Rapports entre Tintelligence et la volonté
Cette question est vivement débattue au XIIF s. On a récemment appliqué aux solutions en présence deux étiquettes empruntées à la philosophie moderne : celles de volontarisme et d'intellectualisme. Pour que la transposition de cette terminologie dans rhistoire de la scolastique ne donne pas le change, il importe de noter que ni les volontaristes, qui accentuent le primat du vouloir, ni les intellectualistes, qui revendiquent le primat du connaître, n'entendent renverser la hiérarchie des fonctions psychiques. L'adage : « nihil volitum nisi cognitum » a une valeur absolue pour les uns et les autres. Pour tous, l'intelligence est seule apte à appréhender l'être, et la volonté n'a aucun rôle cognoscitif. En ce sens, toute la psychologie scolastique est intellectualiste. Cette exclusive compétence de l'intelligence explique qu'aucune volonté — même divine — ne pourrait changer la nature du vrai ; et que la théorie des deux vérités est absurde (contre les averroïstes).
Les controverses du xiii^ s. n'ont donc pas de portée critériologique. Elles ne visent qu'une question de noblesse, de valeur, entre les deux facultés spirituelles^ et elles sont nées d'une opposition à l'antique doctrine de S. Augustin qui confère à la volonté un rôle prépondérant dans la vie psychique. Intellectualistes et voluntaristes fondent la supériorité qu'ils revendiquent sur la façon dont les deux [facultés captent leur objet. Les uns et les autres reportent par analogie dans la vie divine et dans la vie angélique, leurs doctrines psychologiques sur cette matière spéciale.
270. La nature humaine. — L'âme est la forme substantielle du corps. C'est l'homme, et pas seulement l'âme, qui est l'objet propre de la psychologie scolastique. Or l'homme est un composé substantiel, dont l'âme est la forme, le corps, la
') Quant au plaisir et à la douleur, ils sont consécutifs à l'appétition, résident formellement dans les facultés appétitives, mais peuvent avoir leur source dans n'importe quelle activité consciente.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
matière. Ainsi se trouve établie la solidarité des deux éléments constitutifs de notre être, et leurs rapports sont régis par la théorie générale de l'hylémorphisme (254). C'est ainsi que l'âme confère au corps sa perfection substantielle, son acte d'existence, sa vie, et qu'elle est dans la nature humaine (id quod agit) le principe formel (id quo agit) des activités. Le xiir s. a définitivement renoncé aux doctrines augustiniennes ').
Chaque docteur s'inspire de son système métaphysique propre, pour décider si l'information de l'âme spirituelle exclut ou non la présence dans le composé d'autres formes substantielles, et notamment celle du médiateur plastique (forma corporeitatis). C'est sur le terrain psychologique, on le comprendra aisément, que les partisans de la pluralité et de l'unité des formes engagent leurs plus
chaudes luttes.
L'âme est spirituelle et immortelle. Si la scolastique renie Platon et S. Augustin dans leur théorie sur l'union de l'âme et du corps, elle se réclame au contraire de leur autorité pour établir la spiritualité de l'âme. Ceux qui revendiquent pour la raison humaine la puissance de démontrer la spiritualité de l'âme — et ils sont les plus nombreux — invoquent de préférence son indépendance visà-vis de la matière dans ses opérations les plus élevées. A la différence d'Aristote, la scolastique n'attribue pas seulement l'immatérialité à l'intellect actif ou à une faculté de l'âme, mais à sa substance même ; et puisque l'immortalité a pour fondement intrinsèque l'immatérialité de nos connaissances intellectuelles et de nos volitions, ce qui survivra au corps, ce n'est pas l'intellect actif, stérile dans son isolement (Aristote), mais l'âme jouissant de sa vie consciente, et capable de déployer la plénitude de ses activités supérieures.
') On maintient la théorie du spiritus physicus, léguée au moyen âge par l'antiquité grecque ; mais ce spiritus n'est plus, comme chez Alain de Lille, par exemple, un troisième facteur, servant de trait d'union entre l'âme et le corps ; il n'est pas identifié non plus avec l'âme humaine, comme dans la psychologie matérialiste de la Renaissance ; il émane du principe informant, et dispose la matière brute aux activités de la vie inorganique.
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
Les hésitations de S. Augustin entre le traducianisme et le créatianisme des âmes avaient trouvé un écho jusqu'au xii« s. Mais à partir du xiir s., les scolastiques sont unanimes à reconnaître que seule l'intervention directe et quotidienne du Créateur peut appeler à l'existence les âmes destinées à animer les corps des enfants. Est-il besoin de faire observer que le créatianisme n'a rien de commun avec la doctrine platonicienne de la préexistence des âmes, ni avec le système d'Aristote, qui soumet le corps humain et l'intellect possible aux lois de la génération naturelle, tandis qu'il attribue à l'intellect actif une origine extrinsèque (6ûpa0ev) mal définie ?
§ 6. — Philosophie morale
271. Morale générale (53). — La scolastique du xni" s. aborde d'un point de vue philosophique les grandes questions morales que jusqu'ici on n'avait traitées qu'en théologie : la morale constitue de la sorte une de ses parties les plus neuves. Tout en s'inspirant d'Aristote, la scolastique le dépasse par sa théorie de la fin naturelle, et par sa notion de l'obligation et de la conscience.
Dieu est le bien ou la fin de l'homme ; sa possession fait l'objet des tendances naturelles de nos activités les plus élevées : la connaissance (v'mo) et l'amour (delectatio). Tout être s'aime lui-même et son bien : l'amour de soi coïncide avec l'amour de Dieu.
