‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 143 sur 223 · III. — HENRI DE GAND · texte numérisé non relu

III. — HENRI DE GAND

338. Vie et Œuvres. — La critique a bouleversé la biographie de Henri de Gand, le doctor solemnis *), et ruiné l'ancienne légende qui faisait de lui un membre de la famille gantoise des Goethals, incorporé dans l'ordre des Sarvites et membre de la Sorbjnne. L'année de sa naissance est inconnue. Chanoine de

') Baur, op. cit., pp. 380-384. Voici la classification de Gilles. Philosophia : 1. Scientia de entibus causantibus nostram scientiain (speculativa) : Physica — Mathematica — Theologia. II. Scientia de entibus causatis a nobis (practica) : dj intentionalibus (logica), — de realibus(moralibus). Baur mentionne, en leur déniant toute originalité, un traité d" Arnulfus Provincialis et quelques opuscules anonymes consacrés à la même matière. — *) Il est archevêque de Bénévent en 1302, puis à Naples (1302 -)- 130S). Charl., II, p. 62. — ^) Ihid. — *) « Magister solemnis, qui tune actu disputabat et habuit tolum studium » dit de luiThierry de Fribourg (Chap. IV, art. 2).Krebs, J/m/<?r Dictrich, etc., p. 10.

HENRI DE GAND

Tournai en 1267, archidiacre de Bruges en 1276, il joue, à partir de cette époque, un rôle prépondérant dans l'Université de Paris. Il intervient en effet dans plusieurs importantes décisions ; notamment, en 1282, il se déclare ouvertement contre les privilèges ecclésiastiques des ordres mendiants. Docteur en théologie en 1277, il meurt en 1293. Ses principales œuvres sont la Sojnme Théologie] lie et surtout les XV Ouodlibet, qui présentent un tableau intéressant des questions controversées à Paris, à la fin du xiir s. '). Plusieurs de ses disputes quodlibétiques ont coïncidé avec celles de son compatriote. G. de Fontaines, et la correspondance de thèses défendues par l'un et critiquées par l'autre n'est pas douteuse.

339. Signification philosophique. — Aux mêmes titres que G. de Fontaines, Henri de Gand est une personnalité complexe. En philosophie, il est plus original que ce dernier, et à tous égards plus remarquable. Sa signification dans l'histoire de la scolastique dérive d'une série de thèses personnelles qu'il a su brillamment défendre, sans réussir à les faire prévaloir. En plus d'un point cependant, il est le précurseur de Duns Scot. Il s'attache, dans le répertoire scol astique, à quelques questions préférées qui reviennent sans cesse et qu'il emprunte le plus volontiers à la métaphysique et à la ps3Thologie. Rien ne justifie la réputation de platonicien qu'on lui a souvent faite. 11 reprend un bloc compact de théories augustiniennes en vogue dans l'ancienne solastique, mais il sait leur donner un tour personnel, et les adapter au reste de sa scolastique, qui demeure avant tout péripatéticienne. Certaines doctrines thomistes l'ont vivement impressionné, p. ex. l'unité des formes, et bien qu'il ne partage pas de toutes pièces les vues du maître dominicain, il s'est abstenu de prendre position dans les intrigues dirigées contre lui.

340. Doctrines philosophiques. — I. Théodicée et métaphysique. Henri de Gand résout, en pleine harmonie

') Il existe de lui, en manuscrit, un Commentaire sur la Physique dt Aristote et un Traité de Logique. La bibliothèque de l'Escorial possède des quaesfioncs super metaphysicam Aristotelis. Le liber de scriptoribus iltustribus, qu'on lui a longtemps attribué, n'est probablement pas son œuvre.

LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU XHI^ SIECLE.

