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PHILOSOPHIE ET MYSTIQUE PROTESTANTES

dogme. Or, si chacun se fait 5/i dogmatique, il ne lui sera pas malaisé de l'harmoniser avec une philosophie, choisie non moins librement. De là les formes diverses et souvent contradictoires des systèmes philosophiques du protestantisme naissant (néo-platonisme, stoïcisme, aristotélisme, mysticisme panthéiste). Les réformateurs furent, avec les humanistes, les grands détrac

teurs de la scolastique.

Luther (1483 1546) n'est pas un philosophe. Il professe l'antagonisme irréductible de la raison et de la foi, l'une étant fonction de la chair (carc), l'autre de l'esprit (spiritus). Il interdit à la philosophie l'accès du domaine théologique, et reproche amèrement à la scolastique ') de l'avoir profané par ses

« sophismes ».

Son œuvre est avant tout la constitution d'une dogmatique nouvelle, dont la théorie de la justification constitue le pivot. Le péché originel a corrompu l'homme au plus intime de son être ; seule la toi dans l'Évangile peut le reintégrer dans la justice et la sainteté. Cette foi rédemptrice, abandonnée aux inspirations individuelles, unit l'homme à Dieu, et le conduit à la félicité, passivement, sans efforts, même sans le concours de ses œuvres.

Cependant la dogmatique réformée de Luther implique une philosophie. La distinction delà chair ou des facultés naturelles, et de l'esprit ou de l'élément divin de notre être, mène à un dualisme psychologique qui rappelle les doctrines de la cabale ; la passivité de l'homme vis-à-vis de la grâce et la prédestination absolue ont pour conséquence le déterminisme. Plus soucieux que leur maître de légitimer leurs croyances devant la raison, certains disciples de Luther ont cherché les harmonies de la philosophie avec le dogme réformé- Les principaux philosophes de la religion nouvelle sont Zwingli, Mélanchthon et Bôhme.

463. Zwingli. — Le grand réformateur suisse (1484-1531) est d'accord avec Luther Ipour faire de la justification et de la sainteté, basées sur la pure croyance subjective, le fondement du nouveau christianisme. Zwingli était un humaniste fervent : il visita l'Italie et se pénétra des travaux de l'Académie de Florence ; Pic de la Mirandole était son auteur favori. Or, Zwingli mit à profit, pour étayer sa dogmatique, le néo-platonisme et le stoïcisme. L'un et l'autre lui apprirent l'immanence panenthéiste et la déification de l'homme régénéré par le souverain bien. Sénèque lui fournit des arguments en faveur de l'autonomie du vouloir, de la prédestination absolue des bons et des méchants, et du déterminisme moral (69). L'unité de la révélation divine dans les diverses religions, ou le théisme universel, apparaissait aux yeux de Zwingli comme la conciliation naturelle de l'humanisme et du protestantisme.

•) Sur les rapports de Luther avec la scolastique, v. H. Denifle, Luther und Lutherthum in d. ersten Entwickelung, I, 2 (Mayence, 1904-1906).

464- Mélanchthon. (1497-1560) n'est pas un esprit créateur, mais un compilateur d'Aristote au service de la théologie protestante. Il ne cultiva l'humanisme que pour comprendre la philosophie antique et constituer sur cette base une apologie du christianisme. Ses manuels sur la Dialectique, la Physique et l'Ethique d'Aristote, remarquables par leur ordre et leur clarté, ont valu à leur auteur le titre à^ praeceptor Germaniae.