La loi morale n'est qu'une application à l'homme de la loi éternelle (lex aetenia); et il faut entendre par là l'adaptation de toutes les créatures à leur fin, adaptation fondée sur le rapport de leur essence avec l'essence divine (p. 336). La morale scolastique se trouve ainsi revêtir un caractère métaphysique et intellectualiste. L'homme est obligé d'atteindre sa fin : nos consciences sont imprégnées de cette loi naturelle et toute loi positive lui emprunte son autorité. L'analyse de notre nature raisonnable nous révèle la loi morale, mais c'est dans l'ordre divin qu'il faut, en dernier ressort, chercher la force obligatoire.
Moralement obligée à tendre vers son bien, la nature humaine
est obligée, par voie de corollaire, à mettre en œuvre les moyens qui sont en connexion nécessaire avec cette fin. Toute perfection n'est donc pas obligatoire (contre les spirituels). A la connaissance des voies qui conduisent à la fin nous incline cet habitus principiorum rationis practicae que les scolastiques appelaient syfideresis : Sous son empire, l'intelligence formule les principes généraux qui sont les normes de la vie morale. La conscience morale n'est que l'application de ces principes universels à un cas particulier. L'acte humain ko 6' èEoxnv, le seul qui engage la responsabilité, est l'acte libre. Le plaisir n'est pas défendu, mais la raison doit être sa règle.
Il est intéressant de remarquer que les éléments de la bonté morale d'un acte (objet propre, circonstances, fin intentionnelle), établissant la conv^ergence de cet acte vers la fin, sont en même temps les éléments de la perfection ontologique de cet acte. Au degré d'actualité ou de perfection d'une action se mesure son degré de moralité : une fois de plus, les grandes idées de la philosophie scolastique sont solidaires et convergentes.
272. Fin naturelle et surnaturelle. — La morale philosophique se parachève dans la théologie scolastique : la fin naturelle nous eût permis de connaître et d'aimer Dieu dans ses œuvres, et cette connaissance du monde eût été basée sur des abstractions. A peine notre raison eût-elle conçu la possibilité d'une autre façon de connaître Dieu, la vision face à face. Or, la théologie morale apprend que la grâce nous a appelés de fait à une fin surnaturelle, et que la « béatitude des abstractions » pâlira devant la vision béatifique. C'est en morale que la philosophie des scolastiques et leur religion se soudent le plus intimement.
273. Droit social (54). — A l'exemple d'Aristote et des anciens, et conformément aux traditions du haut moyen âge (p. 145), les scolastiques s'adonnent volontiers à l'étude détaillée des vertus morales, ou des diverses formes que revêt notre activité morale suivant les circonstances variées de la vie. Après avoir déterminé la moralité dans sa notion générale, ils reprennent par
350 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIl^ SIÈCLE.
le détail les relations concrètes qui spécifient nos actes : relations familiales, religieuses, sociales et politiques.
La propriété individuelle et le mariage monogame et indissoluble sont de droit naturel. La vie sociale trouve sa raison d'être dans la nature de l'homme et en dernière analyse dans la volonté de Dieu, mais il appartient à l'homme d'organiser, d'après les circonstances, le mode de délégation de l'autorité et son fonctionnement. A la suite des anciens, et notamment de Plutarque, on compare les classes sociales aux divers membres d'un corps vivant, mais sans jamais attribuer à cette image la valeur réelle que lui reconnaissent de nos jours certains organicistes. On trouve aussi dans le droit social du moyen âge quelques rares reflets de l'organisation de la vie communale et féodale. Enfin les scolastiques du xiir siècle professent la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, tout en justifiant la coexistence de l'Eglise et de rÉtat. Ils évitent les excès opposés de certains ascètes qui voulaient mettre toute autorité entre les mains de l'Église, et des théoriciens du XIV*' s. qui prirent parti contre la papauté dans ses conflits avec les rois.
§ 7. — Esthétique
274 Problèmes esthétiques. — Les scolastiques n'ont pas consacré de traités spéciaux à l'esthétique, qui d'après leur classification devrait se ranger dans le groupe des sciences réglant la production des choses extérieures. Leurs théories esthétiques sont disséminées parmi des sujets de métaphysique ou de psychologie, ou bien dans des commentaires, notamment dans les commentaires du traité Des noîus divins du pseudo-Denys. Elles ne sont pas basées sur l'observation des œuvres d'art, et il est étrange que l'essor de l'architecture, de la peinture et de la littérature n'ait inspiré aucun théoricien.
Le beau est une notion complexe, une impression (aspect subjectif) ayant sa cause dans un objet approprié à le produire (aspect objectif).
i) Cette impression se décompose en une contemplation désin-
LA SYNTHÈSE SCOLASTIQUE
téressée de la faculté intellectuelle, suivie d'une jouissance spécifique. Par ce côté l'esthétique scolastique renchérit sur l'esthétique aristotélicienne.
2) La scolastique perfectionne aussi la notion aristotélicienne du beau objectif (55). L'ordre intégral, objet de la perception esthétique, est en effet rattaché à la forme substantielle de l'être, principe de son unité.
3) Enfin la scolastique, par la théorie de la « claritas pulcri », établit entre les éléments objectifs et subjectifs du beau une relation de causalité et une adaptation qu'on ne trouve pas chez les grecs : « l'éclat du beau » étant cette propriété des choses en vertu de laquelle les éléments objectifs de leur beauté (ordre, harmonie, proportion) se manifestent avec netteté, et provoquent dans l'intelligence une contemplation facile et plénière.
Ces idées sont contenues en substance dans le traité « de pulcro », faussement attribué à S. Thomas, et qui traduit fort bien l'enseignement esthétique du xill^ s.
Conclusion,