THIERRY DE FRIBOURG
intelligences pures, y compris l'intellect agent sont éternelles ') ; les corps célestes ont eu un commencement, mais n'auront pas de fin, les substances terrestres sont seules dans le temps.
Des principes communs régissent la production intellectuelle : toute intelligence qui procède d'une intelligence antérieure reçoit et conserve son être de l'acte contemplateur grâce auquel le générateur connaît l'intelligence engendrée. Celle-ci à son tour connaît le principe d'où elle dérive (Proclus). Dans toute intelligence pure, son être même est de penser (contre Thomas d'Aquin) ; elle est intellectus in actu per essentiam.
Sur le fondement (ratio) de l'individuation, Thierry présente une solution propre : la raison qui dans une espèce permet la multiplicité de nombreux individus, est la présence dans chacun de ces individus, d'éléments étrangers à l'essence spécifique. Ce qui individualise les êtres, c'est qu'ils ont des partes post totum quae non i?igrediu?itur defmitionem . Or ce^ partes post totum ne visent pas seulement des éléments quantitatifs — ce qui permettrait de réduire la doctrine de Thierry de Fribourg à celle de Thomas d'Aquin — , mais des éléments qualitatifs, tels qu'une propension naturelle de l'être à dépenser son agir dans une direction déterminée (respectus, habitus).
Thierry, qui sur tant de points se sépare de Thomas d'Aquin le combat aussi sur la distinction réelle de l'essence et de l'existence, et même en citant ses formules. Sa solution se rapproche de celle de H. de Gand et de G. de Fontaines : il n'y a entre \entitas et Vessentia qu'une distinction de raison, engendrant deux diverses façons de parler : « totam enim essentiam rei, quam importât in sua significatione ens in concreto, sicut dictum est, eandem importât in sua significatione entitas in abstracto » *). Les substances corporelles sont composées de matière et de forme. La matière est indéterminée et comme telle n'est pas
') A Dieu il attribue la superaeternitas, aux intelligences pures Vaeternitas, évitant ainsi la proposit. 5 des censures de 1277 : «Quod omnia cogeterna sunt primo principio ». — ') De ente et essentia, édit. Krebs, p. 522.
susceptible de recevoir l'acte essentiel (Thomas d'Aquin, contre Henri de Gand) ; la forme est unique, comme principe déterminateur (Thomas d'Aquin) ; les substances spirituelles ne sont pas composées de matière et de forme (Thomas).
2) Psychologie. L'âme, forme substantielle du corps (Aristote) est identique à ses facultés (Augustin). Car le principe mystérieux de son être est l'intellect agent (abditum mentis ; principium causale essentiae animae). Or, l'intellect agent est une intelligence pure, née du Xôfoç divin. D'où il suit qu'en l'âme l'être est identique à l'agir. L'activité de l'âme ne se différencie que par la direction suivant laquelle elle se dépense conformément à ses inclinations naturelles (habitus, respectus). Dans l'âme tout est activité. Elle agit, comme la pierre tombe, dès que les conditions d'exercice sont données. Toute connaissance est phénomène actif. La sensation se produit, non sous l'influence causale de l'objet extérieur, mais à l'occasion de sa présence. Quant à l'idéologie de Thierry de Fribourg, l'application qu'il fait à l'intellect agent des principes exposés plus haut donne une physionomie toute spéciale à la théorie de l'origine et de la genèse des idées. L'intellect agent — multiplié d'homme à homme, contrairement au panpsychisme d'Averroès que Thierry réfute — connaît Dieu, son producteur, et en Dieu il voit les formes exemplaires de toutes choses ; ainsi on peut dire que nous connaissons toute vérité dans les rationes aeternae. Voilà une paraphrase nouvelle et curieuse de la thèse augustinienne de l'illumination divine. L'intellect agent, nanti des species intelligibiles de toutes les choses '), les produit ou les projette dans l'intellect possible, à Y occasion des perceptions sensibles, déterminant alors la connaissance actuelle de la quiddité abstraite des choses. L'entendement passif est propre à chaque homme (contre Averroès) et produit de l'intellect actif, et si celui-ci ne fait pas fructifier à tout moment son trésor de savoir, c'est que le corps
') Intellectus agens, sicut se ipsum, sic omnia alia intelligit per suam essentiam eodem modo quo se inteUigit et eadem simplici intentione. De tribus difficilibus articulis, Krebs, op. cit., p. 74.
