LES PHILOLOGUES HUMANISTES
§ 2. — Les Philologues humanistes.
443. Leur influence. — La Renaissance consacre son premier culte aux formes pures du latin et du grec classiques. On considère que l'étude des anciens peut seule faire des hommes (humanisme, humanités) et, sous l'irrésistible poussée de ces idées, la plupart des universités d'Europe introduisent, dans une large mesure, l'étude des grammaires et des langues anciennes '). Or les admirateurs de la langue cicéronienne se prirent d'un dégoût profond pour les formes vieillies de la scolastique décadente et exploitèrent sa faiblesse. Sa terminologie philosophique, sa phrase lourde et embarrassée, tout en elle était taxe de « barbarisme ». Alors on engloba le fond et la forme dans une même réprobation, et l'on conclut que des hommes, incapables d'écrire, étaient incapables de penser : l'humanisme livra le premier et le plus terrible assaut à la scolastique et discrédita les «péripatéticiens» '). Ce fut son œuvre négative.
Par contre, les essais philosophiques des philologues humanistes font sourire. L'idée fondamentale de leur philosophie est la réduction de la philosopliie à la dialectique, et de la dialectique à la rhétorique. Ils confondent la science des choses avec l'art de raisonner, et l'art de raisonner avec l'art de bien discourir. Les plus grands philosophes sont Quintilien et Cicéron, parce qu'ils ont été les plus grands rhéteurs.
444. Principaux humanistes antiscolastiques. — Il faut citer avant tout l'italien Laurextius V.\lla (1407-1457), dont les Dialecticae disputatio7ies contra Aristotelicos ne sont qu'un perpétuel persiflage de la dialectique aristotélicienne. — Valla trouva un imitateur dans Rodolphe Agricola (1442-1485), qui conçut dans le même esprit son de inventione dialectica. — Non moins incisif est l'espagnol L.VivÈs (1492- 1540), (Decausis corruptarum artium. in Pseudodialecticos, de initiis, sectis et laudibus philosophiae). Il se dégoûta de la scolastique aux leçons de Jean DuUaert, à Paris ; propagea ses idées humanistes et antiscolastiques
•) Chart. III, pp. X et xi. — ') C'est le nom qu'un grand nombre d'écrivains de la Renaissance donnent aux scolastiques.
dans les Pays-Bas, à Louvain notamment, où il entra en relation avec Érasme ; se rendit en Angleterre, mais revint mourir à Bruges, en 1540.
Plus significatives, mais non moins impuissantes, sont les conceptions de Marius Nizolius, de Modène (1498- 1576), qui passa sa vie à se nourrir des œuvres de Cicéron (Thésaurus Ciceronianus) et attaqua la scolastique dans un traité Contra Pseudophilosophos, édité par Leibniz, en 1670. Du catalogue des sciences philosophiques il raie la dialectique et la métaphysique, pour les remplacer par la rhétorique. A la science de l'être, il substitue la science du mot, et nie la valeur réelle de l'universel.
Dans le même ordre d'idées travaille le plus influent de tous ces philosopheshumanistes, Pierre de la Ramée (Petrus Ramus, 15 15-1572). A peine âgé de 21 ans, il soutient dans une thèse publique, que ce qu'avait enseigné Aristote n'était que mensonge. Ce fut la profession de foi de toute sa vie. Dès ce temps, il rêva de régénérer la dialectique et exposa ses idées, en 1543, dans les Dialecticae instilutiones et les Animadversiones in dialecticam Aristotelis. Une violente opposition accueillit ces ouvrages. Ramus fut interdit par ordre de François i*"". Mais, à la mort de ce dernier (1544), il reprit l'enseignement de la philosophie au collège de Presle et réédita ses ouvrages. En 1562, il embrassa le calvinisme : cette abjuration, en même temps qu'elle lui valut des sympathies en Allemagne, augmenta à Paris le nombre de ses adversaires et le força de quitter la France. Quand il y rentra, en 1571, il périt dans le massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ses Dialecticae [nstitutiones, Ramus distingue la dialectique naturelle et la dialectique artificielle, calquant les règles de celle-ci sur le fonctionnement spontané de celle-là. La dialectique, n'étant que la virtus disserendi, comprend, d'une part la recherche des lieux communs d'oià jaillit le raisonnement (inventio), d'autre part, l'application de ces principes à chaque argumentation spéciale (judicium). \^e Judicimn nous apprend tour à tour à formuler des propositions isolées, à les coordonner en un tout scientifique, enfin à ramener toutes les sciences particulières à Dieu. Les exercices dialectiques (interpretatio, scriptio, dictio) couronnent la dialectique artificielle, et leur objet suprême est l'art de bien discourir. Car le raisonnement est uni au discours, comme le cœur est uni à la langue.
L'ensemble de ces préceptes simplistes, qui constituent la dialectique de Ramus, recueillit grand nombre de suffrages chez les esprits travaillés par l'humanisme. On opposa la dialectique ramiste à la philosophie aristotélicienne, et il se constitua deux partis, les ramistes et les aristotéliciens. Johannes Sturm, en Allemagne ; Arminius, en Hollande ; Nicolas du Nanxel, à Douai et dans les Pays-Bas ; William Temple (i 553-1626), à Cambridge, sont les noms les plus saillants dans la longue liste des partisans de Ramus. Corneille Mar-
TLM (1568-1621), à Helmstadt ') et Everard Digby à Cambridge, furent ses adversaires acharnés. Ce dernier écrivit, contre Ramus, son traité dg diiplici methodo ').
L'humanisme en veut avant tout à la langue et à la méthode de la scolastique; des partis non moins hostiles s'en prennent plus opiniâtrement à ses idées.
§ 3. — Le Platonisme.