THOMAS BRADWARDINE
rè<^les subtiles relatives aux proprietates terminoriim ^ aux cousequentiaey aux obligatoria, aux msoluhilia '), on aboutit à des conclusions paradoxales ou fausses, dont nous citerons plus loin quelques spécimens. Ce sont ces doctrines hardies de quelques occamistes qui ont inspiré, croyons-nous, les prohibitions de 1339 à 1346, et c'est bien pendant cette décade que nous rencontrons à l'Université de Paris les plus audacieux novateurs.
Mais il n'y a pas que des influences occamistes dans leurs doctrines. On y découvre des éléments nombreux et hétérogènes, dont le plus important est le déterminisme théiste et théolocrique. D'autres théories, dont il n'est pas facile de marquer l'origine, semblent avoir été soutenues dans l'unique but de faire scandale, ou à raison même de leur incohérence, et les promoteurs de ces nouveautés dangereuses manquaient assurément d'une sérieuse culture philosophique.
Le système le plus significatif est le déterminisme de Thomas Bradwardine. Il faut citer aussi les doctrines de Nicolas d' Autrecourt, Jean de Mirecourt, Aegidius de Medonta ").
424. Thomas Bradwardine, né vers 1290, est une des plus illustres personnalités de Merton Collège") et de l'Université d'Oxford, où il fut professeur et procurateur (1325). Plus tard, il devint le chapelain d'Edouard III, en 1346 accompagna le roi dans son voyage triomphal en France, et devint archevêque de Cantorbery en 1349 jusqu'à sa mort la même année. Outre son ouvrage capital et célèbre De causa Dei contra Pelagium et de virtnte causarum ad suos Mertone?ises (entre 1338 et 1346), Bradwardine écrivit des traités de mathématique, des Comment, sur les Sentences^ une Summa theologica ou scientiarum, etc.
') Cfr. Prantl, op. cit., i et suiv. — ') D'ordre purement théologique sont les « opiniones phantasticae » de Richard de Lincoln, à qui Benoit XIII interdit l'enseignement, et qui ne reçut qu'en 1343, du pape Clément XI la permission de lire à Paris les Sentences ; les théories de Jean Guyon, condamnées en 1348 (Chart., II, 541 et 622); celles du minorité Denis Foullechat (1364 et 1369), d'un certain Simon de Brossa.? (vers 1351). de Jean de la Chaleur, de Nicolas de Espernaco, de Jean de Montesono (Chart., III, 488).— ') Fondé à Maldon en 1264, transporté à Oxford en 1274.
L'archevêque anglais est théologien et philosophe. Bien qu'on retrouve chez lui les influences de Duns Scot et de G. d'Occam, ses compatriotes, il a créé en théodicée et en morale un système original, qui fît sur son époque une impression profonde. Le Pélagianisme que Th. Bradwardine se propose de combattre sous ses formes contemparaines, soulève l'important problème de la liberté humaine et de ses rapports avec Dieu. La question est brûlante (scie7is in Jlavwiam terribilem mamtm mitto) "). Or, pour la résoudre, Bradwardine inaugure un déterminisme théiste^ dont voici les idées principales :
Dieu, dont on peut démontrer l'existence par l'idée que nous avons d'un être parfait (Anselme), est science et vouloir infinis. La volonté libre de Dieu est la souveraine maîtresse des essences et des existences dans le monde contingent; elle décide de la nature humaine et de la moralité de ses actes. « Non est ratio nec ulla lex necessaria in Deo prior ejus voluntate » '). Il en résulte, dit le philosophe anglais, que le vouloir divin est la canse nécessitajite, nécessitas antecedeiis, de toute activité contingente, donc aussi de nos volitions. L'homme n'est libre que dans la mesure où son acte est indépendant de toute chose autre que Dieu : de l'intelligence notamment et des conditions de la sensibilité (libertas a necessitate naturali ; Bradwardine réfute le déterminisme psychologique des averroïstes) ; des agents extérieurs et des corps célestes {libertas a necessitate fatali) ; de toute violence extérieure (l. a necessitate violenta), La liberté se réduit à un vouloir spontané ^).