ROGER BACON
est un obstacle à la claire vue de l'âme. Autre conséquence : l'entendement passif ne connaît pas seulement les species intelligibiles et par leur intermédiaire les res extra, mais aussi l'intellect agent, qui en le connaissant lui dojwe l'être ').
La volonté est une inclination naturelle de l'âme, consécutive à la représentation d'un bien particulier par la vis aestiniativa. Elle est nécessairement portée vers l'objet de pareille représentation ; elle est principium non effectivum, sed tantum inclinativum ^). La représentation universelle, fruit de l'entendement, ne joue aucun rôle dans notre vie morale. C'est un amoindrissement de la liberté.
369. Bibliographie : Baeumker, Witclo, cin Philosoph iind Naturforscher des XIII. Jahrb. (Beitr. Gesch. Philos. Mitt., Munster. 1908). Publie pour la première fois le de intelligcntiis. Étude très fouillée sur vie et œuvres. On trouve intercalées dans cette étude d'importantes monographies sur l'histoire des preuves de l'existence de Dieu au moyen âge, sur la philosophie de la lumière, sur l'idéologie platonicienne au moyen âge, sur la doctrine des intelligences. — Engelbert Krebs, Mehtcr Dietrich (Theodoricus Teulonicus de Vriberg). Sciii Lebc7i. seine Wcrhe. seine Wissenschaft (Beitr. Gesch. Phil. Mit t., Munster, 1906). Excellente étude. Krebs publie in extenso le de intellectu et le de habitibus. Sur ce livre Cf. notre étude sur T. de Fribourg, R. Néo-scol., 1906. p. 434-441, Edit. du de etite et essentia d'après un mscrit du Vatican, par Kreiîs, dans R. Néo-scol., 191 1, p. 519-536. — GrabmaNxX, Der Neiiplatonismus in d. deiitschen Hochscholastik, Philos. Jahrb., 1910.
§ 2. — Direction expêrime7itaie. Roger Bacon.
370. Vie et Œuvres. — Roger Bacon naquit en Angleterre, vers 1210/15, étudia de bonne heure à Oxford, puis à Paris, où il enseigna (vers 1245). Dès sa jeunesse il se livra avec ardeur à l'étude des langues et des sciences. Entre 1251
') Intellectus possibilis non solum se habet ad intellectum agentem tanquam ad objectum quantum ad rationem in qua ex ipso aliquam rem intelligit, sed cum hoc modo se habet ad ipsum tanquam ad principium activum et profluxivum sui... Fulget igitur secundum praehabita intellectus agens in intellectum possibilem sub ratione cuiuscumque intelligibilis, quod apprehenditur per intellectum possibilem, sub ratione inquam determinata et propria uniuscuiusque intelligibilis, et hoc est proprium intellectus possibilis, sic apprehendere suura principium, a quo procedit scilicet sub ratione tali secundum proprietatem essentiae ipsius principii, quae omnia in se continet suo modo. — *) De cognitione entium. separatorum, ibid., p. 96.
