Essence universelle et essence individuelle
— La lutte des universaux est apaisée au xiir s. ; et la scolastique se repose unanimement dans la solution déjà acquise à l'issue du xir s. « L'individuel est la vraie substance, l'universel tire sa forme du travail subjectif de notre esprit. » Les plus subtiles dialecticiens reproduisent ces apophthegmes scolastiques. Duns Scot lui-même n'y contredit pas. De toutes les solutions du problème des universaux, le réalisme modéré s'harmonise le mieux avec la philosophie scolastique. Des formules synthétiques, provenant de Prockis ') et reprises par Avicenne ") circulent dans le répertoire des écoles, et résument les relations de l'individuel et de l'universel : On peut considérer la réalité des essences à un triple moment, apite reiHy in re^ post reni. Les universaux aiite revi sont défiais dans la théorie de l'exemplarisme (S. Augustin). Les universaux iîi re traduisent la face physique du problème ou la théorie de la seule subsistance des individus et du principe de leur individuation ; les universaux post rem visent l'élaboration subjective que fait subir aux essences le travail de Pesprit, quand il les considère indépendamment de leurs conditions individuelles.
A part les terministes du xiv^ s., qui nient la valeur réelle de nos représentations universelles et chez qui apparaissent les pre-
') Proclus, In Euclidis élément, prol, II, p. 51, éd. Friedlein (Lipsiae, 1873) : Kaxà Yàp xaùraç oi|uai Tàç TpiTrXâç ÛTroardaeiç eupr|ao)uev Ta |uèv irpô tiîjv TToWûjv, Ta bè év Toîç TToWoîç, Ttt bè KttTà Tr)v TTpôç ttUTà (S)(,iG\v Ktti KaTr]Yopîav ùcpiaTdueva. Et plus haut : év toîç Ka6' éKaaTa,... irpô tUjv ttoWUjv... àîrô tujv ttoWlùv. — ') p. 278.
miers symptômes de la décadence, les scolastiques distinguent dans toute substance créée, entre les déterminations essentielles se retrouvant, semblables, chez tous les représentants d'une espèce, et les déterminations individualisantes, différenciant les êtres entre eux. Les premières sont aux secondes ce que le déterminable est au déterminant, la puissance à l'acte.
Mais un autre problème se pose et nul n'est plus discuté au XIIP s. : quel est le principe d'individuation ? Si la fixité et la simihtude des essences vont de pair avec la diversité merveilleuse de leurs individuations, d'où vient qu'il y a de nombreux individus dans une même espèce ? Controverse scolastique par excellence, puisqu'elle part de la solution péripatéticienne du problème des universaux. Tous admettent que le fondement de l'individuation doit être essentiel et intrinsèque ; mais la discussion surgit quand il s'agit de savoir si c'est la matière ou la forme, ou l'union des deux principes qui exige l'individuation des êtres.
256. Essence et Existence. — Cette composition, laissée dans l'ombre par Aristote, fait l'objet de délicates discussions. Quand on se borne à rapporter le concept d'essence à celui d'existence, ou une essence possible à une essence existante, personne ne conteste qu'il y ait une différence réelle entre les termes de ces comparaisons. Mais on peut poursuivre l'analyse, et se demander si, daiis tm être actuel, autre chose est sa réalité fondamentale et constitutive (essentia, quod est), autre chose l'acte même par lequel cette réalité existe (esse, quo est), et tel est le sens de la célèbre question : y a-t-il une distinction réelle entre l'essence et l'existence? Dès le début du xiii^ s., il se trouva des scolastiques pour répondre par l'affirmative, mais un autre groupe non moins important tint pour la négative. Pour les uns comme pour les autres, l'existence créée est perfection hmitée ; et cette limitation est le dernier fondement de la finitude du monde. De l'absence d'une distinction réelle entre l'essence et l'existence l'averroïsme antiscolastique fut seul à conclure à l'éternité du monde et des espèces naturelles qui le constituent.