Premiers disciples. Mathieu de Aquasparta et
John Peckham. — L'influence de S. Bonaventure survécut en ses disciples. De ses successeurs immédiats, Mathieu de Aquasparta et John Peckham sont les plus remarquables.
Matth.^us ab Aquasparta (1235/40-1302), maître à Paris et à Bologne, est le second de l'ordre qui fut appelé à Rome en qualité de lector du Sacré Palais (en 1281), où Innocent IV avait institué un studium générale. Élu général en 1287, il fut créé cardinal en 1288, et peu après évêque de Porto. Il écrivit des Commentaires sur les sentenceSy des quodlibet et des qiiaestiones dispiUatae^ fruit de son enseignement k Rome et à Bologne. Imbu de la doctrine de son maître, à qui il fait de nombreux emprunts (p. ex. les arguments contre l'éternité de la créatign, la théorie de la composition hylémorphique des substances spirituelles), lui-même lègue à Duns Scot plus d'une idée. On peut juger la personnalité de Mathieu par un ensemble de questions de fide et de cognitione humaiia extraites des quaestiones dispiitatae^ et éditées récemment. Il se révèle comme un écrivain de grand talent, au style sobre, clair et précis, et par la profondeur de la pensée ne le cède en rien aux plus célèbres de ses contemporains.
Le de fide expose le système des fondements de la foi et de ses rapports avec la raison. Notamment Mathieu rappelle et réfute les raisonnements d'Abélard qui, dit-il, trouve encore des adhérents (alii dixerunt et multi adhuc dicunt) ').
Le de cognitione contient toute une psychologie. On y trouve d'abord une discussion approfondie sur les fondements de la certitude et la vision du vrai dans les « rationes aeternae ». Les sympathies de l'auteur pour S. Augustin éclatent à chaque page.
') Ed. Quaracchi, p. 63. « In istum errorem lapsus fuit Pet rus Baaiardi ». Il rappelle aussi la théorie de Frédéric II qui niait l'existence de toute loi positive. « Istius erroris dicitur fuisse Fredericus, qui fuit imperator ; qui omnes legislatores reputabat truffatores», p. 83.
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Il reprend la doctrine de son maître, qu'il expose en termes plus clairs et plus concis. La connaissance part d'en bas, mais se parachève dans un mouvement venant d'en haut. Dieu n'est pas seulement le créateur de l'intelligence humaine '), mais encore il la conserve y et concourt à chacune de ses opérations "). Ce concours immédiat, nécessaire à l'activité de n'importe quel agent créé, est proportionné à la nature même de cet agent. Or Mathieu insiste avec Bonaventure sur la ressemblance spéciale (imago, similitudo) de la créature intelligente avec son créateur. Cette ressemblance résulte du pouvoir même d'intelliger, et c'est dans ce sens que le concours de Dieu, appliqué à l'acte de connaître, s'appelle spécialement une illumination ^). Elle est ratio viotiva (Bonaventure) ; nous v< atteignons » la lumière divine et les raisons éternelles, non comme objet de notre connaissaiice, mais comme un principe moteur déterminant en nous la connaissance d'autres choses (les choses créées) "*). Puis donc que les rationes aeternae envisagées comme objet de connaissance ne
') Ce qui, déclare-t-il, serait une insuffisante interprétation de la doctrine de S. Augustin. - ') «Lumen ergo illud, movendo nostrum intellectum, influit quoddam lumen menti nostrae, ila quod per lucem divinam videt objective et quasi elïective, sed per illud et in illo lumine videt formaliter ; quod quidem lumen continuatur et conservatur in mentibus nostris ad praesentiam divinam. Nec alicui subtrahitur cognoscenti, immo omnibus bonis et malis indifferenter assistit secundum ordinationem et dispositionem immutabilem suae sapientiae, quae cooperatur in intellectuali operatione», p. 255. — «Ratio cognoscendi materinlh est ab exterioribus, unde ministrantur species rerum cognoscendarum, sed x2LÙoformalis partim est ab intra, scilicet a lumine rationis, partim a superiori, sed complétive et consummaiive a regulis et rationibus aeternis y, p. 261. — ^) «Operatio intellectualis circa naturalia est. Deus autem opérât ur et cooperatur in operationibus creaturarum secundum modum et exigentiam suae naturae, ut visum est. Et quia creatura rationalis imago Dei est vel ad imaginem, ipsa ratio imaginis exigit, ut in eius operationibus cooperetur secundum modum obiecti moventis, eo quod mens nata est moveri et illuminari illa luce» ad I ( p. 262). Cf. ad 5 où il oppose l'inHuentia generalis et communis à cette influentia d'ordre illuminatif. — *) <i^ Attingit autem mens sive intellectus cognoscens lucem illam et rationes idéales et cernit quodam modo eas non ut objcctum quietans, terminans et in se ducens, sed ut objcctum movens et m aluid duccns-». (p. 254). « Quidditas ipsa concepta ab intellectu nostro, relata tamen ad artem sive exemplar aeternum in quantum tangens mentem nostram se habet in ratione moventis», (p. 233), v. toute la q. 1,
MATHIEU DE AQUASPARTA.
sont connues que par leur rapport avec les essences créées dont elles nous livrent le fondement réel suprême '), nous ne pouvons voir autre chose dans la doctrine du cardinal philosophe qu'un exposé finement nuancé du fondement divin de la vérité des
choses.