En vérité, les restrictions de Bradwardine font sombrer la liberté humaine et avec elle toute la morale scolastique.
•) Praefatio de Bradwardine. - ') Causa Dei, l, 21, p. 233 A. - ^) « Sufficiat homini ut sit liber respectu omnium citra Deum et tantummodo servus Dei servus mquam spontaneus, non coactus », ibid., III, 9. p. 667 E. - c Nihil ergo est in potestate nostra, nisi secundum quid tantummodo, scilicet subactiva subexecutiva et subserviente necessario, necessitate scilicet naturaliter praecedente respectu voluntatis divinae : quod ideo dicitur in nostra potestate, quia cum volumus, illud facimus voluntarii, non inviti ^ p. 675 C. Nous faisons 1 expose qui précède d'après Hahn, v. p. 1.
NICOLAS D'AUTRECOURT.
Elles conduisent par une autre voie aux théories averroïstes que l'archevêque avait voulu éviter. Vainement il s'évertue à sauveo^arder la responsabilité et le mérite moral. Ses principes l'oblicreraient à déclarer que Dieu est la cause totale du mal cosmique et du péché, mais il a peur des conséquences et recourt à des subterfuges.
Les adeptes de Bradwardine, — et ils furent nombreux, principalement à Paris où le Causa Dei eut un grand retentissement — conduiront dans ses conséquences logiques les doctrines du « doctor profundus ». Ce sera le cas notamment pour Nicolas d'Autrecourt, et surtout pour Jean de Mirecourt et Jean Wiclef. Parmi les adversaires les plus décidés de Bradwardine, on cite Pierre Plaoul et Jean de la Rive ').
425. Nicolas d'Autrecourt. — Le bruyant Nicolas d'Autrecourt (né à Autrecourt sur Meuse) fut l'âme d'un mouvement anti scolastique à Paris, au milieu du xiv^ s. En 1340, alors qu'il était maître es arts et qu'il n'avait franchi que le baccalauréat en théologie, il fut cité par Benoît XII devant la curie romaine, avec six autres étudiants en théologie ^), pour répondre de diverses erreurs doctrinales. Lui seul fut sévèrement frappé, ce qui prouve le rôle prépondérant qu'il a joué dans cette agitation doctrinale. En effet, six ans plus tard, la curie censura une série de 65 propositions extraites des œuvres de Nicolas d'Autrecourt, condamna ses ouvrages au feu, prononça sa déchéance de la maîtrise es arts et lui interdit de devenir maître en théologie. La condamnation est antérieure au mois de mai 1346, et c'est le 20 mai que Clément VI écrivit à l'Université de Paris la lettre citée plus haut (401). Nicolas s'était réfugié à la cour de Louis de Bavière, avant la condamnation, et il se rétracta en 1347 ^).
Les condamnations de Nicolas d'Autrecourt apprennent qu'il écrivit neuf lettres contre un de ses contradicteurs, le franciscain Bernard d'Arezzo, et un libelle dont on ne connaît que les
•) d'Argentré, op. cit., I, 328. — ') Jean le Servite, Elie de Courson, Guida de Veeli, Pierre de Monteregali, Henri l'Anglais. — ') Chart., Il, 505.
