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DÉCADENCE DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE. 5 II

L'étude des arts étant le stage obligatoire de la théologie, il y avait un intérêt évident pour les hommes d'argent et d'ambition à l'abréger le plus possible. Et c'est ainsi qu'on vit monter en chaire des « imberbes » ignorants. Categorias, perihermeneias^ in cujus scriptura stimmus Aristoteles calamimi in corde tinxisse coîjfingilur, infantili balbutie résonant impubères et imberbes ').

D'autres causes contribuent au déclin de l'Université de Paris. Sans compter les guerres avec les Flamands et les Anglais, et la terrible peste qui sévit au milieu du xiv' s. '), il faut faire entrer en ligne de compte la concurrence universitaire. Tandis qu'au xiii^ s. les universités de Paris, d'Oxford et de Cambridge peuvent seules conférer la maîtrise en théologie, d'autres « studia oeneralia» se font octroyer au xiv^ s., ou usurpent même le pouvoir de conférer les grades de théologie ^), et ils sont d'autant plus disposés à faciliter les promotions, que dans les débuts, le nombre de leurs étudiants était plus restreint. La multiplication de ces universités autochtones détourna de plus en plus le courant qui valut à Paris son long monopole ^).

Toutes ces circonstances conspirèrent pour abaisser en Occident le niveau des études théologiques, et, par voie de répercussion, des études philosophiques.

')RiCARDUS DE BuRV, PliUohihlon, anno 1344, c 9. P- 87 (édit. 1888), cité par Chart. II. p. VIII. — *) Chart. Il, p. xii. - ') Citons Toulouse, Pise, Prague, Fl()rence.Voir le tableau des universités avant le xv^ s. chez DF.NiFU^:./)/Vr'?^/m'-

dtàten des Mittclalters i is 1400. A u xv« s., on érigea des universités C(Micurrent es en France même, par exemple à Dol (1421/22), à Poitiers (i43»/32), à Caen (1432), ;i Bordeaux (1439/41). Chart.W, p. viii Louvain eut son université en 1425, - *) La décadence de l'Université de Paris bat son plein à l'époque du schisme, bien qu'à aucun moment de son histoire l'Université n'ait joui d'un plus grand prestige extérieur, et n'ait mis plus de vantardise à se faire valoir. Seule, l'hegenionie intellectuelle des collèges de Sorbonne et de Navarre rappelle le glorieux passé. Cette situation troublée fut pour beaucoup dans le départ de plusieurs maîtres célèbres, qui firent bénéficier de leur renom les universités étrangères où ils se transplantèrent. C'est ainsi que Henri de Hesse se rendit à Vienne, Marsile de Inghen à Heidelberg (Chart. Ill, pp. xiv et xv). Pendant la première moitié du xv« s., l'Université continua de jouer un rôle politique en France. Finalement Charles VI lui enleva son indépendance, et, en 1446. la soumit au Parlement. Les règlements des facultés furent réformés, en 1425, par le cardinal d'Estouteville.

j) Les attaques de systèmes aittiscolastiques. Les luttes du XIII*' s. avaient trempé la scolastique ; de tous les assauts elle était sortie victorieuse. Les luttes du xiv^ et du xv^ s. l'aifai blissent, donnant de l'assurance aux adversaires et facilitent la coalition qui se dressera, à la période suivante, contre la philosophie traditionnelle.

387. Division. — Les écoles thomiste (Art. IV) et scotiste (Art. III) sont en présence au début du xiv^ s., mais une troisième école ne tarde pas à traiter d'égale avec elles, l'école terministe, née quelques années après la mort de Duns Scot (Art. II). Des systèmes mystiques, plus que jamais, apparaissent à côté des systèmes de spéculation (Art. V).

388. Bibliographie. — Willmann, Gesch. d. Lient. , II, § 80-85; Werxer, Die Scholastik d.spàteren Mit te/a/ter s, comprend 4 vol. : i» /. D. Scot; 2^ Dic nachscotistische Scholastik; 3° D. Augustinismus d. spàtcrcn Mittelaltcrs ; \^ Bcr Endausgang d. mittelalt. Scholastik.

ART. II. — l'école terministe.

§ 1. — Notions générales.

