THIERRY DE FRIBOURG
concernent datent de 13 10, et c'est dans les premières années du XIV^ s. qu'il aurait écrit ses principales œuvres.
Celles-ci dénotent chez leur auteur une étonnante fécondité et une grande étendue de savoir. Les plus importantes sont : de liice et ejus origine, de coloribus, de iride et radialibus ivipressionibus, de miscibilibus in mixto, de intelligentiis et motoribtis cœlorum, de tribus dÂfficilibus articulis, de cognitioite entium separatorum, de esse et essentia^ de habitibus et surtout le de intellectu et intelligibili où sont résumées ses conceptions systématiques les plus originales.
Thierry de Fribourg intéresse à trois points de vue l'histoire des idées du xill^ s. Comme hofnme de science il conçut une théorie nouvelle et remarquable de l'arc en ciel, qui devait être reprise par Descartes. Quand il l'exposa au provincial de son ordre, celui-ci, dit-il, lui enjoignit de la consigner par écrit. Comme mystique, il se rapproche par bien des côtés de maître Eckehart. Comme philosophe, Thierry est un penseur hardi et original. Il se sépare volontiers des cojnmuniter loquentes ou des docteurs de son ordre, et il s'en vante. Par contre, il défend énergiquement les innovations doctrinales du thomisme sur des questions de premier ordre et passionnément controversées : unité de la forme substantielle; passivité de la matière première et impossibilité intrinsèque d'une matière existant sans forme ; non impossibilité intrinsèque d'une création ab aeterno. D'autre part, il perpétue une série d'enseignements de l'ancienne scolastique et s'attache de préférence à ceux qui sont de provenance augustinienne. Il souscrit enfin à des théories telles que la distinction des deux intellects, l'irréductibilité de la sensation et de la pensée, la composition de forme et de matière, qui l'apparentent à la famille scolastique.
Mais l'ensemble de ces éléments thomistes et augustiniens sont incorporés dans une systématisation dont le caractère néo-platonicien est plus accentué que chez Witelo. Les £'/^;;/^;7/a Theologiae sont cités à chaque page, et Proclus est mis sur le même pied que S. Augustin et Aristote. A entendre le philosophe dominicain,
ces trois penseurs s'accordent sur la doctrine que lui-même expose dans ses traités.
368. Doctrines philosophiques. — i) Métaphysique et Cosmologie. A la base de la métaphysique se trouve la théorie de la production des êtres par des intermédiaires, suivant une progression causale descendante, sectmdmn modiwi evtaimtio77is . L'idée émanative, absente chez Witelo, est dominante chez Thierry et le rapproche d'un pas de plus de la conception alexandrine. La production des êtres n'est pas l'œuvre directe de Dieu (contre la théorie commune) ; celui-ci produit par une ebullitio les intelligences pures (qu'il ne faut pas confondre avec les anges) ; de celles-ci dérivent les esprits qui animent les corps célestes ; ceux-ci engendrent les substances sensibles de notre terre '). L'acte primordial, le Xôyoç de Dieu par la vertu duquel il se fit que les intelligences pures reçurent leur être, mérite seul, selon Thierry de Fribourg, le nom d'acte créateur, au sens scolastique du mot "*). Tout agent de la hiérarchie causale tenant de Dieu, en fin de compte, et son être et sa causalité, la production des intelligences célestes et de l'univers sensible demeure son œuvre indirecte. De plus, les êtres finis n'étant pas de simples prolongements ou des formes de l'énergie divine (néo-platonisme, p. 84), mais des substances distinctes de Dieu et distinctes entre elles, Thierry rejette bien loin toute conception panthéiste, et le thème néo-platonicien est transposé dans la tonalité scolastique.
Il serait déraisonnable de nier la possibilité d'un monde étemel (contre Henri de Gand, cf. Thomas d'Aquin). Quand bien même le monde n'aurait pas eu de commencement^ il ne serait pas coéternel à Dieu. Dieu est superéternel (superaeternitas) ; les
') Cette production s'appelle interior transfusio, qiio aliquid fluat in aliiid (p. 129) ; ebullitio ; ordo emanationis ut scilicet unus ab alio et ab isto alius et sic deinceps fluat in esse (p. 133). — *) «... Hoc tamen in omnibus salvo quod solus Deus créât... quia quicquid agit causa secunda in essentialiter ordinatis agitur a causa superiori », p. 132. Grâce à cette nuance, observe Krebs (p. 68), il évite de souscrire à la prop. 30, condamnée par E. Tempier et visant d'autres philosophies émanatives.