Causes de l'être. — L'étude des causes se poursuit
334 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU Xllf SIÈCLE.
d'après les données d'Aristote (^2). Qu'on envisage son état substantiel ou accidentel, l'être existe en ses causes ou en puissance, avant d'apparaître en acte ou en réalité. Cette réalisation, qui s'opère par le mouvement, aucun sujet ne peut se la conférer à lui-même : Quidquid movetur ab alio movetur (cause efficiente). On verra comment la doctrine de la création a modifié la théorie aristotélicienne de l'éternité de la matière et du mouvement. Sous l'influence de la cause efficiente, le sujet (matière), en puissance d'une perfection (forme), s'en revêt de fait. Par leur compénétration intime, en se donnant l'un à l'autre, sujet récepteur et détermination reçue exercent sur Fêtre nouveau, ou sur son nouvel état, une causalité de constitution. Ils sont causes constitutives, soit de la substantialité même (cause matérielle première, cause formelle substantielle), soit de quelque manière d'être consécutive à la substantialité (cause matérielle seconde, cause formelle accidentelle). Enfin la cause efficiente subit l'attrait d'un bien à réaliser (cause finale), et c'est dans cette direction qu'elle développe son pouvoir d'agir. La sollicitation de l'efficience par une finalité éclate dans l'ordre merveilleux et la beauté de l'univers. Si l'ordre était une rare exception, il pourrait résulter d'une rencontre fortuite de causes motrices. Au contraire, sa permanence et son universalité seraient inexplicables, si une tendance interne des agents n'assurait la coordination de leurs actions, la réalisation des desseins de la nature. Le théorème de la finalité est le couronnement de la philosophie de l'être.
258. Comment la théodicée se rattache à la métaphysique. — La métaphysique, qui dans les substances corporelles saisit l'être à part de la matière (immatériel par abstraction ou négatif), fournit du même coup une série de connaissances applicables, par analogie, à l'immatériel positif ou par nature. Ainsi se trouve justifiée la dénomination de théologie (rationnelle) que l'on rencontre chez Aristote, chez les Arabes et parfois chez les scolastiques, comme synonyme de métaphysique.
On trouve déjà chez Aristote la grande classification des êtres en deux catégories : les êtres mélangés d'acte et de puissance ;
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
l'acte pur, exempt de toute potentialité, ou Dieu (43). Les scolastiques ont su compléter ces données aristotéliciennes, les approfondir et les transporter sur des domaines inconnus d'Aristote. En les rapprochant de quelques théories des Pères de l'Eglise et surtout de S. Augustin, ils ont édifié une théodicée intégrale dont voici la principale innovation : A la notion péripatéticienne d'un moteur immobile, impassible dans son auto-contemplation, a succédé la théorie de l'Être « a se », infini dans son actualité. 259. Preuves de Texistence de Dieu. — Sauf quelques
esprits défiants, appartenant à l'époque de décadence, tous les scolastiques admettent que la raison démontre l'existence de Dieu. Elle la démontre surtout par l'indigence d'être que le monde contingent manifeste (preuves a posteriori). On renforce la preuve aristotélicienne du premier moteur : l'actuel est toujours avant le potentiel ; le premier, dans l'absolu, est l'être achevé sans lequel aucune actuation ne serait réalisable. Les voies a priori où s'était eno-a^é S. Anselme sont gardées par un groupe de scolastiques qui essaient d'atténuer les défauts de son argument en le colorant (colorari) '), tandis que d'autres reprennent la preuve favorite de S. Augustin tirée de l'universalité et de l'immutabilité des premiers principes.
260. Nature de Dieu. — La raison humaine est instruite sur la nature divine par l'observation des créatures, et elle démontre que toutes les perfections créées se trouvent en Dieu d'une manière éminente {emin enter). Acte pur, il est l'Infini, celui qui est, de la plénitude de l'être. Dieu notamment est science parfaite ; il est vouloir (Aristote ne dit rien de cet attribut) ; aucun doute ne
") « Nous trouvons donc bien dans les docteurs du grand siècle de la scolastique des enseignements approchant plus ou moins de la manière de voir de saint Anselme. Mais tous ajoutent à ces enseignements des réserves, qui en atténuent les principaux défauts. » Pomet de N'orges, 5. Anselme, p. 295. Daniels, op. cit., p. 122 résume ainsi l'attitude des scolastiques du xiii^ s. visà-vis de l'argument de S. Anselme : a) le rejettent Th. d'Aquin, R. de Middleton ; b) l'acceptent G. d'Auxerre, R. Fitsacre, A. de Halès, Bonaventure, M. de Aquasparta, J. Peckham, G. de Rome, Duns Scot; c) sont indécis A. le Grand, P. de Tarentaise, H. de Gand.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
if
plane sur sa personnalité, et toute la multiplicité des perfections que notre raison affaiblie distingue en Dieu se fond dans l'unité de l'infini.