389. Caractères généraux. — i'' Le simplisme à outrance. Le terminisme du xiv" s. est né d'une réaction contre le formalisme scotiste. Les disciples immédiats de Duns Scot, exagérant la tendance du maître, introduisirent dans leur philosophie des entités chimériques. Cette tendance à réaliser des abstractions souleva des oppositions de la part des thomistes. Mais, à côté d'eux, un groupe de scolastiques se laissèrent aller à une réaction exagérée : ce sont les terministes. Après avoir pris pour mot d'ordre : plur alitas non est ponenda sine necessitate, le terminisme fit une hécatombe de notions métaphysiques, et ainsi, très souvent, il dénatura sous prétexte de simplifier. Ce qui n'empêcha pas les terministes d'emporter de la succession de D. Scot plus d'une doctrine de détail, et surtout une tournure d'esprit caractéristique, le doute de la raison.

L ECOLE TERMINISTE.

2° Le doute de la raison. Il ne s'agit pas du scepticisme qui déclare illusoire toute certitude, — le dogmatisme, en effet, demeure un des caractères fondamentaux du terminisme, comme des autres systèmes scolastiques (267), — mais du besoin grandissant de restreindre la sphère des vérités qui tombent sous les prises de la démonstration rationnelle, de la tendance à humilier la raison faillible devant la foi infaillible. Le cercle des vérités indémontrables s'élargit toujours. Par eux-mêmes, ces doutes n'ont pas une signification antiscolastique , mais ils engendrent un malaise intellectuel, une défiance injustifiée et dangereuse : en effet, aux générations de la période suivante, ils suggéreront l'idée que tout est mauvais dans la scolastique et qu'il faut faire table rase de ses enseignements.

3° U envahissement de la dialectique. L'étude du S3'stème de G. d'Occam nous apprendra à quel point les terministes mutilent la métaphysique. Or, après avoir dépossédé la métaphysique, ils parent la logique de ses dépouilles. Ce qu'ils déclarent illusion dans le monde réel, devient matière à des combinaisons subjectives dans le monde de nos représentations. Voilà comment le terminisme fut amené progressivement à exagérer le rôle de la dialectique. Déjà G. d'Occam met en honneur les notions logicogrammaticales de la suppositiOy de la signification etc., mais il garde une mesure. Ses disciples exploitent abusivement les cadres nouveaux des Summulae de P. Hispanus et se livrent à une sophistique que la Faculté des arts de Paris essaie en vain d'interdire '). Et, comme tout logicien est friand de terminologie, les occamistes multiplient les mots nouveaux, les barbarismes et les classifications.

390. Division. — G. d'Occam est le véritable auteur du terminisme, bien qu'on trouve avant lui des précurseurs de la théorie nouvelle (§ 2). Après lui, le terminisme fut appelé à un grand succès, mais beaucoup de disciples exagérèrent les idées du maître (§3).

') V. § 3, du Chap. III. Cf. à ce sujet Prantl, op. cit., IV, pp. i et suiv.

§ 2. — Guillaume d'Occani et les précurseurs du terminisme

391. Durand de S. Pourçain et P. Aurioli. — Le terminisme eut des précurseurs dans Durand de S. Pourçain et P. Auiioli, deux transfuges, l'un du thomisme, l'autre du scotisme.

Durand de S. Pourçain, du couvent des Frères-Prêcheurs de Paris (né fin xni® s.), licencié en théologie en 13 12, successivement évèque de Limoges (1317), de Puy (1318), de Meaux (1326), mérita le nom de doctor resolutissimus. Il commenta les Sentences du Lombard. Avec le dominicain Armand de Beauvoir (de Bellovisu) ') et les maîtres de la Faculté de théologie, il combattit l'opinion téméraire émise par Jean XXII sur la vision béatifique ').

Petrus Aurioli, le doctor faamdus y auteur d'un commentaire sur les Sente?îces de P. Lombard et de Quodlibet, devint maître en théologie en 1318, ministre des Franciscains d'Aquitaine en 131 9, évèque d'Aix en 1321. Il mourut avant le 22^ janvier 1322 ^).