488 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE AU XIIl'' SIÈCLE.
et 1257, Bacon entra chez les Franciscains, probablement au couvent d'Oxford. Même après son éloignement de la vie scolaire (1257), il poursuivit sans relâche ses recherches et ses travaux, bien que la sévérité et l'hostilité de ses supérieurs ne lui permissent pas de communiquer ses écrits au dehors. L'élévation au pontificat d'un ami puissant fut dans sa vie un événement décisif : Clément IV. par lettre du 22 juin 1266, enjoignit à Bacon de lui envoyer l'ouvrage qu'il projetait d'écrire, et cela malgré la défense de ses supérieurs. Au cours de 1267, Bacon adressa à son protecteur VOpiis majus et YOpus minus, et peu de mois après, VOpus tertium. D'autres écrits sortirent rapidement de sa plume. Vantard et plein d'estime pour lui-même. Bacon regarde de haut les hommes et les institutions de son temps. Quand en 1277, Tempier condamna l'astrologie judiciaire '), Bacon se sentit visé, et il composa le Spéculum astronomiac, à la fois pour défendre ses conceptions astrologiques et critiquer l'acte de Tempier. Cette démarche, jointe aux dénigrements que Bacon prodiguait aux plus hautes personnalités, y compris le pape, eut de graves conséquences; le général franciscain Jérôme d'Ascoli condamna la doctrine de Bacon et lui infligea la peine la plus lourde, l'incarcération '). Que celle-ci ait duré quatorze ans, le fait n'est pas démontré. Il mourut vers 1292/94.
UOpus mnjus, dédié à Clément IV, est l'œuvre principale de Bacon et comprend sept parties : causes de nos erreurs; rapports de la philosophie et des sciences avec la théologie; linguistique; mathématiques ; perspective; science expérimentale; philosophie morale. L'O/ws/w/ww^ doit, dans la pensée de Bacon, reprendre en abrégé les matières de VOpus majus. Sont neufs l'exposé dé l'alchimie spéculative et une étude sur la décadence de la science théologique et ses causes (septem peccata studii principalis quod est theologiae) ^). UOpus tertium abrège et commente les deux premiers, approfondit de nouvelles questions de science et donne de nombreux renseignements sur la carrière de Bacon ♦). — Bacon nous a laissé le plan d'une œuvre synthétique, scriptum principale, mais qui ne semble pas distinct des ouvrages que nous possédons. Il devait s'y s'occuper : !<> de grammaire et de langue; 2« de mathématiques : 30 de sciences naturelles; 4° de métaphysique et de morale. Outre des commentaires sur divers livres d'Aristote, œuvres de jeunesse ; un compendium studii philosopiiiae (vers 1271-76) où il s'étend <à nouveau sur les défauts des études ; un traité de miiltiplicatione specierum (étude de l'efficience des corps); les communia naturalium; le spéculum astronomiae ; un compendium studii theologiae, sa dernière œuvre, on attribue à Bacon une foule d'opuscules et de traités. La chronologie et l'ordre de ses ouvrages ne sont pas définitivement établis. Bacon n'est pas un esprit didactique; il travaillait sans ordre et se reprenait. Duhem montre que les Communia naturalium sont une sorte de résumé des précédents. Un traité de probationefidei, faussement attribué à Nicolas de Strasbourg, et que
') Cf. p. 476. — •) V. Mandonnet, art. cité plus loin. — ^) Brewer, p. xxxiv, 322. — ♦) VJOpus majus, sera cité d'après l'éd. Bridges, VOpus minus, VOpus tertium d'après l'éd. Brewer.
ROGER BACON
Delorme restitue à Bacon, n'est qu'une ébauche de la Metaphysica, et celle-ci est remaniée à son tour dans VOpus majus ').
371. Personnalité de R. Bacon. — Bacon attache la plus grande importance aux sciences naturelles, aux mathématiques, à la perspective et à l'optique, à la géographie, à l'astronomie, à l'alchimie, à l'étude des langues. Il connaît les sciences de façon remarquable, et mieux qu'aucun autre de ses contemporains. Non seulement Bacon fait un vigoureux plaidoyer en faveur de la méthode expérimentale, mais lui-même est un observateur et un chercheur. Il fait des applications de la géométrie à la physique, supérieures à celles des Arabes; il fabrique et perfectionne des instruments d'optique. Aux scolastiques, ses contemporains, il reproche amèrement, et sans jamais s'en lasser, leur négligence de l'observation, et en général de l'étude des sciences. Bacon est un remarquable homme de science, et c'est son plus beau titre de gloire.
