DIVISION DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
des idées de S. Augustin ou d'Aristote '). Telles doctrines augustiniennes (p. ex. l'exemplarisme) entrent comme part d'héritage dans le patrimoine de tout scolastique, dans celui de Thomas le « péripatéticien », et dans celui de Bonaventure l'« augustinien ». D'autre part, le terrain sur lequel poussent les idées dites augustiniennes demeure péripatéticien (p. ex. acte et puissance, matière et forme). Enfin le « péripatéticien » Duns Scot reprendra plusieurs de ces idées, sans qu'on puisse de ce chef le ranger parmi les augustiniens du XIIP s.
C'est que l'« augustinisme », tel que nous l'avons résumé, se décompose en trois ou même quatre groupes doctrinaux : à côté de théories dont l'origine augustinienne n'est pas douteuse (p. ex. identité de l'âme et de ses facultés, rapports du vouloir et du connaître, indépendance substantielle de l'âme et du corps, absence d'activité causale de l'objet dans l'acte représentatif, théorie des rationes séminales. Cf. pp. 143 et 144), - il en est qui sont en opposition avec la vraie pensée de saint Augustin, celle-ci subissant des déformations sous les influences néo-platoniciennes et arabes (théorie de l'illumination spéciale). — D'autres ont été répandues sous V action parallèle, xmx^ prépondérante des écrits péripatéticiens arabes et juifs, comme les notions de matière et de forme, et la théorie hylémorphique des substances immatérielles, laquelle s'inspire manifestement d'Avicebron ^). Enfin des doctrines telles que la pluralité des formes sont absolument étrangères à l'augustinisme et de provenance principalement arabe.
Pour toutes ces raisons, à l'appellation à! augustinisme, trop usurpatrice d'un grand nom et d'un grand système bien fixé dans l'histoire, nous préférons des désignations plus larges : ancienne scolastique de XIIP s. ou systèmes préthomistes.
Notons que les éléments que caractérisent ces systèmes apparaissent avec un caractère flottant, qu'ils sont variables d'un
•) Mêmes jugements chez Grabmann, Die philos. «. theolog. Erkcnntnislclre des Kard. Mathaeus ab Aquasparta, etc., p. £9 (Wien 1906), et P. De Groot, Het Leveji van den hl. Tnomas (Amsterdam, 1907), p. 3i3- - ') Voir l'étude sur S. Bonaventure (Art. III, § 3).
LA PHILOSOPHIE SCOL ASTIQUE
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docteur à l'autre, qu'ils sont plus ou moins bien soudés à des idées aristotéliciennes, et qu'une même théorie est sujette à de multiples nuanciations. Dès lors, il serait malaisé d'en dresser un catalogue uniforme pour tous les docteurs. C'est ainsi qu'A, de Halès rejette l'identité de l'âme et de ses facultés ; Bonaventure ne l'adopte pas sans réserves; tandis que d'autres considèrent cette théorie comme fondamentale. De même, la théorie de l'illumination spéciale est soumise aux interprétations les plus diverses et n'est pas admise par tous.
Notons encore que l'action des causes de caducité va s'atténuant avec la marche du temps; les scolastiques éliminent progressivement de leur synthèse les éléments contradictoires. A comparer, par exemple, la philosophie d'un Bonaventure à celle d'un Guillaume d'Auvergne, la supériorité du premier est éclatante. C'est pour cette raison qu'on ne peut mettre sur le même pied les systèmes des précurseurs, l'œuvre déjà plus compréhensive d'Alexandre de Halès et la synthèse mieux coordonnée de S. Bonaventure. — Bien plus, par certaines doctrines, l'ancienne scolastique survit même au triomphe du péripatétisme.
Notons enfin qu'on rencontre chez certains scolastiques du xiir s. des défiances plus ou moins prononcées à l'endroit de la philosophie et d'Aristote, qu'on tend à rendre responsable des erreurs répandues dans les écoles '). Ces appréhensions se révèlent dans plusieurs documents de l'université de Paris ^), dans des traités et des lettres de réguliers et de séculiers (Jean de S. Gilles, Eudes de Chateauroux, Jacques de Vitry, Guillaume de St Amour), dans diverses constitutions dominicaines et franciscaines. De là
•) Mandonnet, op, cit., VI, 156. Bonaventure reproche à Aristote un triplex error, scilicet occultatio exemplaritatis, divinae providentiae/dispositionis mundanae ; et une triplex caecitas, de aeternitate mundi, de unitate intellectus, et quod post hanc vitam non est félicitas nec poena. In Hexaëmeron, collatio VI (Opéra, V, 360, Quaracchi) — mais il convient de ne pas perdre de vue que Bonaventure n'en emprunte pas moins à Aristote de nombreuses théories capitales, p. ex., celle de l'acte et de la puissance, v. p. 1. - ') V. p. ex. la lettre de Grégoire IX de 1228 {Char t., 1, 115).
chez quelques théologiens augustiniens une tendance à n'accorder à la philosophie qu'un rôle d'auxiliaire apologétique ').