L'idéologie de Mathieu présente certaines particularités : i) La connaissance est tin phé7iofnè7ie actif. Bien que nous soyons nantis, à la naissance, d'un jiidicatoriiwi naturalCf aucune idée du monde extérieur n'est actuellement innée (Cf. Bonaventure, p. 376). Toute idée vient du dehors par le canal des sens. Mais l'objet sensible nagit pas sur l'âme. Bien au contraire, celle-ci se forme, à t^occasion de l'impression sensible, une sensation correspondante. Il en est de même de la pensée : l'intellect agent transforme la species sensibilis (et illud vocat Philosophus abstrahere) et détermine l'entendement passif, sans aucune intervention causale de l'objet extérieur. C'est du pur augustinisme (p. 99) adapté de force à la théorie aristotélicienne de l'intellect agent "").
2) Nous connaissons les choses ijidividuelles par des species siiîgulares propres ^). Mathieu vise expressément et déclare insuffisante l'opinion thomiste (Art. IV, § 2) suivant laquelle « intellectus singulare cognoscit per quandam reflexionem » ^).
3) Connaissance directe de Vâme par elle-même. Bien que l'âme ne soit pas à elle-même le premier objet de son savoir (nec primus actus cognitionis potest esse in semetipsam ; quantum ad cognitionis initium indiget... excitatione a corporis
') Grabmann, (n^ 396) voit dans ces textes des difterences doctrinales avec le thomisme. Nous avons peine à les comprendre. — *) « Sic igitur dico sine praeiudicio, quod anima sive intellectus accipit sive capit species a rébus extra, non virtute rerum corporalium agentium in animam vel intellectum, sed intellectus sua virtute facit et format. Huic sententiae Augustinus concordat in auctoritatibus adductis in opponendo ; concordat nihilominus Philosophus : et ideo huic positioni ad praesens adhaereo », p. 291. 11 laut lire toute la responsio, p. 278 et suiv. — ^) « Dicendum sine praejudicio, quod re vera intellectus cognoscit et intelligit singularia per se et proprie, non per accidens, ita quod singularia cognoscit per species singulares, universalia per species universales », p. 309. — *) p. 307.
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sensibus), cependant, dès qu'elle est en possession de species abstraites du dehors, elle peut « sua interiora... directo aspectu cernere et intueri, ita quod semetipsam et habitus existentes non co^noscit tantum per arguitionem sed per intuitionem » '). La thèse emprunte un sens nettement augustinien à la réfutation que fait l'auteur de l'opinion de Thomas d'Aquin, pour qui l'âme ne perçoit son existence et ses habitus que dans X exercice même de ses actes (percipit se esse et habitus sibi inesse per actus) ').
Les solutions augustiniennes de son idéologie n'empêchent pas Mathieu de souscrire à Vunion naturelle et substantielle de l'âme et du corps '). Il est amené à étudier la question à propos des états mystiques du raptus, qui, pour lui comme pour S. Bonaventure, sont d'ordre surnaturel, affectent l'intelligence, mais se parachèvent dans la volonté ^).
J. Peckham, élève de S. Bonaventure à Paris, où lui-même enseigna vers 1269, devint maître à Oxford, lecteur de la curie romaine, enfin, à partir de 1279, archevêque de Cantorbéry. Des Quaestiones disputatae, des quodlibeta, un commentaire sur le L. I des Sentences, un tractatus Sphaerae, des traités de perspectiva, de numeris, super Ethicoju sont inscrits sous son nom dans divers manuscrits. Ces œuvres étant inédites, les doctrines de L Peckham sont peu connues. Cependant on apprend par diverses de ses lettres qu'il fut un admirateur fervent de la tradition '), et qu'il la défendit bruyamment contre les innovations du thomisme (Art. V, § i).
Outre M. de Aquasparta et J. Peckham, on peut rattacher à la première génération des disciples de S. Bonaventure, Guillaume DE LA Mare (Commentaires sur les Sentences, QuaesL disputatae, inédits) ; un frère EuSTACHE, dont on possède des Quaestiones disputatae, et que les éditeurs de Quaracchi propo-
») p. 239. - *) p. 326. — ')p, 421. — *) p. 405. — ') Dans le de humanac cognitionis ratione etc., on trouve une quaestio disputata de J. Peckham sur les rationes aeternae. Sa solution est bonaventurienne : le lumen increatum supeisplendens concourt, dans tout acte de connaissance intellectuelle, avec le lumen intellectus creatum et l'intellectus possibilis, p. 181.