

223. Branche occidentale de l'école philosophique. Averroès. — Après Avicenne, la philosophie arabe va déclinant en Orient, mais son renom se perpétue en Espagne. L'Espagne du X' s. est le rendez-vous des races les plus diverses ; grâce à une grande liberté de penser, elle est jusqu'au xm" s. le théâtre d'un intense mouvement d'idées.

Parmi les Arabes d'Espagne, les principaux sont Avempace (fin xi^ S.-1138), et Abubacer (Ibn Thofail 1100-1185), deux auteurs à tendances plutôt mystiques, et surtout Averroès, dont l'ascendant sur le moyen âge occidental fut considérable.

Né à Cordoue en 11 26, Averroès (Ibn Rochd) pratique l'art médical, à l'exemple d'Avicenne, dont la vie agitée présente d'ailleurs avec celle d'Averroès de nombreuses ressemblances. Car après avoir connu les honneurs à la cour des grands, Averroès encourut leurs disgrâces. Il mourut en 11 98. Averroès est avant tout un commentateur de l'encyclopédie aristotélicienne ; son admiration pour le Stagirite tient du culte. Et cependant,' ses commentaires, pas plus que ceux d'Avicenne, et pour les mêmes motifs, ne livrent sur tous les points l'authentique doctrine d'Aristote. Averroès est également l'auteur de traités originaux. En philosophie, citons la Destruction de la destruction, réponse à Gazai i ; Qnaesita in libros logicae Aristotelis ; quatre traités sur l'unité de l'intellect ^ ; de substantia orbis ; divers

) Carra de VAUx.G.zW/;p. 207. Nous lui empruntons l'exposé de la doctrine de Gazali.- ) De animae Beatitudinc, libellus sen cpistola Averroès de Connexione zntellectus ah^tracti cum ho,mne t. X édit. Venise) ; un traité sur l'intellect matériel dins une traduct. hébraïque publiée et traduite en allemand par L. Haxnes (Halle, 1892) ; tract Averroys qualiter intellectm matcrialis conjnngitur intelli^ gentuie abstractae, dont Renan publie des extraits CAvcrroès et rAverroîsme)

AVERROES.

traités sur l'accord de la loi religieuse et de la philosophie. Les caractères du mode de philosopher des Arabes trouvent en lui leur plus éî>ergique expression. Voici ses théories principales :

i" V intelligence des sphères, leur émanation et leur subordination hiérarchique. Le ciel se compose de plusieurs orbes, ayant chacun une intelligence qui est sa forme. Le premier moteur met en mouvement la première sphère, celle-ci propage le mouvement aux sphères planétaires, jusqu'à la lune dont l'intellect humain est le moteur (intelligentia vel motor Lunae). Cet intellect, qui interviendra dans nos actes d'intelliger, conserve comme chez Avicenne une valeur métaphysique.

2° L éternité et la potentialité de la matière. Tandis que les Arabes orientaux, à l'instar des néo-platoniciens, placent la matière ou le principe des imperfections dans la région du néant, Averroès conçoit la matière, non comme un vide, mais comme une puissance universelle contenant en germe toutes les formes. Placé en face de la matière éternelle, le premier moteur (extractor) dégage (extractio) les forces actives de la matière : le monde matériel naît de la suite ininterrompue de ces développements. La série des générations est nécessaire, infinie a parte ante et

a parte post.

3° Le monisme de l'intellect humain et la îiégation de Vimmortalité personnelle. L'intelligence humaine est la dernière des intelligences planétaires, une forme immatérielle, éternelle, séparée des individus, et douée d'unité numérique. Cette intelligence est à la fois intellect actif et intellect matériel ou possible. La raison humaine tout entière est impersonnelle et objective ; elle est le flambeau qui éclaire les âmes individuelles, et assure l'inaltérable participation de l'humanité aux éternelles vérités ).

') « Cum ex hoc dicto nos possumus opinari intellectum materialem esse unicum in cunctis individuis, possumusque adhuc ex hoc existimare humanam speciem esse aeternam,... ideo oportebit intellectum materialem non posse denudari a principiis universalibus natura notis universae humanae speciei. » De anima, III, éd. Juntes de Venise, 1550, p. 165 R. B.

2S2 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU Xir S.

Dès lors, voici comment s'opère dans l'homme individuel l'acte d'intelliger : par son action sur les images sensibles, propres à chaque homme, l'intelligence séparée contracte une union accidentelle avec l'individu suivant les dispositions de chacun, sans que ces unions multiples altèrent son unité intrinsèque '). Ce premier degré de possession engendre dans l'individu Yintellect acquis, qu'on peut appeler « la raison impersonnelle en tant que participée par l'être personnel » '), mais il est des unions plus intimes de l'homme avec l'intellect universel : celle qui résulte de la possession actuelle des essences abstraites ; et, au degré le plus élevé, celle que réalisent la connaissance mystique et l'illumination prophétique ^).

De cette doctrine découlent l'évanouissement de la conscience individuelle, l'impersonnalité de la survie ; le bonheur réside dans une union de plus en plus intime avec l'intelligence de la race ; les âmes humaines individuelles meurent, mais l'humanité est immortelle dans l'éternité de la raison objective. Averroès

•) « Et, cum declaratum est...quod impossibile est ut intellectuscopuletur cum unoquoque hominum, et numeretur par numerationem eorum per partem, quae est de eo quasi materia, secundum intellectum materialem. remanet ut continuatio intellectorum cum nobis hominibus sit per continuationeni intentionis intelleclae cum nobis, et sunt intentiones imaginatae, etc. » Ibid., p. 164 V.A. Beaucoup d'historiens de la doctrine averroïste n'attribuent l'unité qu'à r/«/^//^^^ ./^///y celui ci agirait sur VintelUct matériel om passif, multiplié dans les md.vidus. Averroès va plus loin, comme on l'a vu par les textes cités Cf. tout le commentaire du livre III De anima et les opuscules sur l'intellect séparé De même, les grands scolastiques du moyen âge, p. ex. S. Thomas dans son traite de umtatc tntellecttis, Dante dans le Purgatoire XXV, 64, et les averroïstes du xiiie s. (Siger de Brabant p. ex.) qui furent de scrupuleux commentateurs d Averroès, lui attribuent la thèse de l'unité de l'intellect agent et de 1 intellect possible, ou parlent de l'unité de l'intelligence humaine en général La terminologie complexe qu'on trouve chez Averroès comme chez les autres philosophes arabes est l'origine de cette diversité d'interprétation. A certains endroits. Averroès énumère jusque cinq intellects : actif, passif, matériel, spéculatif, acquis. Cf. Avicenne (p. 27^^. Renan même, dont s'inspirent en général ceux qu. parlent de l'unité du seul intellect agent, écrit que l'intellect matériel d Averroès - et par là il entend la « capacité de savoir » - est incorruptible éternel, unique, semblable en tout à l'intellect actif. V. Averroès et l'Averroisme S-ed.t., pp. 139 et 140. - •) Renan, ./. cit., p. 140. - ') ita ut ipse idem recipiat seipsum, de animae beatit. c. 4.

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