Entre Dieu, acte pur, et les autres êtres mélangés d'acte et de puissance une distinction de substance surgit. Il n'y a qu'une voix chez les scolastiques pour condamner le panthéisme, quelque forme qu'il revête. Tous les docteurs s'accordent à réfuter non seulement les systèmes panthéistes grecs dont ils ont connaissance, mais le panthéisme matérialiste de David de Dinant et de ses sectateurs, et la doctrine émanative d'Avicebron, d'Avicenne et d'Averroës.
La subordination absolue du fini vis-à-vis de l'infini ') fournit une explication profonde d'une énigme à laquelle se heurtent Aristote et une partie des philosophes anciens : la coexistence de Dieu et du monde. Cette subordination se résume dans les trois théories de l'exemplarisme, de la création et de la Providence.
1° L'exemplarisme. En cette matière, S. Augustin est le maître incontesté de la scolastique (p. 95). Dieu connaît les êtres du monde, indépendamment de leur existence dans le temps. Avant de réaliser l'univers^ il en a conçu le plan grandiose ; car il a tout fait avec poids et mesure (Pythagore). Les idées divines sont le fondement ontologique suprême des essences contingentes, de leur cognoscibilité et de la certitude de nos connaissances : non pas que nous connaissons les choses en Dieu (ontologisme), mais parce que, par un retour synthétique, nous voyons que les attributs de toutes choses reproduisent nécessairement leur exemplaire incréé. Harmonisées avec la tendance initiale de l'intelligence vers le vrai, cause finale de ses actes, ces spéculations synthétiques constituent le point de vue favori de l'épistémologie du XIIP s. ^).
2° La création. D'après ces idées divines, cause exemplaire du
monde, Dieu tire du néant^ par son acte créateur, toutes les réalités contingentes. La scolastique renchérit sur Aristote, non seulement par son concept de causalité exemplaire, incompatible avec l'immobilité du dieu péripatéticien, mais encore par sa théorie de la cause efficiente (id a quo aliquid fit ; p. 37). Celle-ci reçoit plus exactement chez Aristote le nom de cause motrice (molus désignant tout changement dans un sujet). Car l'efficience, dans sa pensée, ne porte pas sur la production des premiers sujets du mouvement : ils sont présupposés, éternels, comme le monde auquel leur combinaison donne naissance, et le mouvement résulte nécessairement de leur mise en présence. Dans la scolastique, au contraire, ce n'est pas seulement le mouvement des choses qui tombe sous l'influx de la cause efficiente divine, mais la substance même des êtres, en ce qu'elle a de plus profond. On peut dire que grâce à cet élargissement de la notion d'efficience, la scolastique est plus péripatéticienne qu'Aristote. La création est l'œuvre directe et libre de Dieu. La thèse arabe de la production du monde par intermédiaires ne trouve de crédit que chez un petit nombre de philosophes épris de néo-platonisme '). Dieu ne crée pas en vertu d'une nécessité de nature, mais par l'effet de sa science et de sa libre volonté.
3° La Providence. Vis-à-vis de la créature, appelée à l'existence sur un geste tout-puissant, le Créateur conserve son pouvoir souverain.; tout en respectant la nature propre à chaque être, il produit Vesse (existence) de l'être concret et conserve l'essence créée, il est coopérateur de ses actions (concursus congruens naturae creaturae) ^), — et surtout Providence. 11 est aussi, mais dans un sens plus profond que chez x\ristote, cause finale de l'univers. Vers Dieu tendent tous les êtres (p. 339). La confusion qu'on relève chez le Stagirite entre la motion proprement dite (effi-
') Et c'est là, dit Ritter (Gesch. d. Philos.. VIII, 251), un progrès remarquable : « darin musz man einen bedeutenden Fortschritt erkennen ». Cf. Will- MANN, op. cit., II, 340. — ') Les scolastiques envisagent donc au point de vue métaphysique, bien plus qu'au point de vue psychologique, le problème de la certitude.
