‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 118 sur 223 · GUILLAUME D AUVERGNE · texte numérisé non relu

GUILLAUME D AUVERGNE

l'âme, le célèbre argument aristotélicien tiré des caractères de la pensée. Mais ces doctrines sont jointes à des théories arabes et néo-platoniciennes. La première est celle du ravissement {raptus) : quand le corps est exténué et que sa résistance aux élans de l'âme est réduite, il arrive à celle-ci de s'élancer par l'extase vers le monde intelligible et d'atteindre ainsi le plus complet affranchissement du corps. D'où le philosophe conclut (avec Platon, et contre Aristote) : que la mort, en brisant les liens corporels de l'âme, lui assure la plénitude de la perfection. Cette preuve de l'immortalité de l'âme fera fortune au xiii^ s. '). — L'homme est un « microcosmos » ; mais encore une fois cette doctrine que Gundissalinus reproduit d'après les alexandrins, n'a pas de signification émanative : elle est transposée dans le sens du péripatétisme. — Enfin le contact de la philosophie arabe explique chez Gundissalinus une prédilection pour les théories psycho-physiologiques.

On reconnaît l'ascendant exercé par Gundissalinus en psychologie chez Helinand de Frémont, J. de la Rochelle, moins chez Albert le Grand et S. Bonaventure. On le reconnaît surtout chez Guillaume d'Auvergne, qui plagie le de immortalitate animae.

279. Guillaune d'Auvergne. — Né à Aurillac, en Auvergne, Guillaume devint l'un des philosophes et des théologiens les plus distingués de l'Université de Paris. Il fut nommé à la chaire épiscopale de Paris en 1228 (on l'appelle aussi G. de Paris), et mourut en 1249. Le de trinitate est un ouvrage théologique; le de universo (œuvre principale écrite entre 1231 et 1236), une étude métaphysique ; le de immortalitate animae une reproduction presque littérale de l'ouvrage homonyme de Gundissalinus ; le de anima confirme et complète les conclusions du précédent traité.

Que l'on considère la métaphysique de l'évèque de Paris ou sa psychologie, il représente excellemment la période de transition

') BuELOw, pp. 115 et suiv. (n® 281). Des Dominicus Gundissalitius Schriftv. d. Unsterhlichkeit, etc.

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et d'élaboration à laquelle il appartient. Guillaume connaît toutes les œuvres d'Aristote, mais n'en tire pas grand parti, car il ne pénètre pas le génie du péripatétisme, et les éléments péripatéticiens apparaissent chez lui à l'état sporadique. Il recueille aussi des éléments arabes et juifs, et principalement des théories d'Avicebron qu'il prend pour un chrétien et tient en haute estime (unicus omnium philosophantium nobilissimus). De plus cet aristotélisme imparfait, teinté d'idées néo-platoniciennes, est étrangement allié aux doctrines de l'ancienne scolastique. Guillaume essaie de concilier les innovations avec les legs du passé, et là où la conciliation lui paraît impossible, c'est la tradition qui l'emporte. 11 en résulte un manque caractéristique de cohésion doctrinale ^).

Bien qu'il établisse la distinction de l'acte et de la puissance, Guillaume ne comprend pas les ressources de cette classification. Le premier parmi les scolastiques du XIIP s., il enseigne, à la suite d'Avicenne, la distinction réelle de l'essence et de l'existence '). Établissant un rapport entre la quantité et la matière première, il n'admet pas la composition hylemorphique des êtres spirituels, tels les anges. Ses preuves de l'existence de Dieu sont principalement empruntées à l'ancienne scolastique et notamment à S. Auo-ustin, mais aussi à des documents arabes. L'argument péripatéticien du premier moteur fait défaut; par contre on trouve des arguments a priori qui rappellent les raisonnements de S. Anselme ^), et rattachent l'auteur au réalisme (p. 187). C'est ainsi que de l'être qui existe par participation (eus per participationem) il conclut ii l'être qui existe par lui-même (ens per essentiam); et cela non par application du principe de causalité, mais en vertu du parallélisme des deux concepts. Sous l'empire de cette mentalité il apprend que Dieu est l'être essentiel, par qui sont toutes choses fesse formait: rennn, quo sunt), bien qu'il ne soit pas leur essence (quod smitj.