Il étudie le mouvement intellectuel de son temps, et à ce titre ses œuvres constituent pour l'histoire des idées au xiii'' s. une source de premier ordre. Il faut toutefois faire d'expresses réserves sur les jugements qu'il porte et qui s'inspirent d'une rigueur allant parfois jusqu'à l'injustice. Albert le Grand surtout fut l'objet de ses attaques, si bien qu'il crut devoir répondre à Bacon par des paroles sévères '). Plein d'admiration pour Aristote, il accuse ses contemporains de ne pas l'avoir compris dans les fautives versions latines dont ils se servaient. Mieux voudrait pour les Latins ne rien connaître d'Aristote que de le posséder dans de si détestables traductions. «Si enim haberem potestatem super libros Aristotelis, ego facerem omnes cremari » ^). D'ailleurs lui-même ne le comprend pas toujours ^). Sur les premières traductions latines d'Aristote ^), sur les études chez les francis-
■) Delorme, op. cit., p. 212. — *) Fin de son comment, sur Politique d'Aristote. — 3) Compendium philosophiae, éd. Brewer, p. 469. — ♦) Ainsi il soutient cette énormité qu'Aristote aurait enseigné la Trinité, la création et la non éternité du monde. Mandonnet, Siger, t. VII, p. XXI. Suivant Mandonnet, Bacon suit comme grande autorité, R. Grossetête. — =) P. ex. Opus majus, III, 60.
cains, sur renseignement de la théologie '), sur diverses personnalités scolastiques : G. d'Auvergne '), R. Grossetéte — dont il ne se fatigue pas de parler —, Adam de Marisco, A. de Halès ^), A. le Grand ^) et bien d'autres, on trouve des données précieuses. L'histoire de la philosophie grecque, patristique, arabe occupe une large place ^} : le développement que Bacon lui consacre tient à une conception propre dont il sera parlé plus loin.
Au style vif et énergique, les œuvres de Bacon ne sont pas conçues d'après les procédés pédagogiques ordinaires du temps, mais développent de façon suivie la matière traitée.
372. Doctrines philosophiques. — A la considérer dans son ensemble, c'est avec V ancienne scolastiqiœ que la philosophie de Bacon a le plus d'attaches : c'est ainsi qu'il admet la pluralité des formes "), l'existence d'une materia spiritualis ^), les rationes séminales ^), la nécessité d'une création temporelle, le pluralisme des formes. L'originalité de Bacon s'affirme surtout dans un lot de doctrines dont voici les plus importantes.
1° Les relations hiérarchiques de la théologie, de la philosophie et des sciences. Cette question est capitale dans la philosophie de Bacon, et elle occupe la deuxième partie de V Optes inapis. Au nom de l'unité du savoir et de la prédominance de la théologie, la philosophie et les sciences n'ont d'autre raison d'être que d'expliquer le contenu des Écritures. « Una est tantum sapientia perfecta quae in sacra scriptura totaliter continetur » ^). Pour elle-même, la philosophie n'a aucune valeur : « philosophia secundum se considerata nullius utilitatis est » '°); elle n'est que l'instrument du dogme : « philosophia non est nisi sapientiae
') Les sept péchés de la théologie d'après VOpus minus, pp. 322 et suiv. sont : les incursions des théologiens dans le domaine de la pure philosophie; l'ignorance des sciences; l'ascendant immérité des deux principaux théologiens, A. de Halès et Albert le Grand (de aliis nuUa vis est) ; la préférence accordée au livre des Sentences sur la Bible; la corruption du texte de la Vulgate; les erreurs d'exégèse; l'ignorance des prédicateurs.— *) Opus inajus, III, 47. — ') Opus minus, pp. 325.327. — ♦) Opus tertium. p. 30. — ') Opus majus, I, pp. 45-54 contient une esquisse de l'histoire de la philosophie. — ') Opus tertium, p. 123. — ') Ibii., p 121. — «) Gasquet, Lettre de Bacon à Clément IV (Engl. hist. Rev.), p. 513. — ') Opus majus, III, p. 36. — ") Opus majus, p. 69.
