GODEFROID DE FONTAINES
pendance de langage où personne ne l'a dépassé, il donne son avis sur les questions d'ordre disciplinaire qui passionnaient alors les milieux universitaires. Il critique ouvertement Etienne Tempier d'avoir porté contre le thomisme des condamnations intempestives,et plus vivement encore son successeur, Simon de Bucy, qui les laissait subsister. Il critique aussi les censures de J. Peckham et apprend qu'à Paris on n'en tenait pas compte. Par contre, il prend franchement parti contre les privilèges des mendiants.
Le fond de la scolastique de Godefroid est le thomisme. Adversaire résolu de Thomas sur le terrain des privilèges ecclésiastiques, il a laissé du grand philosophe que fut le Docteur angélique des éloges superbes. Mais le thomisme de Godefroid est nuancé : d'abord par une série de solutions propres sur des questions non constitutionnelles ; ensuite par son attitude combative vis-à-vis des maîtres contemporains en vue dans la faculté (Gilles de Rome, Jacques de Viterbe, Thomas Sutton et surtout Henri de Gand ') ; enfin par des réserves et des hésitations au sujet des innovations introduites par Thomas dans la scolastique. Ces indécisions, tout en étant un signe de faiblesse chez Godefroid, montrent bien qu'il apparaît à un tournant de l'histoire intellectuelle du xiip s. : le thomisme est lancé, mais entre le jour où il fut constitué et celui où il put se dire le vainqueur des écoles, il y a une période de transition dont Godefroid est une figure significative.
334. Doctrines philosophiques. — I. Métaphysique et théodicée. — Pas de distinction réelle entre l'essence et l'existence. Sur ce point important, qui le sépare du thomisme, Godefroid s'accorde avec Henri de Gand. Il ne recule devant aucune conséquence du principe et multiplie les actes existentiels de l'être concret, même dans l'ordre accidentel : tôt sitnt esse qiiot essentiae ""). Ce qui ne l'empêche pas de discuter et de rejeter las
') Une ancienne table que nous publierons en appendice aux Quodlibet de G. de Fontaines signale les principaux points de doctrine où celui-ci combat S. Thomas, G. de Rome, Jacques de Viterbe, Thomas Sutton. — ') Ouo .1. Ill, ^i P- 305» éd. De Wulf et Pelzer. « Praeter hoc esse (substantiale) sunt plura esse secundum quid et tôt quot sunt ibi formae accidentales ». Quodl. Ill, 4, p. 31».
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formules du théologien gantois, la distinction de l'essence et de l'existence ne reposant, à son avis, que sur une manière de parler. Le principe d'individuation n'est pas la matière première (contre Thomas), mais la forme substantielle. La hiérarchie des essences contingentes a des limites : un processus à l'infini, à la manière dont l'entend Gilles de Rome, implique contradiction. De la même manière que Henri de Gand, et pour les mêmes raisons, Godefroid n'admet pas que les individus aient en Dieu une idée propre, distincte de l'idée de leur espèce (p. 442).
IL Physique. — Sans compter que Godefroid défend l'hypothèse de la simplicité des substances astrales (p. 340), il professe sur le devenir des êtres corporels une théorie de la transsubstantiation, qu'il surajoute à celle de la generatio, et qu'il a été seul à défendre : un corps existant peut être converti en un autre corps existant, de sorte que la substance de la première chose, convertie, demeure tout entière de quelque façon dans la seconde, l'une et l'autre préexistant à l'opération. La nature ne nous offre pas le spectacle de pareils phénomènes, mais ils appartiennent à Dieu, dont la toute-puissance peut réaliser ce qui n'est pas contradictoire. La chose à convertir devant être l'autre chose en puissance, — au nom d'un principe de métaphysique, — les deux êtres doivent convenir in materia '). Voilà pourquoi Dieu pourrait changer un œuf en un bœuf, mais non un corps matériel en un ange, ou inversement. Avouons que pour expliquer par la philosophie l'évolution de la nature, la generatio de la scolastique est suffisante, et la transmutatio que Godefroid veut légitimer peut être biffée de la cosmologie.
IIL Psychologie. — Les prédilections de Godefroid vont aux problèmes du jour, à ceux qui marquent le heurt des écoles. Au nom du principe « quidquid movetur ab alio movetur », il réfute vigoureusement l'idéogénie augustinienne que professe Jacques de Viterbe "), l'illumination spéciale de Henri de Gand ^), et la fausse interprétation des espèces intentionnelles accueillie par Henri de
•) Oiioil. Y, I et X, I. - •) Quod/. IX, 19. - ') Quod/. VI, 15.
GILLES DE ROME
Gand et bien d'autres ^). Godefroid expose l'idéologie avec une clarté et une pénétration que nous n'avons rencontrées chez aucun scolastique^). Pour accorder les classifications aristotéliciennes des facultés de l'âme avec la division tripartite de S. Augustin, il identifie la niemoria de celui-ci avec les deux intellects de celui-là ^).