•) Ce jugement sur Guillaume est confirmé par Baumgartner, Bûlow ei Schindele dans les monographies citées n» 281. — *) Schindele, Beitr. z. Metaph. d, Wilhelm V. Aîivergne, p. 23. — ') Ibid., pp. 45-56. Cf. Baeumker, Witelo, p. 313-3*5 î Grunwald, op. cit., p. 92.

GUILLAUME D'iVUVERGNE.

Ce sont là chez lui des formules favorites, dont il s'efforce sincèrement de donner une interprétation individualiste, toute arrièrepensée de monisme étant étrangère à sa philosophie.

En disciple de S. Augustin, l'évêque de Paris admet l'identité de l'âme et de ses facultés, et le dualisme substantiel de l'homme, ce qui ne l'empêche pas de faire sienne la définition de l'âme donnée par Aristote. Tout l'intérêt du de anima se concentre autour du problème de la genèse de nos connaissances, qui, pour la première fois, est franchement posé dans la scolastique. Distinguons avec Guillaume un triple objet de connaissance : le monde extérieur ; l'âme elle-même ; les premiers principes de démonstration ').

a) Le monde extérieur. Deux sources de connaissances essentiellement distinctes, le sens et l'intelligence, nous renseignent sur le monde extérieur. Le sens revêt une forme sensible (Aristote), que Guillaume, à l'exemple des Arabes, réduit à une impression physique. Quant à la forme intelligible, l'intelligence possible la puise en elle-même à l'occasion des représentations sensibles (Augustin). C'est de l'aristotélisme tronqué, car Guillaume biffe de sa psychologie l'intellect agent, devenu inutile, dès qu'il ne sert plus à produire l'espèce intelligible. Les arguments qu'il fait valoir sont basés, les uns sur la simplicité de l'âme (Augustin), incompatible avec cette bifurcation de la faculté intellectuelle, les autres sur l'insuffisance des théories émises par ses contemporains sur l'intellect agent. En effet, par horreur du monopsychisme des arabes, le maître parisien refuse de souscrire à la théorie de l'intellect séparé — qu'il croit être l'expression de la pensée d'Aristote. Il se refuse aussi à admettre avec quelques contemporains la théorie du « phantasma spiritualisé » ou de l'espèce sensible transformée en espèce intelligible, sous l'influence dépurative de l'intellect agent. Il serait intéressant de connaître ces contemporains, qui doivent avoir compulsé

•) Nous exposons d'après Baumgartner, Die Erhenntnisslehre des Wilhelm von Auvergne.

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LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU XIIl^ SIECLE.

le texte intégral du de anima^ et qui d'emblée, en s'attachant à une fausse notion des species hîle/7lio?iales (p. 48), se sont fourvoyés comme les commentateurs grecs d'Aristote. Leur erreur sera commune au xiii s. En refusant d'y souscrire, Guillaume a fait preuve d'une grande pénétration du problème idéologique. — Par les formes intelligibles l'intelligence connaît d'abord les substances individuelles (contrairement à Aristote) ; ultérieurement, la réalité abstraite et universelle. Enfin, suivant un troisième mode (inodus per comiexionein sive per colligationein)^ dans lequel Guillaume fait appel soit à un habitus acquis par l'exercice personnel, soit à un habitus communiqué par infusion divine (cf. c), nous jugeons, raisonnons, et rappelons volontairement, dans le champ de la conscience, les connaissances évanouies.