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divina explicatio per doctrinam et opus ^ '). Étranges paroles dans la bouche d'un homme qui a le culte des sciences.
Bien plus, Bacon inaugure un véritable traditionalisîue. Dieu seul a pu enseigner aux hommes à philosopher, en révélant les vraies doctrines. Sans livres et sans docteurs, on n'aurait pas trouvé la solution du problème des universaux. Et ainsi en est-il de toute la philosophie : « revelatio necessaria est in hac parte (veritate universalium) ; et cuni haec sint puerilia et minima, multo fortius erit hoc in tota sapientia philosophiae » ^) : « Impossibile fuit homini ad magnalia scientiarum et artium devenire per se, sed oportet quod habuerit revelationem » \
Et voici les conséquences : la plénitude du savoir philosophique est contemporaine du berceau de l'humanité : « Eisdem personis data est philosophiae plenitudo quibus et lex Dei, scilicet sanctis patriarchis et prophetis a mundi principio » ''). Mais la malice des hommes attira la colère de Dieu ^); il octroya les vérités philosophiques avec parcimonie, et permit qu'elles se mélangeassent d'erreur. Nous devons chercher dans les livres des philosophes anciens cette âme de vérité que la révélation divine y a déposée, suivre les traces du dogme chrétien dans le paganisme, et agrandir nous-mêmes le trésor légué, « usque ad fînem mundi, quia nihil est perfectum in humanis adinventionibus » ^).
Or, pour découvrir ce trésor que contient la philosophie des anciens, il faut interroger l'histoire. La connaissance des lansfues devient ainsi la première condition du savoir 0- Aux langues doit succéder Tétude des mathématiques, nécessaires aux diverses sciences qui interprètent la nature ^) et à la philosophie (tota philosophiae intentio non est nisi rerum naturas et proprietates evolvere) ^) non moins qu'à l'intelligence des faits de l'Écriture. La morale est le couronnement de la philosophie, parce qu'elle se rapporte plus directement à la théologie.
') P. 68. Cette idée revient sans cesse, cf. pp. 52, 53, 76, etc. — *) Opus majus,
p. 50. — ') P. 53. - *) P. 53. - ') P. 67. - 0 P- 66. — ') P. 97, 98. - «) P. IV. — ') T. III, p. 52.
2° La théorie de l'intellect agent. L'intellect agent, qui détermine l'entendement passif à « intelliger », n'est pas une partie de notre âme. C'est Dieu. Il est la lumière de nos intelligences et les illumine de sa vérité '). Les attaches de l'idéologie de Bacon avec son traditionalisme ne sont pas douteuses : « quia istud est necessarium ad propositi persuasionem, ut osteiidatnr quod philosophia sit per influentia^ji divinae illiiminationis , volo istud efficaciter probare, praecipue cum magnus error invaserit vulgus philosophantium in hac parte » '). Aristote, S. Augustin, tous les « sapientes antiqui experti », ajoute-t-il, s'accordent sur la séparation des deux intellects. C'était aussi l'avis de Robert de Lincoln, d'Adam de Marisco. Et à deux reprises, j'ai entendu Guillaume d'Auvergne défendre cette doctrine ^).
De toutes les interprétations de la théorie augustinienne de l'illumination divine, dont il croit donner la simple paraphrase, celle de Bacon est une des plus hardies. Elle emprunte à l'averroïsme sa terminologie, mais rejette sa doctrine.
