Caractères doctrinaux de la scolastique
Bien que les doctrines qu'on vient d'exposer en raccourci ne forment qu'un résidu abstrait, une ossature type qui se revêt de chair et de vie dans chaque système concret, elles livrent les données essentielles d'une conception spécifique du monde, appartenant en propre au moyen âge.
Au point de vue des provenances doctrinales, on peut dire que la scolastique du xiii^ s. est une élaboration siii gêner is du péripatétisme, où on relève en même temps un alliage très marqué d'éléments augustiniens, et dans une moindre mesure d'éléments arabes et néo-platoniciens. L'alliage de l'aristotélisme et de l'augustinisme est le plus accusé en métaphysique, mais il pénètre toutes les parties de l'édifice doctrinal.
C'est la métaph3^sique d'ailleurs qui en forme la charpente. Dans le traitement de toutes les questions le point de vue métaphysique domine, et c'est là un caractère spécificateur de la
scolastiqiie. Toutes les philosophies s'occupent de Dieu, du monde, de l'homme ; mais toutes ne s'en occupent pas de cette façon. La réduction d'une foule de problèmes de physique, de psychologie et de morale à la théorie de l'acte et de la puissance; la vogue des questions de métaphysique pure, comme les fonctions de la forme, la distinction de l'essence et de l'existence, le principe d'individuation, les rapports du singulier et de l'universel ne s'expliquent que par cette tournure d'esprit. La théodicée est tout entière d'inspiration métaphysique, comme aussi la théorie des facultés de l'âme, l'étude des relations du vouloir et du connaître et d'autres matières psychologiques. Il en est de même quand il s'agit des parties les moins spéculatives. Des questions morales p. ex., on a pu dire qu'elles ne sont pleinement intelligibles qu'à la lumière de la métaphysique.
Si de la position des problèmes on passe à leur solution, comment définir ou décrire la conception scolastique dû monde ? On ne peut fixer ses caractères réels et intrinsèques qu'en les tirant de ses entrailles mêmes, c'est-à-dire de ses doctrines organiques.
Avant tout la scolastique est une philosophie pluraliste, et non moniste. La distinction substantielle de Dieu, acte pur — et des créatures, mélangées d'acte et de puissance, fait de la scolastique l'irréductible ennemie du panthéisme. On ne saurait trop insister sur le souci que prennent les scolastiques de dépouiller de tout sens émanatif ou panthéiste les bribes doctrinales qu'ils empruntent aux arabes. Les compositions de matière et de foime,de l'individuel et de l'universel, les distinctions entre le sujet connaissant et l'objet connu, entre l'âme bienheureuse et Dieu qui assouvit ses facultés - sont autant de doctrines incompatibles avec le monisme, et de franches affirmations de l'individualisme. C'est à propos de l'homme, dont on cherche de toutes façons à établir la royauté dans le cosmos, que l'individualisme scolastique entre en conflit avec le monopsychisme averroïste. Chaque être est lui-même, distinct de tout autre; et il lui est accidentel qu'il soit connu de nous. La métaphysique scolastique est sUstantialiste y et à cent lieues du relativisme
LA SYNTHESE SCOLASTIQUE
outrancier. La métaphysique de l'être contingent est aussi un dynamisme fjwdéré (l'acte et la puissance, la matière et la forme, l'essence et l'existence), et ce dynamisme régit l'apparition et la disparition des substances naturelles. A un autre point de vue, le monde matériel reçoit une interprétation évolutioiiniste ç^i finaliste. L'évolutionisme scolastique est mitigé, car il n'affecte pas la formation des essences spécifiques ; son finalisme concilie la tendance immanente des êtres vers leur fin avec le gouvernement providentiel. La théodicée de la scolastique est creatiaiiiste . Le Dieu qu'elle démontre est infini, principe et fin, providence et justicier, cause principale de tout, et notamment collaborateur de nos actes de pensée.
En psychologie, la conception finaliste explique Y optimisme critériologique de la scolastique : l'intelligence, faite pour le vrai, atteint les choses telles qu'elles sont, quoique d'imparfaite manière. Comment en serait-il autrement, puisqu'elle n'est qu'une étincelle participée de l'infaillible lumière qui est Dieu ? Les sensations ne sont pas moins infaillibles, quand elles nous renseignent sur leur objet propre. Toute l'idéologie scolastique est objectiviste, et si du point de vue critique on passe au point de vue génétique, elle est expéri?ne?itale et non aprioriste, innéiste ou aprioriste. Elle est surtout spiritualiste , parce qu'elle fonde sur l'abstraction le caractère suprasensible des représentations intellectuelles. D'autre part, par son réalisme modéré, elle concilie l'individualité des choses extramentales avec l'universalité des concepts qui leur correspondent. Le spiritualisme idéologique se répercute dans les théories sur la nature de l'âme, son origine, son immortalité : par ce côté, la scolastique est l'ennemie jurée du matérialisme.
Appuyée sur les données de la psychologie et de la métaphysique, la logique met en honneur les droits de la méthode ct7ialy tico- synthétique .
Quant à la morale, elle est libertaire, et son optimisrne éclate dans cette formule eudémoniste : que la fin de l'homme se réalise par la mise en œuvre la meilleure de ses meilleures facultés.
354 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIl' SIÈCLE.
