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En quoi consiste Taverroïsme antiscolastique

— Tandis que les scolastiques font de la raison l'arbitre de leur éclectisme et soumettent à son contrôle aussi bien les doctrines d' Aristote que celles de tout autre philosophe (locits ab auctoritate est infirmissimus) , les averroïstes occidentaux sont systématiquement asservis au Stagirite. Pour eux, le Stagirite est l'oracle de la vérité philosophique, et il faut conserver intact le dépôt sacré de ses idées. D'autre part, comme Averroès seul les a comprises, il importe d'identifier Aristote et son commentateur arabe, et pour cela de s'attacher à la lettre des écrits impeccables d'Averroès. L'infaillibilité philosophique d' Aristote et d'Averroès est un postulat qui revient sans cesse sous la plume des averroïstes, au xiif et aussi aux xiv^ et xv" s. Ces hommes, de parti pris, renoncent à toute originalité.

L'averroïsme latin comprend l'ensemble des théories d'Averroès et constitue dès lors une des philosophies du xiii« s. les plus rapprochées du péripatétisme '). Mais son intérêt historique dérive surtout de son caractère antiscolastique. Ce caractère oppositionnel, on le verra, affecte la solution de problèmes qui, dans tout système philosophique, sont organiques et fondamentaux. En reprenant des thèses péripatéticiennes, Averroès (et les averroïstes) d'un côté, les scolastiques de l'autre, leur ont fait des appliques et des modifications si importantes qu'ils ont abouti à des pôles opposés de la philosophie : la solution de certains problèmes capitaux en philosophie fut la pierre d'achoppement entre Vaverroïsme latin et la scolastique,

■) Nous ne croyons pas qu'on puisse affirmer sans réserves, avec le P. Manionnet, que «dans leurs grandes lignes, les doctrines d'Averroès sont contenues ^oit explicitement soit implicitement dans celles d' Aristote», Siger de Brabant t. VI des Philosophes Belges, p. 155. Averroès a forcé sur plus d'un point authentique doctrine d' Aristote, et Th. d'Aquin le fait remarquer à S de Brabant,

l'averroïsme antiscol astique.

On comprend, d'après cela, qu'en outre de ces divergences fondamentales, il se produit, entre averroïstes et scolastiques, des désaccords sur des points de détail ; de même que sur d'autres questions, les uns et les autres marchent la main dans la main. Cette entente existe surtout avec ceux d'entre les scolastiques qui s'inspirent plus franchement du génie péri pâté ticien : la raison en est évidente. C'est ainsi que S. Thomas aura de commun avec Siger de Brabant ses théories sur les universaux, sur l'unité des formes (ce qui explique les insinuations de J. Peckham, v. p. 431), sur le principe d'individuation des substances corporelles.

Nous basant sur les condamnations de l'averroïsme occidental et sur les écrits averroïstes publiés, signalons les principales doctrines antiscolastiques :

1° Viuiité de Vintellect Immain et le monopsycliisfue '). Cette thèse répugne le plus aux docteurs scolastiques : à preuve les traités spéciaux consacrés à la réfuter. En effet, elle est incompatible avec les principes fondamentaux de la scolastique sur la genèse des idées, entraîne l'union purement accidentelle de l'âme rationnelle et du corps et compromet la personnalité

(267 et 270).

2° La négation de Vivnnortalité personnelle est une conséquence inévitable de la première thèse '). Elle contredit formellement la théorie scolastique sur la vie future, ses récompenses

et ses peines (270).

3° Production du monde par une série dHnterrnèdiaires y et par voie de conséquence, négation de la Providence dans le gouvernement des hommes et des choses terrestres ^). La cause

*) Voici quelques formules du décret de 1277. Prop. 123 : Quod intellectusagens est quaedam substantia separata superior ad intellectum possibilen.; et quod secundum substantiam, potentiam et operalionem est separatus a corpore, nec est forma corporis. — Prop. 1 18 : Quod intellectus agens non copulatur nostro possibili ; et quod intellectus possibilis non unitur nobiscum secundum substantiam. Et si uniretur nobis ut forma, esset inseparabilis. Chart., I, 550.- ') Prop. 116 : Quod anima est inseparabilis a corpore, et quod ad corruptionein harmonie corporalis, corrumpitur anima. — ') Prop. 42-44> 5^, 61, 63, 70-73, 198, 199, etc.

première, immatérielle et simple, ne peut causer immédiatement qu'«// être, une intelligence. Celle-ci en produit une autre, et ainsi de suite. Le monde sensible est produit par la dernière intelligence céleste ; dès lors, il est ignoré de la cause première qui n'en prend aucun souci.