Chaque individu a son entendement, et la thèse de l'intelligence unique pour tous les hommes est qualifiée de error pejor et heresis nequior, i7nmo 7ieqiiissima '). D'autre part, comme
') « Intellectus agens, secundum majores philosophes, non est pars animae, sed est substantia alia et separata per essentiam ab intellectu possibili ». T. III, p. 47-— °) Opus majus, p. 45. —') « Nam universitate convocata bis vidi et audivi venerabilem antistitem dominum Gulielmum Parisiensem Episcopum felicis memoriae coram omnibus sententiare quod intellectus agens non potest esse pars animae; et dominus Robertus Episcopus Lincolniensis et frater Adam de Mansco et hujusmodi majores hoc idem firmaverunt » p. 47. Moyennant une réserve, le rapport de Bacon concorde avec la théorie de G. d'Auvergne. V. p. 361. L'incident dont parle Bacon revient dans VOpus tertium, pp. 74, 75. Il oppose sa théorie à celle des moderni pour qui l'intellect agent est 'pars animae. Il ajoute au sujet d'Adam de Marisco : « unde quando per tentationem et derisionem aliqui Minores praesumptuosi quaesiverunt a fratre Adam, «Quid est intellectus agens .'^s^ respondit, « Corvus Eliae »; volens per hoc dicere quod fuit Deus vel angélus ». — *) Communia naturaliiim, éd. Hover, p. 302. Et il ajoute au sujet de la théorie des deux vérités : Palliant ergo errorem suum, quando artantur, dicentes quod per philosophiam non potest aliter dici, nec per rationem potest haberi aliud, sed per solam fidem. Sed mentiuntur tanquam vilissimi heretici. Cf. Rexan, op. cit., p. 2(^2. Renan s'appuie sur le texte cité dans la note précédente pour inféoder Bacon et les anciens francis-
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toute connaissance est déclarée intuitive, l'intellect agent au sens ordinaire des scolastiques est inutile en idéologie, et Bacon l'identifie avec Dieu.
3° Matière et forme. Tout être fini est composé de matière et de forme. La mater ia prima icniver salis est homogène, mais non unique : Bacon fait des réfutations réitérées de l'erreur (pessimus error) de ceux qui attribuent à la matière l'unité numérique. Ce serait, dit-il, lui attribuer l'infinitude et aboutir au panthéisme. Bien au contraire, il accentue l'individualisme des êtres, car il admet une diversité spécifique des matières premières correspondant à la diversité des formes : « forma differt a forma secundum se, et materia a materia per suas naturas proprias, ita quod diversitas materiae non est a forma sicut nec e con verso » ').
Dans^ les corps de la nature, la matière première est active ') ; elle-même d'ailleurs est intrinsèquement composée de matière et de forme, et il en est de même de la forme'). II y a chez Bacon une tendance à multiplier les éléments de réalité, et une confusion de l'ordre logique et ontologique qui se répercute dans sa solution du problème des universaux.
4° Toute connaissance est intuitive, la connaissance intellectuelle, aussi bien que la connaissance sensible. Toute connaissance en effet est une union directe du connaisseur et du connu. Les notes universelles, qui existent dans l'être de la nature, et ne sont pas un produit conceptuel, déterminent en nous des connaissances (species) de l'universel, tout comme les notes individuelles qui enveloppent l'universel déterminent la
cains au parti averroïste. Or Bacon n'est pas averroïste; déplus il demeure une exception chez les Franciscains, ceux-ci s'accordant avec les Dominicains pour faire de l'intellect agent une /./;-5 animae. —') Op. tertium, p. 126. Et ideo asimis non differt ab equo per solam formam sed per niateriam aliam specificam. - ') Suivant l'explication de Hover, op. cit., XXVI, p. 17, elle posséderait un iictus essendi propre, mais non un actm agcndi. Mais comment concilier cette explication avec ces autres thèses de Bacon, que t( ute substance est active, et qu'il n'y a pas de distinction entre l'être et l'essence: —') «Sicut hoc materi'ale principium non est pura materia, sed unum compositum, sic formale non est pura forma sed compositum », ms. cité par Hover, op. cit., XXV, p. 371.