b) Uâine. Guillaume accentue la valeur de l'évidence immédiate du fait de conscience (Augustin). Car ce n'est pas seulement l'existence de l'âme que la conscience perçoit directement, mais ses propriétés essentielles, son immatérialité, sa simplicité, son indivisibilité. Bien plus, elle découvre une catégorie de connaissances rationnelles : les premiers principes de démonstration.

c) Les preiniers principes de démonsiratioii, comme le principe de contradiction, ont une valeur indépendante de l'existence du monde contingent. Guillaume en conclut à tort, contre le véritable Aristote, que la considération du monde ne peut les engendrer. D'où naissent ils ? l'intelligence les voit directement en Dieu, grâce à une illiunination spéciale. L'influence du mysticisme arabe est ici manifeste ; l'évèque de Paris interprète dans un sens chrétien la théorie arabe de l'illumination de l'intelligence par un intellect agent séparé — et en même temps il croit rester d'accord avec 1' « exemplarisme » de S. Augustin. L'illumination divine dans l'extase^ la vision prophétique, l'hallucination pathologique rappellent directement des thèmes néoplatoniciens du de imviortalitate animae^ tout comme la place

A. DE SERESHEL. — G. D AUXERRE.

de l'âme à l'horizon des deux mondes évoque la théorie alexandrine de l'émanation déchéante des êtres. 280. A. de Sereshel, G. d'Auxerre, G. d'Abbeville.

Alfred de Sereshel (Alfredus Anglicus), contemporain et

peut-être disciple du maître parisien Alexandre Neckam '), écrivit entre 1200 et 1227 plusieurs opuscules psychologiques, notamment un petit traité de motu cordis^ dans lequel on retrouve les tendances de la physiologie et de la psychologie arabes, qu'Alfred de Sereshel avait appris à connaître en Espagne (p. 297, n. i). Parfois ses thèses rappellent le matérialisme des anciens médecins grecs. La vie est Vactus primiis fonnae, mais elle présuppose un corps matériel déjà constitué "").

Guillaume d'Auxerre, maître de Paris, (f 1232, cf. p. 301) est l'auteur d'une Summa super IV l. Sententiarinn (Summa aured) fort accréditée dans les écoles de la première moitié du xiii® s., et dont il existe divers résumés et compilations. Tout en suivant de près le Lombard, il a fait œuvre originale.

Un autre maître de l'ancienne scolastique, GÉRARD d'Abbe- VILLE (t 1271) occupa à l'université de Paris une place importante (p. 311) et laissa dix-huit quodlibet et vingt- deux quaestiones de cogitatioîie ]{x^(\\\'\qà inédites.

281. Bibliographie. — CORRENS, Die dcvi Bocthius fàhchlich zugeschrichcne Abhandlung d. D. Gundisalvi de unitate (Beitr. Gesch. Pliil. Mitt., 1891, I, i). Fexte et courte étude ; D'^G. Bùlow, Des Dominicus Gundissalinus Schrift v. d. Unsterhlichkeit d. Seele, etc. (Ibid., 1891, II, 3) contient le de immortnlitate (mimae lie G. d'Auvergne ; Endres, Die Nachwirhung 7>07î Gnn hsalinus de immort, animae (Philos. Jahrb. XII, 4, 1899); I ôwenthal, Pseudo-Aristotelisches ilher d, Seele, Berlin 1891, a publié le de anima ; Menendez Pelayo, Historia d. l. Hetercd. c.^patioles, I, 691-71 1, publie le de processione mundi ; nouvelle édit. sous presse /

') Auteur d'un traité de 7iaturis rerum (dans Rerum britannicarum medii aevi scriptores), Haureau, Hist., phil. scoL, IL p. 64, l'appelle un réaliste d'une rare franchise. — ') Windelband, Ziir Wisseiischaftsoesch, d. roman, Vôlker. p. 569, appelle Alexandre Neckam et Alfred de Sereshel des précurseurs de la tendance empirique de Roger Bacon.

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