LES CONDAMNATIONS DU THOMISME
tuent pas un fait isolé et font partie d'un plan de campagne plus vaste, dont les ramifications s'étendent à Oxford.
En eifet, Oxford placé sous la juridiction de l'archevêché de Cantorbéry, fut le centre d'oppositions non moins vives contre le thomisme. Les partisans de l'ancienne scolastique ayant eu, comme chefs successifs, deux archevêques, le dominicain Robert Kilwardby et le franciscain John Peckham, les documents du temps purent leur donner le nom de « Cantuarienses » ').
Le 18 mars 1277, quelques jours à peine après le décret d'Etienne Tempier, l'archevêque Robert Kilwardby, qui, chez les Dominicains anglais, avait mené campagne contre les doctrines de S. Thomas, fît prohiber à son tour par les maîtres de l'Université d'Oxford, une série de thèses grammaticales, logiques et physiques. Parmi ces dernières (i7i iiaturalibus) les principales sont relatives aux théories thomistes de la generatio, de la passivité de la matière, de l'unité d'âme dans l'homme, et de l'introduction de formes nouvelles dans le corps humain après la mort '). Pour garantir le respect de ses défenses, Robert ne recourt pas à l'excommunication, mais emploie la menace et la promesse ^). « Je ne les condamne pas comme hérétiques, mais je les interdis comme dangereuses », écrit-il à Pierre de Conflans (Petrus de Confleto) '). Celui-ci, ayant pris la défense de Thomas auprès de Robert, provoqua de sa part une longue épître justificative ^), qui sert de commentaire aux défenses du décret.
') De unitateformac de Gilles de Lcssines, p. 14 : « Sic arguunt cantuarienses. » — ') Item quod forma corrumpitur in pure nichil (2); item quod nulla polentia est in materia (3); item quod privatio est pure nichil... (4); item quod intellectivaintroducta corrumpitur sensitiva et vegetativa (7); item quod vegelativa, sensitiva et intellectiva sint una forma simplex (12) ; item quod corpus vivum et mortuum est equivoce corpus, et corpus mortuum sccundum quod corpus mortuum sit corpus, secundum quid (13); item quod intellectiva unitur materie prime ita quod corrumpitur illud quod precessit usque ad materiam primam (16). Chart., I, 558. — ^) Un ms. Burgh. ajoute au décret de Robert : « quicumque hec dicta non sustinet nec docet habet a fratre R. archiepiscopo XL dies de indulgentia, qui autem dictas positiones défendit... * Chart., I, 560, n. 3. — ') Bachelier de Paris,archevêque de Corinthe ( I268).transféré à Cosenza en 1278. — ') Publiée par Ehrle ds Arch.f. Litt. u, Kirchengesch. Mitt., 1889, p. 614.
Avec le traité de ortu et div moue philo sophiae{^. 390), cette lettre forme ce qui est étudié jusqu'ici des œuvres de Robert. Elle justifie les doctrines de l'ancienne scolastique : les raiiones séminales (evolutio illarum rationum et explicatio per res actuales lit per secula, materia naturalis prima. . . est quid dimensiones habens corporeas, impregnatum originalibus rationibus ') — et surtout la pluralité des formes substantielles. Kilvvardby distingue dans l'homme trois formes vitales^ toutes substantielles, dont l'union constitue l'unique âme humaine ''), sans compter une forme qui donne au corps sa plasticité matérielle ^). Pour justifier cette multiplicité de formes, il s'inspire à la fois et de la supériorité de l'âme sur le corps (v. Alex. Halès) et de l'identité du corps du Christ pendant sa vie et durant les trois jours de sa mise au
tombeau '*).
Il est probable qu'entre R. Kilvvardby et E. Tempier une entente avait réglé l'objet de cette double condamnation, car on sait qu'au cours de cette même année 1277, E. Tempier songea à proscrire de nouvelles thèses, notamment celle de l'unité de la forme. Mais sur ces entrefaites, Jean XXI mourut ; et comme l'évèque de Paris manœuvra auprès de la curie romaine, pendant la vacance du St-Siège (20 mai- 2 4 novembre), un ordre de sursis émané de plusieurs cardinaux l'invita à remettre ses censures à
') h.id., p. 616 ; cf. p. 623, 1. 5-10. La théorie thomiste de la privatio est visée par les proposit. 3 et 4. — *) Proposit. 12. — ') Ehrle, op. cit., p. 635. — *) La 13C erreur signalée par le décret de 1277 : « Item quod corpus vivum et mortuum est equivoce corpus, et corpus mortuum secundum quod corpus mortuum sit corpus secundum quid », est directement opposée à cette doctrine de S. Thomas : « Corpus Christi mortuum et vivum non fuit simpliciter idem numéro, quia non fuit totaliter idem... Corpus mortuum cujuscumque alterius hominis non est idem simpliciter, sed secundum quid » (S. TheoL, y. q. 50, a. 5, in c, et ad 1""), Mais alors, répliquaient les adversaires de S. Thomas, il faut dire que les corps des saints, objet de la vénération des fidèles, ne sont point ceux qui leur appartenaient de leur vivant. « Nec aliqua sanctorum corporum tota vel secundum partes aliquas in orbe existere vel in Urbe, sed quaedam alia quae non genucrunt matres sanctorum ». Lettre de J. Peckham au chancelier d'Oxford (10 nov. 1884). V. Ehrle, Zeitsc.i. etc., p. 174. — Dès 1271, Nicolas de Lisieux signale de même comme erronée : « oculum mortuum esse aequivoce oculum » (QuodL, III, a. 4).