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-connaissance du singulier : « sicut rerum quaedam sunt universales, quaedam singulares, sic species fiunt ab his et aliis ». Bacon appelle species toute action d'un être sur un autre être, prinms effectus ageiitis ') et la connaissance n'est qu'un cas particulier de l'interaction des substances cosmiques "). Quarta (positio) est, quod universale sit solum in singularibus et non dependeat ab anima aliquo modo ^) C'est une façon très personnelle, mais bizarre de résoudre la question des universaux.
5° L'expérience et les modes de savoir. 11 y a trois modes de savoir : per auctoritatem et raiionem et experientiaiyi *). Or l'autorité ne suffit pas sans le raisonnement, et le raisonnement même n'engendre pas la tranquille possession du vrai, si l'expérience ne vient confirmer ses données ^). L'expérience est donc l'unique source de certitude. \J argument uni que Bacon oppose à Vexperientia est sans doute le raisonnement à vide dont les sophismata des écoles fournissent des spécimens, ou encore celui qui prend pour point de départ des faits non contrôlés, ou celui qui dans l'étude des lois de la nature aurait la vaine prétention de se passer de l'expérience ^). Mais il accepte que la démonstration basée sur des faits expérimentés conduit à la science ^). Quoi qu'il en soit, les droits exclusifs que Bacon reconnaît à la méthode expérimentale ne doivent pas s'entendre dans un sens absolu, ni à la façon du positivisme moderne.
Car, après avoir conclu : « Oportet ergo omnia certificari per viam experientiae », il ajoute aussitôt : «duplex est experientia ».
') Bridges, II, 149. — ') Hadelin Hoffmaxs, Une théorie intiiitioniste au XITI*^ s., R. Néo-scolast., 1906, p. 382 et suiv. Tout le UtîiKç, de multiplication^ speciertim (P. I, c. 2.) est une étude intéressante de l'efficience des êtres et de la transmission des forces. — ^) Cité par Hover, Op. cit., p. 49. — *) Brewer, p. 397. — ^) Opus inajHs, II, 177. « Duo enim sunt modi cognos cendi, scilicet per argumentum et experimentum. Argumentum concludit et facit nos concedere conclusionem, sed non certificat neque removet dubitationem ut quiescat animus in intuitu veritatis, nisi eam inveniat via experientiae : quia multi habent argumenta ad scibilia, sed quia non habent experientiam. negligunt ea, nec vitant nociva nec persequuntur bona. » — ') Ibid., p. 201. - ') « guod ergo dicit Aristoteles quod demonstratio syllogismus est faciens scirt intelligendum est si experientia comitetur, et non de nuda demonstratione > Ibid., p. 168.
L'une est externe (per sensus exteriores) '). L'autre est interne (scientia interior) et le fruit d'inspirations divines (divinae inspirationes). Or, des sept degrés que comporte cette scie7itia interior, le premier consiste dans des illiminationes pure scientiales. Et ceci nous ramène à tout ce groupe de connaissances scientifiques et philosophiques qui s'opèrent en nous par l'illumination de Dieu, intellect agent de nos âmes — ce qui semble confirmer le sens que nous attachons à la nuda de?nonstratio. Les objets des illuminations ultérieures sont la vertu, les dons du S. Esprit, les béatitudes évangéliques, les sensus spirituales ; les fructus de qiiibus est pax Domini ; enfin les intuitions supérieures du raptus. Plusieurs de ces degrés, on le voit, se rapportent aux états surnaturels de la mystique catholique.