On pourrait multiplier les points de vue, retourner la scolastique en d'autres sens, et on verrait surgir d'autres caractères, qui chacun la marqueront d'un cachet précis. Un exposé doctrinal complet les dégagerait tous. Si un ou plusieurs de ces caractères et de ces doctrines peuvent appartenir en commun à la scolastique et à d'autres solutions historiques, la totalité de ces signes n'appartient qu'à elle seule. Tous d'ailleurs sont solidaires et se complètent, car les départements doctrinaux que ces caractères atteignent se commandent comme des membres d'un même organisme. Peu de philosophies historiques accusent un tel souci d'harmonie, un tel besoin de Vumlé, qui est la paix de l'esprit. N'est-ce pas pour la mieux réaliser que la scolastique cherche dans toutes ses solutions un juste milieu entre des extrêmes? La modératioji de ses solutions éclate dans son réalisme, son dynamisme, son évolutionisme, son idéologie, sa théorie de l'union de l'âme et du corps, sa conciliation du devoir et du bonheur, sa notion à la fois objective et subjective du beau.
Si on songe que la scolastique du xiil" s. occupe dans l'évolution des idées une place centrale ; qu'elle complète et solidarise entre elles les doctrines reçues des siècles précédents ; qu'elle même inspire la philosophie des siècles suivants ; qu'elle représente l'apogée de la scolastique médiévale, on comprend pourquoi elle mérite excellemment le nom de scolastique tout court.
276. Bibliographie : KleuïGEN, La Philosophie scolastique, 4 vol. Paris, 1868iSyo.Trad. de l'allem. Excellentes dissertât, sur quest. spéc. Du même : Beitràgc z. d. Werken liber d. Théologie u. Philos, d. Vorzeit, Munster, 1875. Willmann, 4)p. cit., II, § 67-73; DeWulf, /w/r(7</. à la philos, néo-scolastiqtie, § 12-17. — Baur, d. Gundiss4ili7ius etc. (n» 281). Contient au ch. III, une hist. bien faite de la classific. des sciences au moyen âge. Clair et plus méthodique que Mariétan (p. 167).— Philosophie et théologie : Grabmann, Heiïz, v. pp. 167 et 168, SCHEEBEN, Handbuch d. hathol. Dogmatik. — ScHlNDELE, Zur Gesch. d, Unterscheidun<rv. Wesenheit u. Dasen in d. Scholastik (Mûnchen 1900). Notes sur principaux scol. xiii« s. ; Mandonnet, Les premières disputes sur la distinctioti réelle entre P essence et Pexisteyice (1276-1287). R. Thom. 1910, p. 74i ; Henry, Contrit, à rhist. de la distinct, de l'essence et de l'e.xistence dans la scolastique, ibid. 191 1, p. 445 ; — Théodicée : ouvr. de Grunwald, Baeumker, v. p. 167, Daniels, p. J92. — Physique : Tedeschini, Dissertatio historica de corpore simplici quoad
l'ancienne scolastique.
essentiam (ds Institut, philosophicae de Palmieri, III, 321 et suiv.). Contient des erreurs. — Sur l'histoire des qualités occultes : Glossxer ds Jahrb. Phil. spekul. Theol. 1906, p. 307. Duhem. Le mouvement absolu et le mouvement relatif (Extr. de R. de philos. 1909). Excellente étude sur les théories relatives au mouvement du ciel et à la notion du lieu chez les principaux scolastiques ; A. Lalaxde, Histoire des sciences. La Physique du moye7i âge. (ds. R. de synth. histor., oct. 1903). Revue des sciences expériment. bien plus que de la physique au sens médiéval du mot. J. Laminxe, Les quatre éléments, le feu, l'air, l'eau, la terre, Bruxelles 1904 ; Langlois, La connaissance de la nature au moyen âge (Paris, 1911). - Psychologie : Gutberlet, Dcr Voluntarismus (Philos. Jahrb. 1903 et 1904). Exposé des arguments intellectualistes et volontaristes ; Verweyen, v. p. 167. — Morale : Stockums, Die Unverànderlichkeit d. natilrl. Siltefigesetzes in d. scholast. Ethik-, Freiburg i. B., 191 1 ; Rousselot, Pour l'histoire du problème de l'amour au moyen âge (Bsitr. Gesch. Phil. Mitt. Munster, 1908, cf. R. néo-scolast. févr. 1909); Braxts, Esquisse des théories économiques professées par les écrivains des XflL^ et XfV^ s. Louvain, 1895. Bon. Kantorowicz, Albertus Ganiinus u. das Strafrecht d. Scholastik I. Die Praxis, Berlin, 1908; AMBER'i (Rud.) Die Steuer in der Rechtsphilosophie dcr Scholastiker {^^\\\çA\. zu Bd II, Heft 3 des Archiv fur Rechts. u. Wirtschaftsphilos.),
ART. III. — l'ancienne SCOLASTIQUE OU LES SYSTÈMES PRÉTHOMISTES.
On peut distinguer dans l'ancienne scolastique du xiii^ siècle : 1° Les précurseurs (§ i) ; 2° les écoles franciscaines : Alexandre de Halès (§ 2), S. Bonaventure (§ 3) et les disciples de S. Bonaventure (§ 4) ; 3° les écoles dominicaines (§ 5). Parmi les maîtres de l'ancienne scolastique, séculiers, franciscains et dominicains, bon nombre sont jusqu'ici peu connus, leurs œuvres étant inédites ou négligées. Il appartiendra à des éditions de texte et à des monographies de fixer plus exactement la place qui leur revient dans l'histoire des idées.
§ I. — Les précurseurs.
277. Quels sont-ils ? — Le nom de précurseur, avec le sens doctrinal que nous y avons attaché, convient excellemment à Gundissalinus dont la philosophie sert de trait d'union entre les philosophies arabes et les philosophies scolastiques proprement dites ; — et à Guillaume d'Auvergne, le premier scolastique, peut-on dire, qui met en œuvre une partie des idées nouvelles.