OPPOSITIONS A L'AVERROÏSME
1272 interdisant aux maîtres de traiter des matières purement théologiques « qui ne les regardent pas », ou de formuler des propositions contraires à la théologie '). La scission disciplinaire de la faculté des arts était à peine terminée par une intervention du légat (1273) que l'université entière dut prohiber les enseignements en secret (2 sept. 1276), et le légat fut forcé de frapper d'excommunication divers délits qui montrent combien la position prise par l'averroïsme était désastreuse pour la foi et la religion "").
La fin du de uiiitate iiitellectus contra aver rois tas de S. Thomas atteste aussi que les averroïstes tranchaient des questions purement théologiques. « Non caret (il s'agit de S. de Brabant) etiam magna temeritate quod de his quae ad philosophiam non pertinent, sed sunt purae fidei, disputare praesumit, sicut quod anima patiatur ab igné inferni ». Tout cela explique que la théorie des deux vérités était devenue un subterfuge pour masquer des doctrines hérétiques, et que l'autorité ecclésiastique se vit obligée de frapper un grand coup.
Les 219 propositions frappées par la censure du 7 mars 1277 ne forment pas un bloc doctrinal homogène. Elles atteignent avant tout l'averroïsme de Siger de Bi abant et de Boèce de Dacie, dans ses principes et dans de multiples applications. Sauf les propositions relatives à des doctrines morales et théologiques, qu'on n'osait pas enseigner ouvertement et qui semblent dès lors avoir été fournies par l'enquête orale, les thèses censurées sont
') Chirt.^ I, 499. Déjà en 1247, pareille interdictioa avait été faite aux professeurs de logique, par le légat Odon, évêque de Tusculum, dans sa condamnation des erreurs de Jean de Brescain : «...ne puritas studii que hactenus Parisiis viget ex praesumptione quorumdam qui theologica logicis inserentes non intelligunt neque que loquuntur, neque de quibus affirmant ». I, 207. Cf. le serment des incipientes in artibus (1280) ibid., p. 586. D'autres actes, parfois les mêmes, tendent à modérer le zèle des théologiens dans leur emploi de la méthode dialectique. Voir p. ex. des lettres de Grégoire IX aux maîtres et écoliers de Paris, ibid., 138. Le légat Odon parle à la fois des « logiez theologice et theologi philosophice procedentes », ibid., 207. — *) Mandoxnet, ^/. cit. y p. 195-212. Des clercs s'oubliaient jusqu'à jouer aux dés sur les autels des églises.
extraites des écrits averroïstes '). Mais d'autres doctrines que celles des averroïstes y sont interdites, notamment de Thomas d'Aquin (p. 428), de Gilles de Rome (p. 442), de Bacon (370) Ainsi que plusieurs théories néo-platoniciennes ""). L'évèque de Paris et son parti ont voulu expurger les écoles de tout ce qui leur déplaisait.
Ces décrets réitérés inspirèrent à d'aucuns l'idée de rassembler les erreurs répandues dans les écoles. On trouve dans ces répertoires, non seulement les thèses censurées par Etienne Tempier, mais les condamnations d'Oxford (p. 443). Ces Coinpilationes errornm omnium in Anglia et Parisius condemnatoriim apparaissent à la fin du xiii^ et au commencement du xiv^ s. ^). D'autres compilations ont une portée plus générale. Le traité de erroribus philosophorunif faussement attribué à Gilles de Rome, et dans laquelle Mandonnet voit l'œuvre d'un dominicain espagnol, contemporain de la formation de l'école thomiste *), contient un ensemble d'erreurs issues d'Aristote et de ses grands sectateurs Averroès, Avicenne, Algazel, Alkindi et Maimonide. Cet écrit, qui se signale par l'étendue des informations et l'intelligence des doctrines, a une tendance à décharger la responsabilité d'Aristote.