Mélanchthon est éclectique plutôt qu'aristotélicien. Son péripatétisme, qui revêt dans la Dialectique une certaine pureté, se mélange à des éléments platoniciens et stoïciens '). Ainsi en est-il dans la théorie de la connaissance : l'homme porte en lui un lumen naturale (contre Luther); des principes innés lui apprennent les grandes vérités de l'ordre spéculatif et moral (stoïcisme, Cicéron). Si les sensations sont les pourvoyeuses nécessaires de nos connaissances certaines (nihilestin intellectu quod prius nonfucrit in sensu), elles ne font que stimuler l'activité du lumen yiaturale (contre Aristote), et réveiller des représentations assoupies. La certitude de ces vérités primitives est immédiate; elles reposent sur la conscience subjective ; non seulement les principes des mathématiques et de la physique, mais encore l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, la moralité, l'ordre social, la liberté humaine (contre Luther et le stoïcisme) sont des principes innés. C'est la philosophie grécoromaine, en particulier le péripatétisme, qui a le mieux déchiffré les enseignements du lumen naturale. Mais encore cette philosophie est-elle forcément incomplète, le péché originel ayant voilé l'intelligence de l'homme. Il appartient à la foi, à l'Evangile, de purifier la source du savoir, et de lui rendre son premier éclat. Ainsi la foi complète la raison (contre Luther) ; la philosophie grecque et le christianisme enseignent les mêmes vérités, à des degrés divers de clarté.

Les Ethicae doctrinac elementa de Mélanchthon devinrent le point de départ des théories protestantes sur le droit naturel et social : le décalogue est le contenu du ///s naturale, et l'État, d'origine divine immédiate, est indépendant de l'Eglise. Cette thèse fut vivement combattue par les publicistes catholiques d'Espagne ').

•) DlLTHEY, Melanchton. und die erste Aushildung des natiirlichen Systems in Deutschland, dans les Arch. /. Gesch. PhiL VI, p. 225. Aristotélicien en Physique, Mélanchthon raille les découvertes récentes de Copernic - •) De même que Mélanchthon, Nicolas Taurellus (1547-1606) veut construire la dogmatique protestante sur des bases philosophiques. A la philosophie d Aristote, il veut substituer une philosophie de la raison, conforme à l'Évangile; au lutheramsme et au calvinisme, un «christianisme intégral -> qui atténue la nature et les conséquences de la chute originelle, et laisse l'homme en possession d'une faculté naturelle de connaître. Cette faculté n'est pas une tabula rasa (Aristote), mais un trésor garni des connaissances fondamentales; elle est Identique chez tous, et incapable de s'enrichir ou de s'appauvrir Toutes les dif-

MÉLANCHTON. BÔHME.

465. Le mysticisme protestant. Bôhme. - Le protestantisme contient en germe le mysticisme. L'interprétation directe et personnelle de la Bible, la né-ation de la hiérarchie ecclésiastique et céleste suppriment les intermédiaires que le catholicisme pose entre l'âme et Dieu. Chez ses principaux représentants, la mystique protestante repose sur des h^^es panthéistes.

L'idée panthéiste, déjà affirmée par Zwingli, domine l'anthropologie mystique de SÉBASTIEN Franck (1499-1542, Paradoxa, de arbore scientiae boni et mali) et surtout la philosophie de Jacob Bôhme. Élevé en dehors des livres et de l'humanisme, Jacob Bôhme (1575-1624) mena une vie simple, toute de méditations intérieures ; en dehors des écrits de Paracelsus et de son école, il ne dut qu'à ses réflexions solitaires le système original dont il est l'auteur. Outre son chef-d'œuvre Aurora (1610), citons : Vierzig Fragen von der Seele, Mysterium magnum, von der Gnadenwahl.

L'originalité de Bôhme consiste dans son explication métaphysique de la présence simultanée du bien et du mal '). L'opposition du bien et du mal est en Dieu un fait originel et connaturel, et, dès lors, nécessaire. Un jour Bôhme, voyant un vase d'étain qui réfléchissait les rayons du soleil, se dit que sans l'étain, obscur en lui-même, on ne verrait pas la lumière solaire, le positif serait inconnaissable sans le négatif, la lumière sans les ténèbres, le bien sans le mal. Mais la présence du bien et du mal dans l'infini introduit en son sein une tension de forces contradictoires. Elles n'y existent cependant qu'à l'état potentiel. Qu'est-ce qui les actualise, ou, pour emprunter à Bôhme l'image du feu, dont il fait le symbole de la vie, qu'est-ce qui « embrase » le bien et le mal ? - Vâme humaine, par un acte de libre volonté. Pour comprendre cette pensée, notons que l'âme humaine n'est pas une création divine (théisme) ; elle est Dieu même : l'âme humaine, unique dans tous les représentants de l'humanite. est l'état originel divin, 1' «abîme» sans fond, «contenant le ciel et l'enfer dans

son immensité».

