‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 151 sur 223 · SIGER DE BRABANT · texte numérisé non relu

SIGER DE BRABANT

ses doctrines. Peu de détails sont connus avec certitude dans la vie de Siger de Brabant. Il est maître es arts à Paris dans la nation des Picards et, pendant une dizaine années, l'âme des agitations qui se succèdent au sein de l'Université. Dès 1266, il donne maille à partir au légat Simon de Brie, dans les affaires disciplinaires, et dans la division des nations, relative à la nomination du recteur, c'est lui qui inspire les voies de fait. Frappé une première fois en 1270, Siger n'en continue pas moins son enseignement, et accentue sa position antiscolastique. De 1272 à 1275 une nouv^elle scission éclate entre deux partis recrutés dans les diverses nations, et Siger en est l'inspirateur : il tient en échec le recteur Albéric de Reims, et se met à la tête des opposants. C'est l'époque où son enseignement a le plus d'éclat : il est le leader de l'averroïsme et entraîne dans son sillage un groupe important d'étudiants et de maîtres es arts (Schoiares Golardiae) '). Les mesures et décrets pris entre 1270 et 1277 (v. p. 1.) se rattachent directement aux menées du maître brabançon. Une seconde condamnation en 1277 met fin à son enseignement. Est-ce au sujet de cette condamnation que, le 23 octobre 1277, Simon Duval, le grand inquisiteur pour la France, cite Siger à son tribunal .' La connexion entre ces deux événements ne paraît pas douteuse. Dans tous les cas, Siger a quitté Paris à cette date ; il en appelle de la juridiction de l'inquisiteur à celle de la cour romaine. Siger mourut à Orvieto, entre les années 1281 et 1284, assassiné par son cleriais, qui était devenu fou. Le continuateur brabançon de la chronique de Martin de Troppau écrit : « Qui Sygerus, natione Brabantinus, eo quod opiniones contra fidem tenuerat Parisius subsistere non valens, Romanam curiam adiit ; ibique post parvum tempus a clerico suo quasi démenti perfossus periit » ').

L'œuvre capitale de Siger, le de anima intellcetiva, n'est pas un commentaire du traité d'Aristote, mais un ouvrage consacré à des questions fondamentales demeurées obscures pour Aristote, Il a directement inspiré le de iinitatc Intellectus contra averroistjss de Thomas d'Aquin ^). Les deux traités parurent en l'an 1270 qui marque une des périodes de fiévreuse discussion entre averroïstes et scolastiques. On connaît encore de Siger (rédigés entre 1266 et 1276) une question de aeternitate mimdi, deux quaestiones naturaUs, trois traités de logique (les qiiaestiones logicales, une question utnim hec sit ver a « Homo est animal, nullo homine existente^, un recueil de six /m/>ossiâiliaJ, une question logique Omnis homo de necessitate est animil et un écrit sur le 3'"° 1. de l'âme. D'autres écrits auxquels Siger renvoie, sont sortis de sa plume. Mandonnet croit qu'il pourrait être l'auteur d'un traité de necessitate et contingentia causarum^^) dont l'inspiration averroiste n'est pas douteuse, et qui doit avoir été écrit à l'époque des agitations précédant la condamnation de 1277.

') Garlande était le quartier des écoles. — *) Monum. Germ. histor. Script.^ t. XXIV, 236. V. les éléments de la question Maxdonxet, VI, 277 et suiv. — Cf. Baeumker, Arch. Gesch. Philos., 1899, P- 74-— ') Chart., I, 487.— ^) Publié par Mandonnet d'après un manuscrit rempli de traités averroïstes et provenant du legs fait à la Sorbonne par G. de Fontaines.

Les œuvres de Siger révèlent un professeur d'une clarté, d'une précision et d'une finesse remarquables.

359. Doctrines de Siger. — Siger de Brabant prend des alku'es de chef d'école ; il s'élève ouvertement contra praecipiios viros in philosophia Albertuin et Thomam '). et les accuse de dénaturer Aristote. Lui-même défend tout le credo averroïste ^).

Mandonnet décrit la lutte corps à corps entre Siger et S. Thomas, à propos de la question capitale de l'unité numérique de l'intelligence dans l'espèce humaine; il expose parallèlement l'attaque et la défense. Voici le raisonnement de Siger dans le de anima intellcetiva : à côté de l'âme végétative-sensible qui informe chaque organisme humain, il existe une âme intellective, séparée du corps par sa nature et qui vient temporaire, ment s'unir à lui pour y accomplir l'acte de la pensée. Cette union est suffisante pour qu'on puisse attribuer la pensée à l'individu humain. L'âme intellectuelle, continue-t il, ne peut être la forme du corps, car elle informerait un organe, et serait dès lors matérielle. Cette âme immatérielle est unique, parce qu'elle exclut de son sein le principe même de l'individuation, c'est-à-dire la matière. Au demeurant, elle n'est jamais entièrement séparée des corps humains, car en elle vit l'essence entière de la race ; l'homme meurt, l'humanité est immortelle ^).

Dans deux chapitres du de anima et dans le de aeternitate mundiy Siger démontre, à l'appui de ce système, que dans les espèces terrestres où tous les individus naissent par «génération», il est impossible de poser un premier générateur ; impossible aussi de poser un commencement ou une fin dans la vie des êtres immatériels : à tous les stades de sa perfection le monde est marqué du sceau de l'éternité ^). Toute essence est toujours réalisée dans quelque existence, n'y ayant point de distinction réelle entre celle-ci et celle-là. Dès lors, la question de savoir s'il y a une vie future n'a plus de sens. La théorie des deux

') Chart., I, 487. — ') Mandonnet, op. cit., chap.Vl et suiv. — ') Mandonnet, op. cit., pp. 112 et suiv. — *) Ibid., p. 118 et suiv.