HENRI DE GAND

d'idées avec S. Thomas, la question des rapports de la philosophie et de la théologie, et nous signalons le début de la Somme, où il expose les relations des deux sciences, comme un modèle du genre (246). En théodicée, il s'élève contre la thèse thomiste de la possibilité d'une création éternelle ; il croit que Dieu peut produire directement les opérations des causes secondes, et — contrairement à Duns Scot — que l'esprit humain peut se démontrer à lui-même- cette possibilité. Spécifique est sa conception de la science divine. De même que Dieu, dit-il,- n'a pas d'idée du nombre, mais plutôt du continu comme tel, de même il ne connait pas les individus par une idée distincte, mais par l'idée commune de l'espèce (species specialissima). Cet enseignement rend-il compte de l'individualité des êtres naturels, que le docteur gantois pose en principe, suivant les théories générales du réalisme thomiste ? Il est difficile de l'admettre '). D'autre part, cette conception de Henri de Gand s'accorde sans peine avec sa théorie du principe d'individuation. Adversaire de la doctrine thomiste, que l'autorité venait d'ailleurs de condamner (p. 428J, il tient que les individus n'ont pas de propriétés essentielles positives, autres que celles de l'espèce ""). Le principe de l'individuation n'est pas la matière; il réside dans une propriété du suppositum, comme tel, assurant à celui-ci sa distinction de tout autre être.

Forme et matière, acte et puissance sont des couples d'idées corrélatifs, mais pas absolument convertibles. Car les anges sont des formes subsistantes et, [d'autre part, la matière pourrait exister sans forme substantielle, s'il plaisait au Créateur de déroger aux lois naturelles (contre Thomas). Et comme la quantité est un attribut du compositum et non de la matière, il suit que la possibilité même de l'existence séparée de la matière entraîne la possibilité de l'existence du vide.

') Duns Scot, qui critique volontiers Henri de Gand, le reprend victorieusement sur ce point. V. In I /. Sent. dist. 36, q. 4, p. 102 (éd. Venise 1598). — *) Nihil rei addunt individua super essentiani speciei ad id quod est reale in ipsa Quodl, VII, i et 2. •

Même dans le composé substantiel, la matière a son existence ])ropre, — en vertu de ce principe, sur lequel Henri se plfiit à revenir : Esse sunt diversa^quorimiaimqiie essentiae sunt diversae. A tout élément réel revient une existence distincte. C'est la négation de la distinction réelle de l'essence et de l'existence. ]!:iles ne diffèrent que par la pensée qui les atteint (sunt diversa intentione). Dans l'homme, où il f^uit distinguer une matière première, une forme de corporéité et une âme spirituelle, l'existence est une agglutination de trois existences partielles. Ceci nous amène à la

IL Psychologie. Sur la nature de l'homme, sa thèse la plus originale est celle de la forma corporeitatis, existant à côté de l'âme, et nécessaire à ses yeux, pour assurer aux générateurs d'une part, à Dieu d'autre part, une intervention efficace dans la production de l'être humain '). C'est la seule exception admise par le docteur solennel au principe de S. Thomas de l'unité de la forme. Mais elle suffit pour différencier la métaphysique des deux philosophes.

Dans la théorie de la connaissance, une fois de plus nous voyons apparaître la fausse notion des species impressae (p. 415). Henri introduit un substitut de l'objet dans le fonctionnement de la sensation ; mais, dans la genèse de la connaissance intellectuelle, il rejette les species comme un rouage inutile. Pourquoi ? Parce que l'espèce sensible, dit-il, « transformée » par l'intellect actif, suffit à déterminer l'entendement.

D'autres thèses de psychologie sont pénétrées d^augustinisme. C'est ainsi que la mémoire intellectuelle reçoit une place importante, à côté de l'intelligence et de la volonté. Avec l'évêque d'Hippone, le docteur solennel tient que les facultés de l'âme ne sont pas réellement distinctes. Enfin et surtout, le début de la Somme théologique contient une paraphrase brillante et originale

') Henri invoque d'autres arguments, notamment la nécessité d'expliquer l'incorruptibilité du corps du Christ dans l'intervalle de sa mort et de sa résurrection, et son identité pendant sa vie et après sa mise au tombeau. Voir notre ilist. de laphiï.scol,, etc., pp. m et suiv.