Revêtant sa métaphysique d'un décor poétique, Bôhme décrit « l'éternelle nature de Dieu » sous la forme de sept qualités primaires - représentant les trois premières le mal, ou la colère divine ; les trois dernières, le bien ou l'amour divin. Sur le seuil du bien et du mal, appartenant à l'un ou à l'autre, se trouve \efeu, principe de la vie et de tout ce qui, en Vivant, se consume. Ici apparaît la liberté de l'âme humaine (ou de Dieu). Par un acte libre, l'âme peut

férences et les modifications de nos connaissances dérivent des obstacles plus ou moins nombreux que le corps suscite à l'activité cognitive. L'objet de cette faculté et de la philosophie dont elle est l'organe, se résume dans la connaissance de Dieu, de ses propriétés et de ses œuvres ; la théologie, au contraire, s'occupe delà volonté cachée de Dieu, telle que le Christ nous la révélée -') Deussen, J. Bôhme. iiber sein Leben und seine Phtlosoplite {Kiéi, 1897), et BOUTROUX, ds Études d'histoire de philosophe.

se tourner vers le bien ou vers le mal. . La volonté de l'âme es. libre, ou bien de se replier sur elle-même, de ne s'est.mer pour rien, de n'ê.re qu'une branche de verdure jaillissant de l'Arbre divin, de se nourrir de l'Amour divin (le Bien) - ou bien de s'embraser et de s'élever ^« F.uer aufzu.tei,en) , en vue de devenir un arbre propre et indépendant » ). A ce mysticisme est adaptée toute une dogmatique. Le péché originel, c'est l'âme humaine choisissant le mal • la redempfon, l'âme humaine faisant retour au bien. Le Christ n'est pas un Dieu personnel fait homme, il n'est qu'une partie de l'humanité déifiée ').

S 9- — ^^ théisme ou lu philosophie de la religion.

466. Cause du succès du théisme. - Les luttes religieuses de la Réforme msp.rerent à un groupe de publicistes des projets de conciliation entre les nombreuses églises. On se pénétra de la conviction que toutes les religions possèdent un fonds commun de vérités essentielles sur Dieu, et que leur contenu est identique, malgré les divergences de leurs dogmes ')

J-u.her était hostile à ce théisme, espèce de résidu des diverses religions

chrétiennes; mais Z.vingli et diverses sectes de l'Église réformée s'en rapprochaient. *^*

D'ailleurs, le théisme es. conforme aux allures indépendantes de la Renaissance, puisqu'il n'es, qu'une forme du naturalisme, appliqué à la religion De même qu'on avait édifié le droi, naturel en inspectant la nature humaine de même on interrogea la raison pour découvrir les idées religieuses

De là le grand nombre d'adhésions que recueilli, le .héisme, non seulement chez les protestants, mais en général près de tous les esprits emportés dans le mouvement de la Renaissance. L'influence du .héisme se répercuta dans la vie morale et sociale et même dans la vie ar.is.ique du xv,« s. Ces. lui no.amment

')Vierzig Fragcn.ni'.--) La Renaissance donna un regain de faveur à un autre mysticisme, base sur la cabale. Bien que la cabale soi. avant .ou. un livre reli

une explication philosophique du monde, dont la thèse centrale est l'éma

I322), le plus célèbre des hebraïsants de la Renaissance rOe arte caiali.iiJ li

itme ""'^'t " ^^^^.^^'='"= '•""'- <>« Dieu et de la Ls ou de totS de 1 ame par une illumination directe de la lumière divine. Quand VAmeeTLrt fiée elle franchi, le premier et le second monde, ou l'orïre sensî^e e, ime

TZ A <i -^' '■^P*"''»"» «" dix at.ribu.s (Sephiroth). L'in.uition face a face de la d.vini.é est la fin suprême de l'homme - n V,n.x»vT ITJ^

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