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CHAPITRE TROISIEME

LES PHILOSOPHIES NON SCOLASTIQUES

417. Formes de rantiscolastique.— C'est toujours l'averroïsme qui reste le plus terrible rival de la scolastique aux xiv' et xv^ s. (§ i). A côté se développent quelques formes de mysticisme hétérodoxe, sans grande portée scientifique (§ 2). De plus, on voit apparaître certains systèmes parasitaires, qui, pour n'avoir

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JEAN DE JANDUN.

pas une influence bien durable, n'en sont pas moins symptomatiques (§ 3). Sur plus d'un point de doctrine, ils sont apparentés avec l'averroïsme.

§ I. — L\iverroisiJu latin.

418. L'averroïsme à Paris. — Malgré les décrets de l'autorité, malgré les combats que renouvelle contre lui chaque génération de docteurs, Taverroïsme bénéficia d'une recrudescence sous le règne de Philippe le-Bel. Jean de Jandun et Marsile de Padoue sont des averroïstes notoires '). Certains disciples de G. d'Occam suivent son drapeau : pour accueillir la théorie des deux vérités, ils n'avaient, en effet, quun pas à franchir, et l'on comprend qu'ils ne surent pas toujours se défendre d'une erreur que le système occamiste rendait facile.

419. Jean de Jandun ou Jean de Gand. — Le régent incontesté de l'averroïsme parisien, au xiv^ s. est Jean de Jan- DUN ou Jean de Gand (de Genduno, de Gajîdww '). En effet, un doute plane sur l'identité du philosophe qui composa les ouvrages influents attribués à Jean de Jandun. C'est que très longtemps on a confondu Jean de Jandun, magister arlistarum au Collège de Navarre, puis maître en théologie, auteur du de Laudibus Parisius (1323) et du defensor Pacis, que ses théories politiques forcèrent à chercher refuge, en compagnie de Marsile de Padoue, à la cour de Louis de Bavière '), — avec Jean de Gand (de Gandavo), un paisible théologien de Paris, curé de Kieldrecht et chanoine de Paris. En 1303, Jean de

•) Karl Wenck, War Bonifaz VIII ein Kctzcr ? (Histor. Zeitschrift Bd 94 i) montre que les accusations portées contre la mémoire de Boniface VIII 'au procès d'Avignon se ramènent à raverroïsme. «Je suis très sceptique, écrit Mandonnet, sur l'averroïsme de Boniface VIII, tandis que je le suis moins sur celui de 1 entourage du roi de France. Je crois bien que ce sont les agents de FhiI.ppe-le-Bel qui ont projeté leur propre averroïsme sur la mémoire du pape hai et disparu ». Siger etc. VI, ,88, n. - ') On trouve les deux formes dans les manuscnts. . 3^ A la cour de L. de Bavière, ils rédigèrent contre le pape Jean XXII, le Defensor Pacis{ii2i\ condamné l'année même de sa publication D ARGENTRE^A Cit., I, 397, Signale, à l'année 1376 : « adversus errores Marsilii ae radua et J. de Janduno in Gallicum sermonem translatos »

Gand enseigne la théologie à Paris, tandis que, en 13 16, Jean* de Jandun n'a pas encore franchi la maîtrise es arts.

De ces deux hommes quel est le leader averroïste ? La question est douteuse. On peut trouver un argument en faveur de Jean de Jandun dans ce fait, qu'étant à Paris, il reçut par l'intermédiaire de Marsile de Padoue et expliqua dans ses leçons un traité (Exposilio Problematiim Aristot.) de l'averroïste italien Pétri d'Abano. Quoi qu'il en soit, les Qîtodlibeta, les commentaires sur le de anima, le de coelo et inundo, la viétaphysiqtie et la physique d'Aristote, V exposilio et le commentaire du sermo de substatitia orbis d'Averroès ') sont des pierres d'un même édifice, taillées par le même homme d'œuvres. L'averroïsme y apparait caractérisé. On y rencontre à chaque page cet ipsedixitisme aveugle qui enlève aux œuvres averroïstes toute originalité. J. de Jandun dit de lui-même qu'il est le singe d'Aristote et d'Averroès ^),et qu'il imite imparfaitement l'œuvre parfaite laissée par ces deux génies ; il jette un blâme sur quiconque oserait relever des contradictions chez le Commentateur. J. de Jandun commente plantureusement les principales doctrines de l'averroïsme latin (356) : l'éternité du monde et du mouvement ^), la réalisation nécessaire des possibles ^), l'absence de tout mal dans les êtres éternels ^), l'impossibilité pour Dieu de créer les êtres et de connaître autre chose que lui-même ^). En psychologie, il professe l'isolement, l'unité et l'éternité de l'intellect humain : Unus substantialiter est omnium intellectus, non plurificabilis seu multiplicabilis ad corporum multiplicationem ^). L'âme intellective, dès lors, ne peut être la forme unique du composé humain, elle