Plus encore dans l'étude de la volonté que dans celle de l'intelligence, Godefroid s'en prend directement à Henri de Gand. Presque tout le sixième quodlibet est consacré à l'exposé et à la critique de son volontarisme, auquel il oppose l'intellectualisme le plus entier ; plus entier même que celui de Thomas d'Aquin. Car non seulement la volonté n'est pas simpliciter activa (Henri de Gand), mais même dans la volition libre des moyens qui conduisent à la fin, Godefroid n'admet pas d'automotion, et il a pour la solution thomiste (p. 418) des jugements sévères ""). La volonté est simpliciter passiva, elle est toujours déterminée par l'entendement, même quand elle suit librement cette détermination. Après cela il est superflu d'ajouter que Godefroid accentue les autres formes de l'intellectualisme.
Tout en réservant ses préférences à la théorie thomiste de l'unité de forme dans l'homme, Godefroid se déclare incapable de réfuter les arguments du pluralisme. Il ne s'est jamais départi sur ce point d'une attitude hésitante et expectative.
GILLES DE ROME
335. Vie et œuvres. — Gilles de Rome ( Aegidiiis Romanus, appelé Colonna par un Augustin du xiv^ s.), né avant ou en 1247, mort en 13 16 (doctor fundatissimus), est la première personnalité philosophique d'un ordre nouvellement fondé (1260), les E)rmites de S. Augustin. Il suivit assidûment les leçons de Thomas d'Aquin et après le départ de celui-ci (1272) remplit les fonctions de bachelier, sans doute sous un maître séculier. Il est revêtu de ce titre en 1276-
') Oîiodi.. IX, 19. — ') Ouodl. V, 10. — ') Ouodl. V, 8. — *) « Qui vero ponunt (|uod movetur (yoluntas) ab uno quasi a fine et non ab aliis videntur ponere irrationabilia et cojitradictoria : ubi invenitur eadem ratio movendi ponendum est quod si unum movet quod et aliud ; et manifestum est autem quod voluntas deliberativa nunquam vult aliquid nisi secundum modum et formam apprehensionis. » Ouodl. X, 14 (d'apr. ras. Bibl. nation. Paris, n» 15842). .
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GILLES DE ROME
1277, au moment où des événements critiques vinrent enrayer son professorat. C'était le moment où E. Tempier, après avoir interdit plusieurs thèses thomistes, songeait à donner force de loi dans son diocèse aux censures d'Oxford. Indigné, Gilles prit la défense de son maître Thomas d'Aquin, et non content de qualitier sévèrement les conseillers de l'évéque (capitosi, p. 432), il écrivit un traité contra gradu<i et pluralitates formarum, où il va jusqu'à qualifier de contraire à la foi la doctrine du pluralisme que Tempier voulait accréditer dans les écoles '). Gilles revendique la liberté scientifique dans les questions qai n'engagent pas le dogme et ne mâche pas ses paroles à l'endroit de ceux qui prétendent vinculer la pensée *). L'évéque, semble-t-il, demanda une rétractation au bouillant bachelier, et comme celui-ci s'y refusa, Tempier sévit en lui appliquant la pénalité dont Kihvardby menaçait les professeurs récalcitrants : refus de conférer la maîtrise aux bacheliers et leur exclusion de l'université '). Nous savons en effet que de 1281 à 1285, Gilles est absent de Paris. Il y revint dans de fâcheuses conditions. Une lettre du pape Honorius IV enjoignit aux autorités parisiennes de conférer la licence à Gilles [au prix d'une rétractation publique à laquelle celui-ci se soumettrait, et dont l'évéque, le chancelier, et les maîtres en théologie fixeraient la teneur *). Cette rétractalion, qui se rapportait sans nul doute à la question des formes, eut lieu vraisemblablement en 1285, et Gilles reçut la licentia docendi ^). De son vivant un chapitre général, tenu à Florence, en 1287, rend hommage à sa réputation mondiale (doctrina mundum universum illustrât), et enjoint à tous ceux qui portent l'habit de l'ordre de souscrire, non seulement aux doctrines que Gilles avait déjà consignées dans des livres, mais même à celles qu'il professerait à l'avenir (sententia^ scriptas et scribendas ')! Kn 1291, Gilles occupe encore son magistère. Puis il fut successivement élu général l'année suivante, et, en 1295, archevêque de Bourges '). Directeur général des études à Paris, il est investi d'un crédit illimité dans le choix des futurs bacheliers et maîtres de l'ordre ^), et on le voit en relations avec Simon de Bucy et Philippe IV ').
Les six qnodlibets de Gilles de Rome, fruit de son enseignement comme maître, sont fort connus et ont reçu de nombreuses éditions. La relatio sur le concile de Paris de 1286 — œuvre présumée de Godefroid de Fontaines — nous apprend que postérieurement à cette date (postea) on put entendre sur la question des privilèges une dispute quodlibétique de Gilles qui se voit décerner cet éloge peu banal : « qui modo melior de tota villa in omnibus reputatur '") », et dans laquelle — chose bizarre — Gilles se prononça contre la thèse des orders mendiants.