') Aussi ne comprenons-nous pas, et beaucoup sont de cet avis, que M. Picavet ait pu écrire un livre pour soutenir que Plotin est le maître de la scolastique. — ') Appliqué à l'acte d'intelliger, le concours divin s'appelle souvent illumina' Ho ; appliquée à la liberté, la question du concours divin soulève la célèbre controverse de la prémotion ou de la prédétermination physique et du concours simultané.
ij'l
•fil
338 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIl^ SIÈCLE.
cience) et la motion par attrait est dissipée grâce à la théorie de la création.
L'application de la métaphysique scolastique à la théodicée donne à celle-ci une ampleur qu'elle n'a ni chez les Pères de l'Église, ni chez les premiers scolastiques. La théodicée du xiir s., élaboration typique d'un groupe de doctrines aristotéliciennes et augustiniennes,est une des plus puissantes affirmations du théisme.
§ 4. — Physique générale.
261. Principes généraux. — L'étude du mouvement permet au «physicien » de s'élever au-dessus du détail de la nature et de l'embrasser d'un coup d'œil synthétique. Sur le mouvement corporel et ses espèces, et sur la théorie du changement substantiel, la scolastique s'en réfère à Aristote (p. 41). Elle consacre de magnifiques développements à l'évolution rythmique des formes et à la finalité du cosmos.
La matière est un trésor de potentialité. Mais la malléabilité, grâce à laquelle elle revêt successivement diverses formes, suit des directions. La nature ne change pas une pierre en un lion ; elle obéit dans son devenir à une loi de progression dont les sciences particulières ont pour mission de déchiffrer l'application détaillée, tandis que le physicien ne l'étudié que dans sa généralité. En langage scolastique : la matière première ne se dépouille pas d'une forme pour revêtir une forme quelconque, mais pour recevoir la forme, qui correspond au type immédiatement voisin dans la hiérarchie naturelle. Grâce à une prédétermination spéciale, la matière traverse ainsi une série d'étapes progressives admirablement fixées '). Voilà pourquoi le corps humain, avant son union avec l'âme spirituelle, revêt un nombre plus ou moins grand de formes intermédiaires, jusqu'à ce que les actions de la nature aient donné à l'embryon une perfection exigitive d'une information
') Les scolastiques appellent /r/V^/zV?, l'absence du principe formel réclamé par la matière dans les dispositions où celle-ci se trouve.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
suprême, celle del'âme spiriruelle. Tel est le sens intégral de la formule : « Corruptio unius est generatio alterius ».
Ce processus génétique des formes (eductio formarum e potentiis materiae) passe à bon droit pour une des questions les plus délicates. Les grands docteurs sont unanimes à reconnaître l'intervention d'un triple facteur dont ils précisent différemment le rôle respectif : la cause première exerçant son concursus generalis ; la matière préexistante disposée à s'unir à la forme nouvelle pour donner naissance au composé nouveau ; l'agent naturel, principe actif de l'actualisation du sujet récepteur.
La finalité domine la série de ces transformations. Jamais les docteurs du xiiP s. n'ont considéré la nature comme un organisme, ayant son unité réelle et physique, à la manière des anciens et de certains scolastiques antérieurs. Interrogée sur le terme vers lequel évolue le cosmos, la scolastique trouve une réponse dans la relation du monde et de Dieu. La créature ne peut avoir d'autre fin que la gloire du Créateur. Or, cette gloire se manifeste d'abord dans la contemplation, par l'Intelligence infinie, du spectacle du cosmos ; elle se manifeste aussi dans la connaissance que des êtres intelligents, autres que Dieu, obtiennent de lui à la vue de l'ordre merveilleux de l'univers. Dieu étant esprit, son acquisition éveille l'idée d'une possession intellectuelle. C'est la réponse à une question qu'Aristote pose, mais ne résout pas : comment Dieu est-il cause finale du monde matériel ?
Tout corps de la nature est doué d'une spécificité inaliénable. Ainsi le veut la théorie de la forme substantielle. La matière première, dans tous les systèmes scolastiques,est affectée d'une relation fondamentale avec la quantité, la diffusion spatiale étant l'attribut primaire du corps, mais la forme réduit à l'unité les multiples parties quantifiées. C'est la condamnation de l'atomisme au sens moderne. On discute d'ailleurs sur les limites imposées à la divisibilité de la matière quantifiée.