premiers mots : Exigit ordo exsecutionis. Parmi les propositions traduites devant la curie romaine, plusieurs montrent la présomption de leur auteur. Il laissait entendre qu'il était inspiré de Dieu, et qu'il était chargé de régénérer la science '). Les allures sophistiques de l'occamiste logicien apparaissent dans la méthode de discussion dont il use vis-à-vis de son adversaire. Lui-même en avertit dans une des cédules relatives à son procès : Quand maître Bernard et moi, dit-il, engagions une discussion, nous déterminions de commun accord un premier principe, universellement accepté, et qui devait servir de fil conducteur dans l'échantre de nos arguments, à savoir le principe de contradiction énoncé par Aristote au IV'^ livre de la métaphysique ^). Ceci posé, Nicolas mettait en avant, à l'aide de subtilités dialectiques, une foule de théories antiscolastiques. Elles sont jetées pêle-mêle dans les cédules de son procès, mais on peut reconstituer le lien logique qui enchaîne un certain nombre entre elles, grâce à une réponse faite aux deux premières lettres de N. d'Autrecourt ^). Celle-ci a pour auteur, non pas Bernard — qui ne semble pas avoir été de première force en philosophie - mais un certain maître Gilles. Puisque le principe de contradiction — ainsi raisonnait Nicolas — est le seul principe certain et évident par lui-même, il suit qu'une vérité n'est certaine que si elle est réduite à cette affirmation primordiale de l'esprit. La certitude ne comporte pas de degrés, elle existe ou elle n'existe pas ^). Or, pour qu'une vérité puisse être ramenée au principe de contradiction, il faut
') Ihid.. pp. 580 et 581. Il convient de dire que suivant Pierre d'Ailly « multa fuerunt condemnata contra eum causae invidiae » Prantl, op. cit.. IV, 112. — ') <s Quando magister Bernardus predictus et ego debuissemus disputare, concordavimus ad invicem disputando conferre de primo consensu omnium principio, posito a philosopho IIII« Melaphisice, quod est : « Impossibile est aliquid eidem rei inesse et non inesse », loquendo de gradu evidentie qui est in lumine naturali strictissimus. Istis suppositis dixi in predictis epistolis, eo (sic) i\\xoà taies conclusiones nec explicite continebant contradictionem nec explicite. » Plus loin, il ramène ce premier principe au principe d'identité : « Item, quod hoc est primum principium et non aliud : si aliquid est, aliquid est. » P- 583 (53)- — ') Publiée par Hauréau {op. cit., n« 428) p. 332. — ') Chart , II, p. 576(9).
NICOLAS D AUTRECOURE.
que l'antécédent et le conséquent, et, en dernière analyse, que le prédicat et le sujet de la proposition certaine soient identiques. Nicolas abusait de cette considération pour enfermer l'intelligence dans l'étau du subjectivisme : il lui interdisait, en effet, de passer de la connaissance d'une chose à celle d'une autre chose, sous prétexte qu'une chose, autre par hypothèse ^ ne pourrait être identifiée à la première et que, dès lors, le jugement qui attribuerait un prédicat à un sujet différent de ce prédicat ne serait pas réductible au principe de contradiction '). D'où il suit que le principe de causalité n'a pas de valeur '), et que l'observation de nos actes psychiques ne permet pas d'affirmer l'existence de facultés ^). L'existence d'un monde extérieur est indémontrable ^) ; conclure de la présence de phénomènes à celle d'une substance ou d'un fonds permanent qui les soutient, serait inférer d'une chose à l'autre : procédé condamné par la logique =). Alors Nicolas raille Aristote, en disant qu'il y a à peine une ou deux
•) « Ex his infertis talem conclusionem : quod ex eo quod una res est cognita non potest evidenter. evidentia reductibili in certitudinem primi principii, inferri quod alia res sit » Hauréau, op. cit., 333. Cf. Chart., II, p. 576 (5, 6, 7).
- ') Cluirt., p. 576 (5) ; 577. « Hec consequentia : a est et prius non fuit, igitur alia res ab a est. non est evidens evidentia deducta ex primo principio. » Cf. pp. 578 (29) et 580 (2). L'argument est bien développé par maître (ailles, p. 334.