Ces théories sont destructives de la doctrine scolastique sur la création, la Providence, la conservation des êtres, le concours de la cause première à l'action des causes secondes. (260)

4° Toutes ces productions sont itécessitées et coéternelles à Dieu '). C'est la négation du caractère contingent du monde et de la liberté de l'acte créateur. (260)

5° Déterminisme cosniique et psychologique ; négation de la responsabilité morale^). Les phénomènes célestes et les conjonctions des planètes président à la succession des événements de notre globe et aux destinées de l'espèce humaine. Il y a une réversibilité éternelle des civilisations et des religions (y compris la religion chrétienne), commandée par la réversibilité des cycles stellaires. « Le christianisme a déjà paru et disparu indéfiniment, et continuera à le faire selon la position et la durée qu'il occupe dans la série des transformations qui constituent le cycle religieux total y> ^).

Le déterminisme psychologique renverse la morale scolastique (271).

6° La théorie des deux vérités. Les doctrines que nous venons de signaler sont en opposition avec le dogme catholique, et néanmoins les averroïstes protestent de leur respect pour la foi et l'Eglise. Afin de mettre à couvert leur orthodoxie, ils invoquent ce principe : Ce qui est vrai en philosophie peut être faux en théologie, et réciproquement '^).

') Les averroïstes font grand état de Véiermiè a par fe an fe et a parte post à.\x monde sensible et suprasensible. V. p. ex. la prop. 94 On a vu plus haut que pour S. Thomas, la raison ne peut démontrer l'impossibilité d'une « creatio ab aeterno». La thèse averroïste a une signification antiscolastique, parce qu'elle entend dire que la nature même du monde exige son éternité — ') Prop. 168 à 172. — ^) Mandonnet, op. cit.. p. 172. — *) La formule est expressément rappelée dans l'exposé des motifs du décret de 1277 : «dicunt enim ea esse vera

Pareille attitude implique la négation du principe de contradiction, les averroïstes admettant la véracité de la révélation chrétienne. Elle s'attaque directement à la doctrine scolastique sur les rapports de la raison et de la foi (246). N'empêche quo les averroïstes invoquaient en faveur de leurs enseignements l'autorité des pères de l'Église '). La théorie des deux vérités dissimule mal un relâchement dans la foi religieuse. On découvre les indices de ce relâchement d'une part dans les applications tlîéologiques auxquelles la logique conduisait les r.verroïstes. d'autre part dans la licence morale à laquelle font allusion les décrets universitaires de ce temps. Il ne paraît pas douteux que la théorie des deux vérités n'est qu'un subterfuge, auquel les averroïstes adhéraient pour la forme, et que placés entre la raison et la foi, c'est la foi qu'ils sacrifiaient. Ce qui explique les censures ecclésiastiques de 1270 et 1277 ").

secundum philosophiam, sed non secundum fidem catholicam, quasi sint due contrarie veritates» (Chart.. 1, 543). L'origine averroïste de la théorie des deux vérités est contestée par Miguel Asin, (v. p. 287). Il soutient que les averroïstes auraient, par leur théorie des deux vérités, faussé la pensée d'Averroès. Quoi qu'il en soit de la doctrine qu'Averroès défend dans ces deux traités, il expose la théorie des deux vérités dans les Commentaires d'Aristote. Et comme c'est par ces Commentaires que les latins ont connu Averroès, il demeure que sur ce point ils n'ont pas faussé la pensée d' Averroès. - ') V. p. ex. la quaestio inédite d'Alexandre d'Alexandrie (v. p. 1.) qui résume ainsi leur argument : « Numeratasubstantia, numeratur illud per quod intelligimus, quia se ipsa virtus intellectiva intelligit. Si autem numeratur illud per quod intelligimus, impossibile est quod diversi unum et idem et eodem modo intelligant ; quod est falsum et contra Augustinum ». Cf. De htiniana cognit. rat. anecdota S. Bonavenhirac etc. p. 220. — ") Y a-t-il eu un averroïsme populaire? C'est-à dire a-t-on, dans uie hérésie spéciale, appliqué les principes de l'averroïsme, et tiré leurs conséquences pratiques, notamment en morale.' Guillaume de Tocco parle de 1' «hérésie d'Averroès», qui prétend que tous les hommes n'ont qu'un seul intellect, erreur qui excuse les vices des méchants et diminue les vertus des siints. Il rapporte le fait d'un chevalier parisien à qui on demandait s'il voulait S3 confesser et qui répondit : si l'âme de S. Pierre est sauvée, la mienne le sera aussi, car si nous possédons le même intellect, nous aurons la même fin (Acta 59., I, ip. 66^). l^Q Directorîum inqiiisit. de Nicolas Eymerici dit de la même doctrine : «de là on peut inférer que l'âme maudite de Judas est la même que l'âme sainte de S. Pierre, ce qui est hérétique». Mais l'existence d'une hérésie propre, indépendante notamment d'éléments cathares, n'est pas jusqu'ici suffi-

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