262. Substances célestes et terrestres. — L'astronomie physique et mécanique, la théorie du corps sublunaire et de l'action du ciel sur la substance terrestre s'inspirent d'un postulat vicieux
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU XIIF SIECLE.
que la scolastique emprunte à Aristote (p. 44) : la supériorité en perfection de la substance astrale sur la substance terrestre. Il en résulte un système factice, inspiré d'un besoin d'unifier et de charmer l'esprit, et nulle part n'éclate mieux le désir extrême d'ordonner le monde.
1° La supériorité des astres réside dans leur constitution et dans leur mouvement.
Le corps céleste est formé d'un élément qui diffère en nature des quatre éléments terrestres : il est immuable. Le ciel n'est pas le théâtre de la génération et de la corruption. Les uns expliquent ces propriétés cosmologiques, en disant que les corps célestes sont, eux aussi, composés de matière et de forme, mais que ces deux éléments y sont indissolublement unis. Dès lors, comme la matière ne se peut dépouiller de sa forme que pour en revêtir une autre (corruptio unius est generatio alterius), il suit que le corps céleste ne peut ni naître ni disparaître. D'autres scolastiques, moins nombreux, ont recours à une hypothèse plus radicale et reconnaissent aux astres une essence simple, exclusive de matière. De l'immutabilité de l'astre les scolastiques ne concluent pas, comme Aristote, à son éternité, leur système en cette matière étant fonction de leur doctrine sur la création. Mais ils affirment l'unicité de chaque type sidéral, la forme existant seule, ou déterminant toute la matière qu'elle est susceptible d'informer.
Le mouvement étant pour les physiciens du moyen âge une manifestation nécessaire de l'essence du corps, toute substance spécifique doit posséder un mouvement spécifique : c'est la théorie du mouvement et du lieu naturels, une des contreparties de la mécanique moderne. Cela revient à dire que, déplacé par une cause efficiente, le corps détermine et dirige son mouvement local, conformément à sa nature, et se déplace vers un lieu qui est naturel. Le corps céleste, de constitution supérieure à celle du corps terrestre, se déplace suivant le mouvement le plus noble, à savoir le mouvement circulaire. Le déplacement des étoiles s'explique par la rotation de sphères concentriques, celui des planètes par diverses hypothèses : les cycles homocentriques, les excentriques ou les épicycles.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
2° Le corps terrestre ou sublunaire. On s'en réfère à Aristote pour la théorie des quatre éléments, de leurs qualités, et du mouvement rectiligne, indice de leur nature inférieure. Il en est de même en ce qui concerne :
30 L'action du ciel sur la génération et sur la corruption des corps terrestres. Cette théorie explique l'importance outrée que le moyen âge reconnaît aux astres, et la vogue de plusieurs arts qui étudient leur influence : de la magie qui interroge les pouvoirs occultes du ciel ; de l'astrologie qui scrute l'autorité gubernatrice des astres ; de l'alchimie qui cherche à substituer au cours ordinaire des transformations terrestres un mode artificiel dont l'homme fût le maître, et à diriger la mystérieuse puissance que possède le ciel de faire passer la matière première par toutes les formes sublunaires.
263. Finitude, unité, éternité du monde. — Le monde sensible est fini, pour les raisons invoquées par Aristote (p. 46). Mais la scolastique complète cette thèse par sa doctrine théiste et créatianiste : Dieu eût pu créer le monde plus grand qu'il n'est réellement (contre Aristote). La question de la pluralité des mondes est diversement résolue. Le monde n'est pas éternel (contre Aristote). Beaucoup condamnent la possibilité même de la création ab aeterno, tandis que d'autres ne découvrent dans le concept même aucune contradiction.
§ 5. Psychologie.
Suivant la classification scolastique, la psychologie forme un chapitre de physique, mais le plus important, car l'homme est mîcrocosmos, et point central de la nature. L'avènement complet de la psychologie coïncide avec l'apogée de l'esprit pliilosophique au xiiP s. Aux dissertations fragmentaires et incohérentes de la période antérieure ont succédé des études compréhensives et unifiées. Elles ont pour objet la nature de l'homme et ses acdvités.