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de la théorie de l'exemplarisme. En effet, sur renseigneme it augnstinien traditionnel (p. 336;, Henri greffe une théorie .le Yillumumtioji spéciale, qui nous ramène à D. Gundissalinus et à G. d'Auvergne. Par le travail spontané de l'intelligence nous connaissons les êtres, et dès lors nous pouvons atteindre le vnii. La nature suffit à ces acquisitions fondamentales du savonhumain, et Dieu n'intervient que par son concursus geiieralis i. Mais : « aliud tamen est scire de creatura id qnod venmi (yt in ea, et aliud esl scire ejus veritaiem » ^). Or, pour saisir la Veritas des choses dans ses fondements suprêmes, c'est-à dire le rapport transcendantal des essences intelligibles et des idéos divines. Dieu doit octroyer à nos intelligences un surcroît de lumière. L'intelligence serait incapable de ce « retour synthétique » si, outre l'habilitation générale que lui donne le concours divin, une lumière spéciale, que Dieu donne à qui lui plaît, n'hypertrophiait son acuité native, en l'enveloppant d'une sereine clarté ^).

Henri de Gand est volontariste. Les relations hiérarchiques de la volonté et de la raison, écrit-il, sont celles du maître et du serviteur, mais il n'en est pas moins vrai que le serviteur précède le maître et porte le flambeau qui doit éclairer sa marche*). Les domaines des deux grandes facultés psychiques étant de la sorte bien démarqués, le philosophe gantois poursuit le volontarisme dans toutes ses applications. Pour établir la supériorité de la volonté, un de ses arguments est le viode même suivant lequel la volonté se dépense : tandis que l'intelligence est passive avant d'être active, la volonté est simpliciler acliva, et Texer-

') € Absolute ergo concedere oportet quod homo per suam animam absqre omni speciali divina illustralione potest aliquae cognoscere et hoc ex puris nat nralibus... Dico aiitem ex puris naturalibus, non excludendo generalem influentiam primi inlelligentjs, etc. > Suminn Theol , I, 2, n. 11. — *) Ibid., n. 13. — ') « Nunc autem ita est quod homo ex puris naturalibus attingere non pote>t ad régulas lucis aeternae... non tamen ipsa naturalia ex se agere possunt ut atlingant illas, sed illas Leus offert quibus vult et quibus vult substrahit. » IbiJ. n. 26. Voir l'exposé détaillé de ces théories dans nos Études sur Henri de GanJ, Chap. IV. — •) Quodl. I, 14, in fine.

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cice de son opération n'est subordonné à aucune détermination intrinsèque du dehors. Dans la volition libre — à laquelle Henri consacre de fines analyses — tout comme dans la volition nécessaire, la présentation du bien, soit partiel soit complet, n'est que la coiidilion sine qua non, non la cause, même partielle, de la mise en œuvre de la volonté.