2° Le péripatétisme de V école albertiîio-thomiste, A mesure qu'on avance dans le XIIF s., et que les prohibitions d'Aristote tombent en désuétude (232)5 on voit s^élever à côté des anciennes écoles scolastiques un mouvement nouveau d'allures plus franchement péripatéticiennes. Il éclate dans la philosophie d'Albert le Grand à qui revient l'honneur d'avoir établi les droits définitifs de la science profane. Mais c'est S. Thomas qui lui donne sa forme définitive et grandiose, en même temps qu'il bat en brèche un certain nombre de doctrines accréditées avant lui dans les écoles (Art. IV).
3° Le conflit du thomistne et de Vancienne scolastique (Art. V). Du coup le thomisme devait entrer en lutte avec l'ancienne scolastique dont il rejetait les doctrines disparates, incompatibles avec le système nouveau. La collision des idées anciennes et nouvelles est vive et revêt des formes diverses. Les systèmes qui naissent de la lutte seront répartis en trois groupes : celui des opposants irréductibles, partisans opiniâtres de la scolastique traditionnelle qu'ils défendent contre le thomisme (§ i), — les disciples fidèles et entiers du thomisme (§ 2), — une série de personnalités éclectiques, thomistes en certains points, continuateurs du passé sur d'autres, novateurs eux-mêmes sur diverses questions (§ 3).
4° Le péripatétisme de Duns Scotet de ï école franciscaine. Duns Scot, dans les dernières années du xiiP s., formule une philosophie synthétique, à base péripatéticienne, où il s'écarte à la fois et de Thomas d'Aquin et de l'ancienne direction scolastique. Celle-ci étant suivie par la presque unanimité des Franciscains qui le précèdent, la philosophie de Duns Scot engage l'ordre dans une voie nouvelle (Art. VI).
5° Un groupe de logiciens et de granimairiens (Art. VII). Au-dessus des discussions qui s'élèvent dans les rangs serrés de
') Nous corrigeons sur ce point un jugement trop absolu de notre étude sur Gilles de Lessines (p. 21). La distinction définitive de la théologie et de la philosophie et le système de leurs rapports ne sont pas iovmnlés scicntijiquement
avant S. Thomas.
la scolastique du Xlir s. plane une commune mentalité qui, à des degrés divers, enveloppe tous les docteurs. Il règne comme un accord tacite sur un ensemble de principes fondamentaux. La synthèse scolastique, dont nous avons signalé plus haut le caractère abstrait et la formation progressive (p. 115 et 116) atteint au xiir s., son expression la plus parfaite. Il en sera traité dans un Art. II.
243. Bibliographie. — Cf. 1 16 ; Ehrle, Die pàpstlichc Encykliku v. 4 Avg. 1879 u. die Restauration der christl. Philos, dans Stimmen aus Maria-Laach, 1880, quatre articles, dont le second intéresse l'histoire de la scol. du xiii« s ; du même : Beitr. z. Gesch. d. mittel. Scholastik. II, Der Augustinismus u. d. Aristotelismus in d. Scholastik gegen Ende d. 13. J^ihrh. dans Arch. f. Litt. u. Kirchengesch. Mitt., 1889, Bd. V, pp. 603-635. Publie des textes importants de R. Kilwardby ; et J. Peckham iiber d. Kampf. d. Augustinismus u. Aristotclismus in d. 2"^ Hàlfte d. 13. Jahrh. dans Zeitschr. f. Kathol. Theol., 1889, Bd. XIII, pp. 172- 193. Textes de Peckham. Ces deux articles ont une grande valeur ; du même : Das Studium der Handschriften d. mittelaltcrl. Scholastiit mit besunderer Beriichsichtigung d. Schule d. hl. Bonaventura (Zeitsch. f. Kath. Theol. 1883, p. 1-50). Contient de p. 40-51, une classification des anciennes écoles franciscaines en cinq groupes ; Maxdonnet, Siger, VI, pp. 50 et suiv. étudie les directions péripatéticienne et augustinienne, mais en négligeant trop selon nous, les éléments aristotéliciens des écoles augustiniennes ; De Wulf, Le traité de miitate formae de Gilles de Lessines (Louvain, 1901, T. I, des Philosophes Belges). Texte et étude. Le Chap U s'occupe de la classification des écoles du xiii« s. ; Portalié, au mot Augustinisme dans le Dictionn. de Théol. cath. (T. I, col. 2506-2514) résume et classe les conclusions des précédentes études. - Pour l'histoire spéciale de telle ou telle théorie de l'ancienne scolastique, v. les scholia de l'édition de S. Bonaventure (v. p. 1.). Cf. de Martigxé. v. n" 240.
ART. II. — LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
Après avoir noté un ensemble de notions propédeutiques (§ i), on poursuivra dans les diverses parties de la philosophie les doctrines organiques et fondamentales, sans avoir la prétention d'épuiser tous les points de vue : 1° la logique (§ 2) ; 2° la philosophie théorique, comprenant la métaphysique, la théodicée (§ 3), la physique (§ 4) et spécialement la psychologie (§ 5) ; 3° la philosophie pratique, embrassant la morale (§ 6), l'esthétique (§ 7).Une
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
conclusion fixera certains caractères dominateurs se dégageant de l'exposé (§ 8).
§ I . — Notions propédeutiques.