- ') «c Iste consequentie non sunt évidentes : actus intelligendi est ; ergo intellectusest. \ctus volendi est : igitur voluntasest. » p. 578(30). —') «Quod in lumine naturali intellectus viatoris non potest habere notitiam evidentie de existentia rerum evidentia reductaseu reducibili ad evidentiam seu certitudinem primi principii. » p. 583. — '■•)«Ex his conamini probare quod Aristoteles non habuit evidentem notitiam de aliqua substantia, et cet., quia de tali vel habuisset notitiam ante omnem discursum, quod non potest esse, quia non apparent intuitive et etiam ruslici scirent taies substantias esse, nec per discursum, inferendo ex perceptis esse ante omnem discursum, nam probatum est quod ex una re non potest évidenter inferri alia. Item, demonstrato ligno vel lapide, arguitur sic : cum omnibus apparentibus ante omnem discursum, potest esse per aliquam potentiam, puta divinam, quod substantia non sit ibi, igitur in lumine naturali non infertur evidenter quod substantia sit ibi. » (p. 333). Cependant Nicolas admet l'existence de l'âme : « Item dixi epistola secunda ad Bernardum quod de substantia materiali alia ab anima nostra non habemus certitudinem evidentie. >^ Chart., p. 577 (10). Cette proposition peu claire est expliquée par maître Gilles, qui résume cette seconde lettre avant de la réfuter : « Aristoteles nunquam habuit notitiam evidentiae de aliqua substantia alia ab anima sua, intelligendo per sub-
certitudes dans sa philosophie ')• Le savoir humain, pour lui, se réduit à un faisceau de connaissances intuitives, sensibles' et intellectuelles, sans ordre et sans lien de dépendance. Il faut faire table rase des abstractions d'Aristote et d'Averroès, et s'en tenir au contact direct avec les phénomènes singuliers ').
Ce phénoménisme constitue ce qu'il y a de plus clair dans la sophistique de N. d'Autrecourt et fait de lui un précurseur de. subjectivistes modernes. A d'autres endroits il montre, qu'il est presque équivalent de dire : Dieu est, ou Dieu n'est pas '), que Dieu et la créature « non sunt aliquid » % que les actes de l'âme sont éternels =) et qu'on finit par obtenir tout ce qu'on désire ^ Mais ce sont peut-être là des boutades ou des tours de passe-passe Il est plus intéressant à noter que X. d'Autrecourt nie les transformations substantielles et que, conformément à la théorie atomiste il explique la génération et la corruption des êtres naturels par l'agglutination ou la désagrégation de particules atomiques ') Enfin, il est antiscolastique dans sa doctrine sur Dieu : les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu, basées sur le principe de causalité, n'ont aucune valeur ; une sainte et inéluctable nécessité oblige Dieu à réaliser de toute éternité l'ordre du monde (aver-
stan.iam quamdam rem aliam abobjec.isquinquesensuum ex.eriorum et a formahbus e..oene„tns nostris. . (p. 333). ■) fi,j,^ „. .^ ^ „;^™';' 'J^^
perapparem.a naturalia nulla cer.hudo po.es, habed ; lia taLn ."olca po.es m brev. haber, .empore, si homines convenant intelléctum suun, ad res Cn ad miellectum Aristotelis et commentatoris » p ;8o( O n < I,.m T l pos..,o„es : Dens est Deus non est. penitus ide'ni î^lLt! 1^,^:17: p. ,80(3). Cf. p. 3,8 (33) : « Item dixi in quadam disputalione quod contradictor>a ad mv.cem ,dem significant .. - •) P. 5^8 (32). Cette thèse de N d'Autecourt est expressément rappelée dans la prohibition de la Faculté des arts de
êf Plà.\ "î r' """"^— ' -nedistincione velexpositionequodSocrate! et Plato, vel Deus et creatura nichil sunt. . C/,,,.,., II, p ,06 -\ P T,T,.
et ,7). - •> P. 583. - ^) P. 58,(37). «In rébus natiraibus non es nisi'mo u's locahs, scil.cet congregationis et disgregationis, ita quod quando ad TaC motum sequ.turcongregatio corporum athomaliu^ naturalium coIUguntu a^
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cum ahquo suppos.to, que fiunt talia. quod nec adventus illorum facere vîdem