341. Bibliographie. — Études de Ehrle, v. n» 243. Les lettres de Peckham sont publiées aussi ds Wilkins, Concilia ma^nae Britannîae et Hiberniac, II, 107; Registrum epistolahwi J. Peckham, éd. Marlin, III, 840. Quelques-unes ds Chart., I. Cf. Little, A. The grcy Friars in Oxford, (Oxford, 1892). Extraits des Ouaest. super /. IV, sentent, de G. Varo, dans Daniels, op. cit., p. 89-104. — Dexifle, Ouellen z. Gelchrtengesch. d. Predigerord. v. n^ 240. Nous avons public le de U7iîtate formae de G. de Lessines, d'après deux mscrits de Paris et de Bruxelles, avec une étude. V. n« 243. — A. Leclère, Le mysticisme catholique et rame de Dante (Par/s, 1906); Carboni, Lasintesifilosojicadelpeiisiero dantesco (Pitigliano, 1899); Berthier, La divina Comedia cou commenti sccondo la Scolastica, Turin, 1893. Sur Vincent de Beauvais, étude dans la R. sciences historiques, t. 17. — De WuLF et Pelzer. Les quatre premiers quodlibets de G. de Fontai?ies (T. II des Philosophes ISelges, Louvain, 1904). Édit, critique d'après 4 mscrits, d'un texte « reporté ». Les quodl. V-VI V, rédigés par Godefroid même, sont sous presse (t. III et IV de la collection), ainsi qu'une étude approfondie sur le personnage (t. V), signée de divers auteurs. De Wulf, Études sur la vie, les œuvres et r influence de G. de Fontaines, Louvain, 1904 (mém. cour, par l'Acad. de Belg.). — Les principales œuvres de G. de Rome existent en de très nombreuses éditions italiennes du xv« et surtout du xvi« s. ; énumérées par Werxer, (v. ci après) pp. 16 et 17 note. La philosophie de Gilles de Rome est insuffisamment connue. Lajard, Gilles de Rome (Hist. Littér. France, t. 30, pp. 421-566) ne traite que de la vie et des œuvres ; Werner, Der Augustinismus d. spàteren Mittelalters, Wien, 1883 (t. III de la collect. Die Scholastik d. spàteren Mittelalters) étudie surtout les doctrines de G. de Rome et de Grégoire de Rimini; Mattioli, Studios. Egidio Romano, Roma, 1896; R. Scholz, Aegidius von Rom (Stuttgart, 1902), extrait de : Die Publicistik zur Zeit Philipps d. Schônen u. Bonifaz VIII (Stuttgart, 1903) ; Oxilia-Boffito, Un trattato inedito di Egidio Colonna (de ecclesiastica potestate), Firenze, 1908 ; Mandonnet, La carrière scolaire de G de Rome (R. se. théol. et philos., 19 10, p. 480). Un groupe d'auteurs (Nik. Kaufmann, etc.) publient en 1904 chez Herder : Aegidius Romanus de Colonna, Joh. Gersons, Dionys d. Karthaiisers u J. Sadolets pàdagogische Schriften, trad. allem. Catal. des œuvres de G. de Rome par Jean de Paris (Quétif-Echard, Scriptores, l, 503). — Les quodlibets de Henri de Gand ont été édités à Paris ( 15 18) et à Venise (1608, 1613) ; la Somme Théologique à Paris (1520) et Ferrare (1646). Toutes ces édit. sont devenues très rares. De Wulf,

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Études sur Henri de Gand {189$)- Recherches biograph. et exposé critique de ses doctrines. Cet ouvrage est extrait d'un volume plus considérable ; Hisf. de la Philos, scolast. ds les P. Bas et la Principauté de Liège Jusqu'à la Rêpolut.frçse (Louvain, 1895, mém. cour, par l'Acad. de Belg.),* Hagemann C, De Heinrici Gandavensis quam vacant ontologismo, (Munster, 1898).

ART. VI. — JEAN DUNS SCOT

342. Vie et Œuvres. — Jean Duns Scot naquit en 1 274, d'après les uns, en 1266 d'après d'autres. On discute le point de savoir s'il vit le jour en Irlande, en Ecosse ou en Angleterre. Admis très jeune dans l'ordre franciscain (vers 1290), Scot suivit à Oxford les leçons de Guillaume Ware (Varo) qui, avec P. de Trabibus, annonce l'orientation nouvelle des études franciscaines; il subit aussi l'influence de Roger Bacon, et l'esprit antithomiste de la place d'Oxford dut sans contredit inspirer plus d'une de ses critiques. Lui-même professa à Oxford en 1294, ou peut-être avant; de là il se rendit à Paris, en 1304. Déjà à Oxford, Scot défendait l'immaculée conception de la S'" Vierge, mais ce n'était point pour prendre en mains une cause qui lui était chère qu'il fit le voyage d'Oxford à Paris, ainsi que le raconte la légende. En 1308, Scot partit pour Cologne, sur l'ordre de ses supérieurs, et il y mourut la même année.

Scot rédigea à Oxford ses commentaires d'Aristote (la logique, le traité de l'âme et la métaphysique, ce dernier traité ayant reçu deux commentaires ; on conteste l'authenticité des commentaires sur la physique) ; son grand commentaire sur le Livre des Sentences {pptis oxonieiisé) ; \e de rerum priiicipio ; les theoremata. Les ouvrages qu'il acheva à Paris furent recueillis par des disciples sous le titre Reportata Parisiensia ou Opiis Parisieiise. Ses Quodlibet (la dernière œuvre) sont les soutenances solennelles qui lui valurent à Paris le grade de docteur en théologie.