') « Ponere plures formas contradicit fidei catholicae » edit. Venise, 1502, fol. 211 V. — ') « Taceant ergo sic loquentes,... suam imbecillitatem ostendunt », fol. 206 V. — ') Mandonxet, Lu carrière scolaire de Gilles de Rome. Mandonnet est le premier qui ait interprété de façon satisfaisante le départ de Gilles et sa rétractation. — ♦) Cliart., I, 626, 633 et 634. Cf. d'Argextré, Coll. judic, I, 235. — ^) Chart., I, 406 et II, 12. — ') II, 12. Mêmes prescriptions dans le chapitre de Ratisbonne en 1290, II, 40. — ') Ibid., n. — «) II, 39. — ') II, 61-62. - "•) II, 10.
Parmi les autres œuvres de Gilles, notons des commentaires sur les traités logiques d'Aristote, et sur la physique, la rhétorique, le de aiiima, le de gênera" tione iquiestiones de materia coeli, de intell, possibilis pluralitate (contre Averroës), q. metaphysicalis de regimine principiim, des comment, sur les 3 premiers livres des Sentences, q. de esse et essentia, de cognita. a7igeloriun, de partibus philsopkiae essentialibiis. Le de gradibus formorum est parfois faussement attribué à S. Thomas.
336. Doctrines philosophiques. — Gilles professe un thomisme éclectique, insuffisamment connu. Mais son éclectisme est le fruit d'une faiblesse d'esprit, et n'a rien de la trempe personnelle d'un Henri de Gand ou d'un G. de Fontaines. Il adopte des solutions fondamentales du thomisme (distinction réelle de l'essence et de l'existence et de la substance et de ses facultés, simplicité substantielle des êtres immatériels, rôle de la maieria signala dans l'individuation, possibilité d'une création éternelle), mais avec indécision et incohérence. Sa rétractation imposée le gêne visiblement. Il a varié de doctrine sur la question des formes ') et sur diverses doctrines visées par la condamnation de Paris. D'autre part, il fait retour à la thèse des rationes séminales, et introduit des illogismes dans la théorie idéologique des deux intellects '').
Le traité de jmrlibus philosophiae essentialibiis reproduit la classification des sciences philosophiques en honneur au xiir s. (245), mais Gilles met en lumière les bases psychologiques de
') Le traité de erroribus philosophorum qu'on attribue faussement à Gilles combat l'unité des formes, tandis que le de gradibus fcrmarum la défend. De \VuLF, Le traité de unitate formae de G. Lessines, p. 176. - *) Pour concilier avec la trilogie augustinienne des puissances de l'âme (memoria, intellect us, voluntas) l'idéologie d'Aristote, Gilles aurait identifié l'intellect agent et l'intellect possible. Selon Werner qui lui attribue cette théorie (Der Augustitiismus des spàteren Mittelalters, pp. 23, 130) Gilles aurait, en d'autres endroits, maintenu la distinction réelle des deux intellects. D'après le même auteur,rimage de la Sainte Trinité en nous n'affecterait pas l'essence de l'âme, mais uniquement ses pouvoirs d'opération ; et ce serait là une différence entre sa doctrine et celle de Thomas (p. 20). De même, tout en admettant que l'existence de Dieu est démontrée a posteriori, la proposition « que Dieu existe » est pcr se nota, au moins pour les sages. L'exposé de Werner est difficile à comprendre. En théologie, Gilles accentue le caractère effectif et pratique, plus tard le caractère spéculatif. C'est une nouvelle variation.
cette classification, et à ce titre Topiisciile contient des vues originales. Au rapport de M. Baur, c'est le dernier traité du genre auquel on peut attribuer ce mérite ').
337. Jacques de Viterbe. — Proclamé docteur officiel des ermites augustiniens, Gilles devint le chef d'une Schola qui prit une large extension au siècle suivant. Un de ses premiers disciples fat Jacques Capocci de Viterbe (Jacobus de Viterbo, doctor speculativus), qui dut passer également pour un des brillants sujets de l'ordre, puisque, en 1293, il fut chargé d'une chaire magistrale à Paris. Il enseigna à côté de son maître, comme lui échangea le bonnet de docteur contre une mitre d'évéque ''j, et comme lui rédigea des disputes quodlibétiques. En effet, dans la taxe officielle de la librairie académique, éditée par l'université le 25 février 1304, on voit que les Quodlibets de Jacques, comme ceux de Gilles de Rome et deGodefroid de Fontaines^ sont rangés parmi les ouvrages classiques. Il composa en outre un coynpendium des Sentences de Gilles. En 1295, l'ordre lui enjoignit de publier ses propres œuvres in sacra pagina ^). Jacques semble se rallier le plus souvent aux doctrines de Gilles. Jusqu'ici ses œuvres sont inédites et négligées.