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LES ADVERSAIRES DU THOMISME

nelles, soulevèrent l'opposition d'un groupe important de maîtres élevés dans l'ancienne scolastique. Dès 1282, l'ordre franciscain prit officiellement position contre lui, et n'autorisa l'étude de sa Somme Théologique , que moyennant un ensemble de précautions, parmi lesquelles figure l'annotation dans le codex des observations de Guillaume de la Mare '). Les deux ordres mendiants jusque-là s'étaient pacifiquement développés : désormais un conflit doctrinal devait les séparer. Etaient enrôlés aussi dans le parti ancien, des maîtres séculiers et même un certain nombre de dominicains^ dont la formation était antérieure à l'action thomiste. J. Peckham nous apprend qu'aux plus beaux jours de l'enseignement de S.Thomas(i269-i27i), des religieux du couvent de S.Jacques à Paris critiquaient vivement sa thèse sur l'unité de la forme substantielle, «etiam a fratribus propriis arguebatur argute» ''). De même, à Oxford, ce fut un dominicain qui, pendant plusieurs années, fut l'âme de l'opposition au thomisme. Le thomisme déplut aussi aux tempéraments mystiques qui préféraient par inclination l'idéalisme quelque peu vague de S. Augustin au rigoureux intellectualisme d'Aristote.

Les hostilités prirent une double forme : la doctrine thomiste fut attaquée dans des écrits et frappée de censures,

1° On ne trouve que des réfutations incidentes de doctrines thomistes chez un Mathieu de Aquasparta, mais d'autres franciscains composèrent de véritables pamphlets à l'adresse du thomisme. Le Corruptorium fratris Thomae de GUILLAUME DE LA Mare, élève de Guillaume Varo ou de Ware, est un vrai manifeste, le cri de guerre de l'ancienne scolastique contre le thomisme ^).

C'est principalement contre la théorie de l'unité des formes substantielles qu'on dirige les critiques. Richard de Middleton

') Chapitre général tenu à Strasbourg « quod non permittant multiplicari summam fratris Thomae nisi apud leciores notabiliter intelligentes et hoc nisi cum declarationibus fratris G. de Mara. » Cité ds Analecta Bollandiana, (899, p. 292. Cf. Mandonnet, op. cit., VI, 102. — ') Lettres de J. Peckham du V juin 1285. Chart.. I, 634. — ') Le même composa en outre des Quacst. disputatae et un commentaire sur les Sentences.

compose un traité de gradu formarum ') pour défendre la pluralité. John Peckham, qui fut sa vie durant un adversaire bruyant de Thomas, raconte lui-même, en 1285, sur un ton vantard, qu'il 1 entreprit(versi269-i27i)à propos de l'unité de la forme, dans une joute à laquelle assistaient l'évêque de Paris et les maîtres de théologie. Au dire de Peckham, lui seul aurait défendu Thomas, autant que la vérité le lui permettait (nos soli ^ei adstitimus, ipsum, prout salva veritate potuimus, defendendo), et finalement son adversaire, acculé, aurait humblement soumis ses thèses à la censure de la Faculté, « donec ipse omnes positiones suas, quibus possit imminere correctio, sicut doctor humilis subjecit moderamini Parisiensium magistrorum » ^). 11 faut en rabattre de cette version. Bartholomée de Capoue, appelé dans le procès de canonisation de S. Thomas, reconstitue autrement la scène. Peckham aurait exaspéré son partenaire, et celui-ci, à ses excès de langage, n'aurait opposé que des paroles de douceur et d'humilité '),

De même on possède une lettre du dominicain R. Kilwardby à son confrère, Pierre de Conflans, archevêque de Corinthe, dans laquelle il est question des inconvénients multiples qu'entraînent les doctrines nouvelles.

2° Les hostilités contre le thomisme amenèrent aussi des proscriptions officielles : l'histoire de ces condamnations forme une des pages les plus mouvementées des annales universitaires de Paris et d'Oxford.

328. Condamnations du thomisme.— Dès 1 270, lors de l'enquête qui précéda la condamnation averroïste du 10 décembre (chap. IV), on avait songé à impliquer deux théories thomistes, l'unité des formes substantielles dans une de ses applications théologiques, et la doctrine de la simplicité des anges "*). Cette même année, en effet, dans sa 3'"^ dispute quodlibétique, Thomas avait soutenu presque toutes les théories neuves par lesquelles il se sépare de l'ancienne scolastique.

'j Nous l'avons trouvé dans un ms. de Paris, précédant immédiatement le de unitate formae de G. de Lessines. — *) Chart., I, 634. — ') Ibid., 635. — ♦) On doit ce renseignement à Gilles de Lessines (128).

L'intrigue n'aboutit pas, mais sept années plus tard on voit réussir un plan similaire. Le i8 janvieri 277, Jean XXI, à qui on avait fait rapport sur les erreurs averroïstes enseignées à Paris, chargea l'évêque de Paris, Etienne Tempier, de procéder à une enquête. Celui-ci dépassa son mandat. Après avoir convoqué une assemblée de maîtres de théologie et d'« hommes prudents », il dressa un syllabus de 219 propositions qu'il condamna comme erreurs, le 7 mars 1277, excommuniant quiconque les soutiendrait. Cette acte a une portée complexe. Dirigé principalement contre l'averroïsme, ainsi qu'on verra plus loin, il frappe aussi des doctrines de R. Bacon, de Gilles de Rome, de Thomas d'Aquin et d'autres. Et notamment, en ce qui concerne le thomisme, la censure atteint la théorie de l'unité du monde, de l'individuation des substances matérielles et spirituelles, et dépendamment de cette théorie, celle de la localisation des substances spirituelles et leur rapport avec le monde physique ').

On remarquera que les doctrines thomistes censurées se retrouvent dans le péripatétisme averroïste, et que par une ruse de guerre on frappait ainsi et l'averroïsme et son adversaire déclaré. Cette condamnation est avant tout une revanche des maîtres séculiers, partisans de l'ancienne scolastique, mais il est probable que plusieurs d'entre eux étaient guidés aussi par leur animosité contre les ordres mendiants et aient saisi l'occasion favorable de frapper un de leurs redoutables défenseurs. Quoi qu'il en soit, c'était un abus que d'excommunier des théories qu'il n'était pas possible de tenir pour hétérodoxes.

Les condamnations d'E. Tempier n'avaient force obligatoire que pour l'université et le diocèse de Paris. Mais elles ne consti-

') Prop. 34. « Qiiod prima causa non potest plures mundos facere. » Prop. 96, 'i Quod Deus non posset multiplicare individua sub una specie sine materia. » Cf. n. 81, — Prop. 77 : « Quod si esset aliqua substantia separala, quae non moveret aliquoJ corpus in hoc mundo sensibili, non clauderetur in universo. » Chart., I, pp. 54.3-560. — Intéressante à noter l'erreur r)9 7, qui est la condamnation de la psychologie platonicienne et augustinienne : « Quod intellectus non est forma corporis, nisi sicut nauta navis, nec est perfeclio essentialis hominis. » Cf. n«»i3, u.

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