343. Caractères généraux de sa philosophie. — On peut dire que Richard de Middleton, mort presque en même temps que Scot, mais sans avoir subi son influence, est le

JEAN duns scot.

dernier représentant de l'ancienne école franciscaine. Il résulte, en effet, des lettres de Peckham, que déjà vers 1284, se manifestaient chez les Franciscains d'Oxford des velléités de faire une place plus grande à l'aristotélisme '). Mais ce fut Scot qui imprima aux études de l'ordre une orieiitation nouvelle. Il mit à la mode un péripatétisme siii generis, qu'il sut rendre original, même dans les théories de l'ancienne scolastique qui survivent dans sa philosophie. C'est ainsi que dans l'histoire de l'école franciscaine, les fractions philosophiques sont plus accentuées que dans l'école dominicaine.

Scot est un esprit critique d'une force peu commune. Il s'en prend à la plupart de ses contemporains, à Th. d'Aquin, Bonaventure, Gilles de Rome, R. Bacon, R. de Middleton, G. de Fontaines, et surtout à Henri de Gand. Rarement il nomme ses adversaires, mais les familiers de ses controverses ne pouvaient se méprendre sur la personnalité visée '). Cette revue critique, toujours courtoise, devait assurer à l'enseignement de Scot la vie et la popularité. Cependant l'étalage des opinions d'autrui, et le luxe d'arguments et de réfutations contribuent souvent à embrouiller la pensée propre du philosophe. La partie positive et constructive du système est moins développée que la la partie négative et critique : il en résulte un déséquilibre qui nuit à la valeur de l'ensemble.

La langue diffuse et peu claire, des défauts dans la méthode d'exposition rendent pénible l'étude des ouvrages de la première période. Les Reportata marquent un progrès sous ce rapport ; mais dans tous les écrits de Scot, l'abus des distinctions marque un retour vers les controverses dialectiques. Ses admirateurs ont appelé Scot le docteur subtil, mais la postérité a souvent interprété en mal un titre dont l'origine est flatteuse.

Dans ses commentaires de la pensée d'Aristote, Scot ne s'accorde pas toujours avec S. Thomas. Pas plus que lui cepen-

•) Ehrle, Zeitsch. etc., p. 191, et Arch, etc. V, 605. - ') Comme maint autre esprit critique, Duns Scot s'est adonné avec passion à 'étude des mathématiques sous l'influence principale de R. Bacon.

JEAN DUNS SCOT

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dant, il ne suit le Stagirite les yeux bandés, ainsi qu'on pourra s'en convaincre par un exposé succinct de la synthèse scotiste.

Au demeurant, cette synthèse n'est qu'une « nuanciation » de la grande synthèse scolastique, et si on remonte à ses principes, on délimite sans peine le fonds qui lui est commun avec le thomisme. « La divergence commence quand, de ce fonds commun, les deux docteurs cherchent à élargir le domaine de la science et de la vérité » ').

Quelles sont ces divergences principales ?

344. Rapports de la Théologie et de la Philosophie. — Fidèle aux thèses constitutionnelles sur la matière (246), Scot les amplifie dans un sens qui diffère de celui de S. Thomas. Il accentue à l'extrême la distinction de la théologie et de la philosophie. Ce n'est pas seulement leur objet formel, mais encore leur objet matériel qui diffère : la théologie est exclusivement réduite aux données suryiaturelles ; inversement, toute vérité que la raison humaine peut découvrir par le jeu de ses puissances iiattirelles constitue la matière propre de la philosophie. D'ailleurs la science qu'est la théologie n'est ni affective (Bonaventure), ni spéculative (Thomas) ; mais pratique et moralisatrice "").