264. Activités de Tâme (51). — Les facultés auxquelles on les rattache acquièrent, en répétant leur action, une facilité plus grande à se dépenser ; et cette disposition permanente à
agir dans une direction donnée prend le nom à'habitiis. Sur la question de savoir si les facultés ont une réalité autre que celle de l'âme, ou si elles ne désignent que des modes divers d'une même énergie appliquée à des objets variés, il faut consulter les discussions métaphysiques fixant les rapports de la substance contingente et de son pouvoir opérateur.
Les scolastiques répartissent en trois groupes les fonctions de la vie humaine : les fonctions inférieures de la vie végétative, comme la nutrition et la reproduction ; — les fonctions cognitives ; — et appétitives. On s'occupe surtout des deux derniers groupes, qui résument la vie psychique. Et comme tous les docteurs, au nom de leur spiritualisme, distinguent les phénomènes psychiques en deux ordres irréductibles, l'ordre sensible et suprasensible, il y aura lieu d'introduire cette division dichotomique dans l'étude de la connaissance et de lappétition. Reprenons ces classifications.
265. La connaissance en général. — Un des interprètes autorisés de la scolastique, le P. Kleutgen '), ramène à trois ses principes généraux sur la nature et l'origine de la connaissance tant sensible qu'intellectuelle :
1° L'objet connu est, dans le sujet connaissant, un mode d'être du sujet connaissant. Cognitinn est in cogfiosceîite, secimdum moduin cognoscentis. C'est l'application d'un principe plus général : receptum est in recipiente secunduvi niodnvi recipientis.
2° La connaissance se forme dans le sujet connaissant suivant une image représentative de l'objet connu. Omnis cognitio fit secundum similitudinem cogniti in cognoscente.
3° Cette représentation est engendrée par le concours du connu et du connaissant. Ce concours garantit l'objectivité réelle de nos connaissances.
266. La connaissance sensible. — Les formes diverses de la sensation sont étudiées d'après Aristote, mais aux sens
') Kleutgen, La Philosophie scolastique (trad. franc.), t. I, pp. 30 et suiv. Paris, 1868.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
internes on ajoute l'estimative de l'animal ou la cogitative de l'honime, qui instinctivement chez le premier, sous la direction de l'intelligence chez le second, apprécie les rapports concrets utiles ou nuisibles. Vaguement signalée par Aristote, cette fonction fait l'objet de longs commentaires chez les Arabes, et c'est d'eux que s'inspirent les docteurs du Xlii^ s.
Le siège de la sensation est l'organisme, c'est-à-dire le corps informé par l'âme. Sous l'influence d'un double courant d'arabisme, issu, le premier du mont Cassin (p. 144). le second des écoles arabes d'Espagne (p. 274), les philosophes occidentaux s'étaient habitués à envisager le côté physiologique de la sensation ; plus d'un même s'était laissé entraîner à des conclusions voisines du matérialisme. Les scolastiques du xiil" s. mettent les choses au point : outre l'aspect physiologique, ils font valoir l'aspect psychique de la sensation ; professent l'irréductibilité des deux phénomènes ; en même temps font de leur interdépendance une loi fondamentale de la vie sensible et, par contre-coup, de toute activité perceptive et appétitive.
Un petit nombre d'augustiniens continuent de voir dans la sensation un phénomène psychique que l'âme produit en ellemême à l'occasion d'une impression du sens (p. 99). Mais la majorité des scolastiques du xiii' s., Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Henri de Gand, Duns Scot, adoptent une façon péripatéticienne d'expliquer la genèse des sensations. Voici leur théorie. Les facultés sensibles sont puissances passives '). La sollicitation de l'objet extérieur constitue l'impulsion initiale, sans laquelle elles demeureraient dans l'inaction. Grâce
') Une impression technique, souvent dénaturée. Faute de l'avoir comprise, Froschammer, auteur d'un ouvrage de polémique contre la philosophie de S. Thomas, lui reproche de faire de la connaissance un phénomène purement passif. Même erreur chez P:rdmanx, Gesch. PhiL, I, p. 452 (Berlin, 1892); chez Werner, Jolumties Duns Scolus (Wien, 1881), p. 76. Une faculté passive n'est pas une faculté inagissante, mais une faculté qui est //zs^/r^^ avant d'être opérative, qui doit subir une information de quelque chose autre qu'elle-même avant d'exercer une activité : par opposition à la puissance active qui n'a pas besoin de cet influx étranger, mais passe à l'acte dès que les conditions requises à cette fin sont réunies.