Ces deux hommes, partis de doctrines différentes, aboutissent à des conclusions presque identiques sur une foule de problèmes de philosophie. Ils nient la réalité des universaux, l'existence des espèces intelligibles, le rôle classique de l'intellect agent, la distinction réelle de l'essence et de l'existence, celle de l'âme et de ses facultés. Mais il leur manque la puissance d'unifier et de synthétiser. Le véritable codificateur du terminisme, ou, comme disent ses disciples, le promoteur vénérable de la doctrine nouvelle — venerabilis ijiceptor — est G. d'Occam.

392. Guillaume d'Occam. Vie et Œuvres. — Guillaume, né à Occatn dans le comté de Surrey en Angleterre, brille vers 1320 h l'Université de Paris, où il avait commencé par suivre les leçons de Duns Scot, son confrère en religion.

*) Auteur d'un comment, sur le traité de ente et esscntia àe S.Thomas et d'un lexique ( Declaratio difficilnnn terminer U7?i tam theolof^iae qttam philosophiae) q\\\ eurent tous deux les honneurs de l'impression. — ') On trouvera les documents qui s'y rapportent dans Chart., t. II. — ^) Ibid,, pp. 225 et 718.

GUILLAUME D OCCAM

Il est probable qu'il enseigna aussi dans sa patrie. La première période de sa carrière est avant tout scientifique. De ce temps datent les grands ouvrages où il consigne ses théories novatrices, le Super IV L. Sentent., les Quodlibeta, les commentaires aristotéliciens (Expositio aurea super totam artem veterem), le Tractatus logices. 11 quitte sa chaire en 1323. Plus tard, il se consacre à la politique et s'occupe des querelles religieuses. Il défend les réformes disciplinaires des spirituels (p. 385); d'autre part, il mène campagne contre Jean XXII et refuse de reconnaître les droits temporels du pape.

Le xiv® s. est marqué d'événements graves pour la chrétienté. Dans le sein même de l'Église, ce sont les tiraillements du grand schisme ; au dehors, c'est l'insurrection de l'Empire contre la papauté. Peu à peu, on sent que la grande organisation intellectuelle et sociale de l'Occident se disloque. En même temps que dans l'ordre scientifique la philosophie essaie de s'affranchir de la tutelle de la théologie, dans l'ordre politique les nationalités modernes lentement s'éveillent et s'insurgent contre la suprématie des papes. Il ne nous appartient pas ici d'entrer dans le détail de ces longues hostilités.

G. d'Occam mena la campagne des idées, et lança manifeste sur manifeste, le Dialogus, VOpus nonaginta dierum, le Compendium errorum jfoannis papae XXII, les Onestiones octo de auctoriîate summi ptmtificis. Cité devant le tribunal ecclésiastique, il réussit à fuir d'Avignon où il était retenu prisonnier (1328). En compagnie de Michel de Césène et de Bonagratia de Bergame, ses amis, il se rendit à la Cour de Louis de Bavière. C'est là que deux ans auparavant (vers 1326), Jean de Jandun et Marsile de Padoue avaient reçu l'hospitalité. Tous les historiens piêtent à G. d'Occam cette apostrophe à l'orgueilleux souverain : Tu me défendus ghidio, ego te defeyidam cahimo. Quand Louis de Bavière voulut légitimer le mariage adultérin de son fils, contrairement aux lois de l'Eglise, G. d'Occam défendit l'omnipotence absolue de l'État en matière politique. 11 mourut probablement en 1347.

393. Philosophie et théologie. — A la suite de Scot, G. d'Occam sépare l'objet matériel de la philosophie de celui de la théologie. Comme lui, il interdit à la raison de porter ses investigations sur les vérités de foi, mais il agrandit au détriment de la philosophie, ce domaine clos où l'intelligence, à ses yeux, ne peut atteindre la certitude. A ce point de vue, le disciple accentue le scepticisme du maître. Entre le système de Duns Scot et celui de G. d'Occam, il n'y a qu'une différence de degré, non de nature ').

') Stôckl, Gesch. d. Philos, d. Mittelalters, II', pp. 986 et suiv. Stôckl remarque que dans des matières ihéokgiques spéciales, G. d'Occam introduit des théories antirationnelles, par exemple, que Dieu aurait pu s'incarner dans un bœuf ou

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