OPPOSITIONS A L AVERROISME.

vérités est invoquée à chaque pas par le philosophe brabançon, et notamment à propos de l'unité de l'âme et de la réversibilité éternelle des cycles historiques. Il oppose Aristote et la solution «dictée par la raison » à celle proposée par le dogme : comédie ou cynisme, ce procédé a été l'objet, de la part de S. Thomas, de sévères, mais justes critiques '). Le ton de ses réfutations dans le de unitaie intellectus est d'une véhémence qu'on ne rencontre pas ailleurs dans ses œuvres.

360. Boèce de Dacie et Dernier de Nivelles. — BoÈCE DE Dacie (Boetius de Dacia), maître séculier de la faculté des arts ^) était un averroïste notoire. Un manuscrit de la Sorbonne déclare que Boèce fut frappé par le décret de 1277, et R. Lullus associe son nom à celui de Siger. Suivant le renseignement de Peckham, Boèce finit misérablement sa vie en Italie. Ses écrits se rapportent principalement à la logique^), et dans l'un d'eux, Hauréau signale plusieurs thèses, secondaires il est vrai, qui correspondent à des propositions censurées en 1277 ^).

Quant à Bernier de Nivelles, chanoine de S. Martin de Liège tout comme Siger de Brabant ^), il fut comme lui suspecté

') De unitatc intellectus^ cap. VII, et un sermon de S. Thomas que Mandonnet place en 1270, p. îop. On s'est perdu en conjectures sur le mobile qui a déterminé Dante à placer l'éloge de Siger dans la bouche de S. Thomas. Voici l'explication de Baeumker {op. cit., pp. 97 et suiv.) : Le poète de la « Divine Comédie» s'est abandonné à ses sympathies personnelles pour les hommes en vue de son temps, et n'a jamais été assez répandu dans les controverses de savants pour prendre une position franche et réfléchie en matière philosophique. De même que dans la bouche de S. Bonaventure il a pu placer l'éloge de Joachim de Flore, de même il fait proclamer par S. Thomas, les mérites de Siger de Brabant. Mandonnet croit que Dante a été guidé par le désir de placer à cet endroit du Paradis un philosophe péripatéticien. Or Siger et Boèce de Dacie sont les seuls maîtres célèbres qui soient exclusivement philosophes. (9/. <:/V.,p. 305. — ') La tabula des œuvres dominicaines du xiv® s. cite un Boèce de Dacie, que Mandonnet identifie avec l'averroïste. Il attribue cette mention soit à une erreur du bibliographe, soit à ce fait que pour échapper aux rigueurs de la condamnation, Boéce se serait fait dominicain. Op. cit., p. 225-231. — ') De tnodii significandi, questions sur les deux analytiques, sur les topiques, sur les sophisme s : des sophismata ; quest. sur le 4™« 1. des météores. — ♦) Hauréau, Journal des savants, 1886, p. 176. In octo l. topic. (Ibid.). — ^| « Il semblerait que Liège ait fourni un contingent tout spécial aux maîtres averroïsles de Paris ». Mandonnet, «W., p. 137, n.

d'hérésie, en 1277, et cité en même temps au tribunal de Simon Duval ; mais il fut renvoyé des fins de poursuite ').

361. Oppositions à Taverroïsme. — i° Les condamnations. L'autorité académique et religieuse s'émut des progrès de l'averroïsme antiscolastique et des dangers que présentaient pour la théologie catholique ses doctrines fondamentales.

Le premier acte répressif "") est le décret de 1270, où l'évéque de Paris, Etienne Tempier, condamne publiquement l'averroïsme et ses sectateurs. Voici les thèses frappées : Quod intellectus omnium hominum est unus et idem numéro. Quod ista est falsa vel impropria : Homo intelligit. Quod voluntas hominis ex necessitate vult vel eligit. Quod omnia, que hic in inferioribus aguntur^ subsunt necessitati corporum celestium. Quod mundus est eternus. Quod nunquam fuit primus homo. Quod anima, que est forma hominis secundum quod homo, corrumpitur corrupto corpore. Quod anima post mortem separata non patitur ab igné corporeo. Quod liberum arbitrium est potentia passiva, non activa et quod necessitate movetur ab appetibili. Quod Deus non cognoscit singularia. Quod Deus non cognoscit alia a se. Quod humani actus non reguntur providentia Dei. Quod Deus non potest dare immortalitatem vel incorruptionem rei corruptibili vel mortali ^). L'autorité n'intervint que pour terminer une agitation doctrinale, dont fait foi notamment la lettre de Gilles de Lessines à Albert le Grand '^). Les averroïstes n'en continuèrent pas moins à enseigner dans des conventicules secrets ainsi qu'on l'apprend par plusieurs décrets, et par cette apostrophe de Thomas d'Aquin dans le de u?iilate intellectus : non loquatur in angulis nec coram pueris. Les années 1 272-1 275 remplies par l'opposition de Siger de Brabant au parti d'Albéric, sont marquées de plusieurs décrets qui visent l'averroïsme. C'est la théorie des deux vérités que semble viser le statut de la faculté des arts de

■) Baeumker, op. cit., 65 ; Mandonnet, op. cit., p. 257. — *) L'acte du concile de Paris de 1210 n'a qu'une valeur préventive (232). — ^) Chart., I, 486. — *) V. Mandonnet, op. cit., p. 105. Les 13 premières thèses dont parle la lettre de G. de Lessines coïncident avec les thèses du décret de 1270 (p. 430).

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