373. Conclusion.— Bacon vise à l'originalité, et sa mentalité diffère profondément de celle des autres scolastiques. Son intuitionisme, sa solution des universaux, sa théorie de l'intellect agent, son traditionalisme donnent à sa scolastique une teinte très personnelle "). La philosophie est réduite à une apologétique, et malgré le respect qu'il professe pour Aristote, « Roger resta constamment étranger au véritable esprit aristotélicien et ne réussit à s'assimiler aucune des idées fondamentales du système » ^). Con-
') Il distingue dans la sensation, la sensation actuelle, la mémoire et la cogitative. Celle-ci est la domi7ia virtutnin sensitivarum, lo^istica, et appartient aux animaux aussi bien qu'à l'homme. C'est l'estimative de la scolastique. opus majus, t. II, pp. 79 et 127. - *) L'incapacité radicale d'attemdre le vrai et la nécessité d'une révélation divine font songer au Bonaldisme et à ses erreurs, mais il existe entre de Donald et Bacon une diiférence capitale : pour le premier, la révélation est primitive et le langage transmet ses données ; pour le second, la révélation ou l'illumination divine est spéciale et varie d'homme à homme. — Le P. Delorme, des frères mineurs de Bordeaux (n'^ 377), veut à tout prix faire concorder la philosophie de Bacon avec celle des autres franciscains du xni« s. et il nous reproche, avec une pointe d'ironie, d'avoir inexactement parlé de Bacon dans la première édition de V Histoire delà Philosophie médiévale. Un nouvel examen des textes nous a confirmé dans notre première façon de voir. L'étude du P. Delorme contient des erreurs. Il est faux que Peckham, Scot et S. Thomas aient adhéré aux conclusions idéologiques de Bacon (p. 14) : pour tous l'intellect agent esi pars animae. Cf., p. 417. Il est faux qu'aucun autre scolastique n'a plus que Bacon élargi Tin- Huence de la raison (p. 22). C'est le contraire qui est vrai. — ') Hadelin Hoff MANS, La synthèse doctrinale de R. Bacon, p. 221.
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE AU Xlir SIECLE,
trairement à ce qu'on écrit à son sujet, la philosophie et la théologie de Bacon retardent sur le mouvement intellectuel de soii temps '). 4
374. Pierre de Maricourt. Henri Bâte. — Des travaux scientifiques de R. Bacon, il faut rapprocher ceux de P. de Maricourt (Petrus Peregrinus de Maharicuria), qui fut son maître, si tant est qu'on puisse l'identifier avec le magister Petrus dont Bacon parle. On sait peu de choses de sa vie. Lui-même apprend qu'il fut au siège de Luceria en 1269, et son nom de Peregrinus est une allusion à sa qualité de croisé. Ses deux opuscules, ^//5/0/a de viagiiete et nova compositio Astrolabii particularis, révèlent le commerce de leur auteur avec la philosophie scolastique, mais sont avant tout l'œuvre très remarquable d'un observateur de la nature "").
Henri Bâte, de Malines, né en 1244, mort au début du xiv« s. philologue, maître en théologie de Paris, chanoine de S. Lambert à Liège, homme de science et philosophe, occupe une place intéressante dans le mouvement scientifique du xiii^ s., et c'est à ce titre que nous le rangeons ici. Il est lié d'amitié avec Guillaume de Moerbeke, qu'il rencontra en 1274 au concile de Lyon, et sur ses instances rédigea cette même année, à Malines, un opuscule astronomique qu'il lui dédie, magistralis compositio Astrolabii ^). Son œuvre capitale. Spéculum divinoriim et quorumdam naturaliiim qui n'existe qu'en manuscrit, est un compendium destiné à l'éducation privée d'un prince. Gui de Hainaut, et rédigé entre 1301 et 1304. Cet ouvrage, divisé en 21 parties, forme un traité complet de philosophie dont la table de matières présente un parallélisme remarquable avec le statut universitaire de 1255.
L'auteur s'occupe surtout de questions psychologiques : du fonctionnement de nos organes, du rôle du cerveau et du cœur, de la genèse des sensations, de la perception visuelle des couleurs
') Mandonnet, op. cit., 244. — ') Le de viagnetc ^%\ le premier travail exécuté d'après la méthode inductivedes sciences naturelles, dit ^chlund,^/.^//., p. 437. — ') Incunable de Ratdolt en 1485. Il traduisit aussi le Liber de miindo vel seculo d'Aben Ezra, et fit deux autres opuscules astronomiques.