') L'auteur du commentaire de anima renvoie incidemment à ])lusieurs autres écrits, sortis de sa plume : quaesiioncs de for matitme foetus, quacstioncs de gradibus et pluralitate formarum, iractatus dt spccie intelligibili, duo tractatus de se7isu a'^ente. Il nous apprend également que l'un de ces traités « de sensu agente » fut son premier ouvrage. — ') Comm. sur la Mctaphys. (Venise, 1525), f. 84. — ') Tôt uni mundum ingenitum secundum totum necesse est esse, de coelo et mundo, 1. i, q. 29. ; Phys. 1. 8, q. 3. — *) Metaph. 1. 9, q. 5. : « Utrum aliquid sit possibile in rerum natura quod nunquam erit ». Le philosophe répond négativement. — =') Ihid., 1. 9, q. 12. — *) Ibid., f, 142, c. 3. — ') De anima, 1. 3, q. 7.

JEAN DE JANDUN.

est réellement distincte de lame sensible ') ; et bien que cett façon d'expliquer la constitution de notre être crée au philosophe de nombreux embarras, il déclare sa doctrine plus satisfaisante que la théorie scolastique '). En morale, Jean de Jandun confond le libre et le volontaire, pour mieux défendre le déterminisme psychologique : «Liberum arbitrium est quod est gratia sui. . . erg liberum habet illud quod est gratia sui, licet ex necessitate agat » ^). Voilà, certes, une antiscolastique caractérisée. Non moins signi fîcative est l'attitude du chrétien cherchant à abriter sa foi compromise. Bien que je tienne pour vraies devant ma raison toutes les doctrines de l'averroïsme, nous dit Jean de Jandun, je les considère pour fausses devant ma religion. Suivant la parole de S. Augustin, là gît le mérite de la foi. « Ibi cessât meritum, ubi ratio praebet experimentum. » Et pour comble : La toute-puissance miraculeuse de Dieu ne connaît pas de limites, pas même celles de l'impossible. « Responderem breviter concedendo tamquam possibilia apud Deum omnia ad quae illae rationes deducunt tamquam impossibilia » '). Cette trouvaille le met fort à l'aise et lui donne l'illusion de concilier deux choses inconciliables -).

Après cela, que Jean de Jandun ou Jean de Gand s'ingénie à rabattre de la réputation de S. Thomas que l'Université de Paris tenait en haute estime, il n'y a là rien qui doive nous surprendre. Non sans dédain, l'averroiste dénigre les commentaires de cet exégète çin putalur fuisse melwr inter îatinos et il conclut : Sed re ver a salva rêver eiitia hujus hominis, ipse inmiiter laborat con-

') «Anima sensitiya et intellectiva sunt diversae substantiae et formae », ihd., 1. 3, q. 12. — ') « Ouamvis igitur difficile sit intelligere quomodo ex matena et forma subsistente, non inhaerente, fiât unum, lamen miilto difficilius est hoc intelligere de anima intellectiva .et humano cprpore secundum positionem caiholicam quam secundum posilionem commentatoris. IHJ,{.6s » - ') De coelo et mundo, f. 22. - ♦) De anima, fol. 66, c. i. - *) « Quod si alicui pnmo adspectu non videretur sufficere ad solutiones rationum, non tamen propter hoc débet conturbari, quia certum est quod auc.oritas divina maiorem tidem débet lacère quam quaecumque ratio humanitus inventa, ^ de anima, f. 60, c. I. Et dans la Metaph., f 13, c. i : « Credo melius esse quoad salutem animaruni nostrarum assentire et simpliciter credere, quam rationibus sophisticis ea probare et rationes ex sensibus electas débiliter et minus evidenter annotare. »

ira cominentatorem siciU et in aliis philosophicis in quibus ei objicit. . . Dico quod ego non credo ei in hoc y sicut nec iii aliis conclusio7iibus philosophicis in quibus contradicit conunentatori '). Au demeurant, Jean de Jandun est un des chefs de l'école, et lui-même cite, à maints endroits de ses livres, telles monographies de ses « socii » sur des questions spéciales de la doctrine averroïste "").

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