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU XIIF SIECLE.
LA SYNTHÈSE SCOL ASTIQUE
à cette détermination intrinsèque, la faailté passive réagit, et cette réaction parachève la cognition. Espèce impresse et expresse (species sensibilis impressa , express a), ou si on veut, représentation imprimée par le dehors et exhibée par le dedans sont les termes usités pour indiquer les deux stades du phénomène perceptif. Celui ci s'accomplit tout entier en nous. Parallèlement à cette doctrine psychique, la scolastique souscrit à la théorie aristotélicienne du médium (p. 48).
Après qu'elle a disparu du champ de la conscience, la sensation laisse une trace, une image (phantasma). Celle-ci revit dans l'imagination, et son rôle principal est de contribuer, en l'absence de l'objet, à la production de la pensée.
267. La connaissance intellectuelle. 1° Nature et objet. — La scolastique est spiritualiste dans ses théories sur la nature -de l'acte intellectuel et sa différence essentielle avec la sensation : tandis que le sens ne connaît que le particulier et le contingent, l'intelligence atteint les réalités soit substantielles, soit accidentelles, en les dépouillant des caractères individuants dont sont affectées les choses existantes (abstraction). Parce qu'abstrait, l'objet du concept est susceptible d'être universalisé, ou d'être rapporté à un nombre indéfini de sujets individuels.
L'intelligence peut tout connaître, grâce à ce processus abstractif. Mais la quiddité des choses sensibles est son objet approprié et naturel ; ce n'est que par des procédés analogiques et négatifs que nous saisissons la nature de l'âme et des êtres suprasensibles.
L'existence du moi est une donnée intuitive, impliquée dans toute activité consciente, suivant le mot de S. Aueustin : îpsa (anima) est memoria sui.
Si l'entendement humain a pour loi d'abstraire, faut-il donc lui refuser toute connaissance directe de l'individuel ? Grosse question, diversement résolue. Quoi qu'il en soit, l'abstraction •demeure la clef de voûte de l'idéologie scolastique. Elle aussi fournit la solution définitive de la question des universaux et du problème critériologique. Le travail d'universalisation est subjectif, comme tel ; il se greffe sur un processus préalable de ségréga-
tion abstractive. La « quiddité», individuelle dans le monde des choses en soi, n'est générale que dans le monde des choses conçues. Néanmoins l'abstraction atteint l'être réel, car l'intelligence est adaptée à son objet, et ses représentations, bien qu'imparfaites, sont fidèles (fînalisme).
20 La genèse des concepts est un thème favori des recherches du Xiir s. Par l'adage : « nihil est in intellectu quod prius non fuerit in sensu », on énonce l'origine sensible des idées, et leur dépendance vis-à-vis de l'organisme.
La détermination de l'objet intelligible sur la faculté passive de l'entendement, et, pour produire cette détermination, l'intervention causale de l'image sensible (phantasma) et d'une force abstractive spéciale (intellectus agens) sont, dans la scolastique du xiir s., indispensables à la génération de la pensée. On abandonne la théorie de S. Augustin qui méconnaît à la sensation cette influence causale ^), mais on discute le rôle respecrif des deux intellects et du phantasma. Tous s'accordent à soutenir, à rencontre des philosophes arabes, que les principes de la pensée sont internes à l'âme, et la thèse do l'existence séparée de l'intellect humain provoque des réfutations indignées.
268. L'appétit sensible et rationnel. — Une loi générale domine la vie appétitive : « Nihil volitum nisi cognitum ». Toute appétition présuppose la connaissance de l'objet appété.
L'appérit sensible est la tendance de l'organisme vers un objet concret, présenté par les sens comme un bien concret. L'intensité de l'appétition donne naissance à des passions sensibles : champ fécond d'observations et de classifications, où le génie scolastique s'est donné libre carrière.
L'appétit rarionnel ou la volonté est consécutive à la présentation d'un bien abstrait. Ici aussi le ressort de la tendance appétitive est le perfectionnement de l'être : « bonum est quod omnia
•) Mathieu de Aquasparta est un des rares scolastiques qui reprennent l'idéologie augustinienne pure et simple.
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU Xlir SIECLE.
appetunt» '). Sont libres, les volitions qui ont pour objet non le bien en général, mais un bien particulier et incomplet.