Ces théories nouvelles sur les rapports des deux sciences sont symptomatiques. Toutefois, la doctrine de Scot n'a rien de commun avec la théorie averroïste des deux vérités (p. 469) ; car, s'il supppime Xharmonie de la philosophie et de la théologie, il proclame la subordination de la première vis-à-vis de la seconde. En effet, c'est le profond sentiment de l'infériorité de la philosophie qui le pousse à éviter la possibilité même d'un conflit entre les deux sciences. Bien plus, il suspecte à l'excès les forces de l'intelligence, en rétrécissant le champ de ses investigations. La raison se voile la face devant le mystère, docile et

') DE Martigné, op. cit.^ pp. 332 et 359. Cf. Pluzanski, op. cit,, pp. 6 et suiv. ; Vacant. op.cU.{Ann 1888-89, p. 465). Les remarquables travaux du P. Mingts aboutissent aussi à rapprocher le thomisme et le scotisme beaucoup plus qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. — *) In /. senUnt. Prol. p. 4, n. 42.

respectueuse. Toute pensée de révolte est étrangère à cette attitude puisque la raison même reconnaît que rien n'est plus conforme à la raison {ratioimhilhis) que la foi à la parole de Dieu. 345. Matière et Forme. — Scot s'autorise sans détours d'Avicebron (225), qu'il prend pour un philosophe chrétien ') : Tout être contingent est composé de matière et de forme, Scot ramène ainsi à ses origines véritables une théorie que ses prédécesseurs rattachaient à Augustin, et sur ce point d'histoire, il s'accorde avec S.Thomas (p. 406). Il faut distinguer une triple espèce de matière première : la « materia primo prima, secundo prima, tertio prima». La materia pri77io prima fonde, dans toute substance contingente, son indétermination et sa capacité de revêtir des manières d'être. Bien que dépourvue de toute détermination, elle possède une réalité (realitas) y dans la mesure où elle est le terme de l'activité créatrice ; et un geste du Tout- Puissant pourrait lui donner l'existence séparément de toute forme. Univoque pour tous les êtres contingents "), la materia primo prima est revêtue d'unité réelle, mais non d'unité numérique ^), car on verra aussitôt que chaque être a sa matière et est singulier. Quand Duns Scot compare le monde à un arbre gigantesque, dont la matière primo prima est la racine ^)j et qui se ramifie en substances corporelles et suprasensibles, il ne fait pas

') Il ne connaît d'autres philosophes juifs qu'Avicebron et Maimonide. L'influence d'Avicebron se manifeste principalement dans le de rerum principio. GuTTMANN, op. cit., (n» 233), pp. 159 et suiv. — *) De rer. princ.^ q. 8, art. 4. « Ego autem ad positionem Avicembronis redeo, et primam partem, scilicet quod in omnibus creatis per se subsistentibus tam corporalibus quam spiritualibus sit materia, teneo. » Puis : « Si ergo quaestio quaerat an omnia habentia materiam habeant unigeneam, vel univoce participent matériam, loquendo de materia i® i^ quae est in omnibus, dico quod sic. » — -*) Non oportet dicere quod omnia sint idem numéro sicut membra unius corporis, quia illa materia non habet unitatem numeralem saltem actu signato, sicut semen est unum numéro. Ibid. — *) Ibid. Ex his apparet, quod mundus est arbor quaedam pulcherrima, cujus radix et seminarium est materia prima, folia fluentia sunt accidentia; frondes et rami sunt creata corruptibilia, flos anima rationalis ; fructus naturae consimilis et perfectionis natura angelica. Unicus autem hoc seminarium dirigens et formans a principio est manus Dei, aut immédiate... aut mediantibus agentibus creatis.

lii!

une déclaration de réalisme outré, mais il recourt à une image pour opposer Dieu au fini d'une part, pour montrer d'autre part ce qu'il y a d'homogène dans le créé. — La materia secundo prima, douée des attributs de la quantité (contracta), suppose l'information d'une forme corporelle et par conséquent n'existe que dans les corps : elle correspond à la matière première de Thomas d'Aquin '). Enfin la materia tertio prima sert de substratum aux modifications accidentelles de corps déjà constitués.

Scot élargit de même la notion de la forme. Toute forme substantielle est principe d'une détermination intrinsèque de la matière, mais pas de toute sa détermination. Il y a une pluralité, une hiérarchie de principes déterminants dont la supérieure contient l'inférieure, depuis les formes génériques et spécifiques jusqu'à la forme individuelle, la dernière et la plus élevée, principe de la perfection terminale. Elles sont une même chose, mais suivant d'irréductibles formalités.

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