2° Les polémiques. Déjà le de universo de G. d'Auvergne contient un article intitulé : « Destructio erroris Aristotelis, Alfarabii et aliorum qui posuerunt omnes animas separatas unam esse, ipsaque separatione a corporibus unam fieri atque illas uniri » ^). On peut dire qu'aucun scolastique de la seconde moitié du xiii^ s. n'a passé sous silence la thèse de lunité de l'intellect humain, et toujours pour la combattre. Albert le Grand
') Op. cit., p. 219. Mandonnet conclut : « la condamnation de 1277 vise donc le péripatétisme en général ». Ce jugement paraît excessif. Les théories constitutives du péripatétisme p. ex. l'acte et la puissance, la matière et la forme ne sont pas touchées. C'est la partie afitiscolastiqued^ l'averroïsme qui est censurée. — ') Prop. 30 : la création par intermédiaire; prop. 92, 102 : l'union intrinsèque des corps célestes à des intelligences astrales. — ') Char t. y I, 556, Une de ces collections est publiée par d'Argenïré. Collectio JudicioruiUy I, p. 184. — *) Op. £it„ t. VII, p. xxvii et suiv. — =) Pars I, c. XI, p. 771, éd. 1591.
478 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XLlf SIÈCLE.
(p. 392), Thomas d'Aquin (p. 402), Gilles de Rome (p. 443), R. Lullus (v. p. 1.) lui consacrent des traités spéciaux. Duns Scot, parlant des erreurs philosophiques d'Averroès, écrit : « talis errans esset a communitate hominum et naturali ratione utentmm exterminandus » '). Tous concluent contre Averroès une alliance offensive et défensive, malgré la diversité philosophique qui les sépare par ailleurs : fait qui accuse bien leur parenté scol as tique.
362. Bibliographie. — L'ouvrage fondamental est celui du P. Mandonxet, cité n° 229. Première Partie : Étude critique. (Louvain, 1910). Deux. Partie: Textes. (Louvain, 1909), publie presque toutes les œuvres de Siger(Ouaestiones logicales; Ouaestio utrum haec sit vera : homo est animal nullo homine existente; Impossibilia ; Questiones naturales ; de aeternitate mundi ; de anima intellectiva). On y trouve en outre un traité averroiste d'attribution incertaine : de necessitate et contingentia causarum ; le traité de quindecim problematibus d'Albert le Grand; une liste des 219 proposit. condamnées en 1277, groupées ici suivant un ordre logique ; le traité de erroribus philosophorum. Ces 2 vol. qui forment une œuvre de très grande valeur remplissent les t. VI et VII des Philosophes Belges. M. Pelzer publiera dans la même collection deux écrits inédits de Siger. Baeumker, Die Impossibilia d. Siger von Brahant. Eine philos. Streitschrift aus d. xiii Jahrh. («eitr. Gesch. Phil. Mitt., 11,6, 1898) qui avait vu dans les Solutiones l'œuvre d'un adversaire, s'est rangé depuis à la thèse de Mandonnet qui restitue le traité à Siger et le classe parmi les exercices de sophistique dirigés par les maîtres. Baeumker. Zur Beurteilung S. v. B. (Philos. Jahrb.,1910, pp.177-202 ; 352-366) : Um S. V. B. (ibid., 1911); Mandonnet, Autour de S. de B. (R. Thomiste, 1911 ); DONCŒUR, Noies sur les Averrolstes latins. Boèce de Dace (R. sciences philos, et Théol., 19 10, p. 500). Mandonnet a montré que ces notes sont sans portée, op. citi^xi et 314; Renan, op. cit., n°226. Deux. Partie. Chap. II. « L'averroïsme dans la philos, scolast. » qui contient de nombreuses erreurs. Picavet, UarurroismeetlesaverroUtesduXIII^s.y^?i^xh% le de unitate intell.contraaverr.de S. Thomas (Revue histor. relig., 1902, 14 p.). R>en de neuf. Grabmann a découvert à l'Ambrosienne un second ms. des Impossioilia (Theol. Quartalsch. 1911). Sur la façon dont mourut Siger, nombreuses controverses entre historiens de la philos, et romanistes. On trouve des avis divers chez Baeumker, op. cit., p. 114 et dans Arch. f. Gesch. Philos., 1899; MandOxNNET, op, cit., Chap. XI ; Gaston Paris dansRomania, 1900; Ch. Langlois dans Revue de Paris 1901 et Grande Encyclopédie.
') In IV t. Sent., dist. 43, q. 2.