SUAREZ
o-iques '). Canus eut comme disciples Bartholomé de Médina, Bannez, et l'Augustin Louis de Léon (Ludovicus Legionensis) ').
BARTHOLOM.-Eas DE Medina (i 5 27- 1 58 i), entreprit un commentaire de la Somme Théologiqne qui résume les travaux de ses prédécesseurs et qui devint classique. Son œuvre, qui n'embrasse que la i' 2^' et la 3* pars, fut continuée par son successeur DoMiNiCUS Bannez (i 528-1 604) qui édita des commentaires sur la i^ et la 2"" 2'^ de manière à constituer un commentaire complet de la Somme ^). Plus tard, nous rencontrons les italiens Zanardi (t 1642), JÉRÔME Medices (t 1022, formalis explicatio S. Theol. S. Thomae), les portugais Antonio de Sena (t 1584, /;/ quaest. D. Thomae disputatas, et des travaux sur la Somme) et Jean de S. Thomas (i589-i644).Ce dernier, professeur à Alcala et à Salamanque, est bien connu par son excellent Cursus philosophicus ad e.xactam, veram et genuinam Aristotelis et Doctoris angelici mentem, comprenant la logique, la physique générale et spéciale, notamment la psychologie.
476. Les Jésuites en Espagne. Suarez. — Les Jésuites s'établirent en Espagne vers 1548, quelques années à peine après la fondation de l'ordre. S. Ignace, qui avait appris à connaître et à apprécier la doctrine de S. Thomas, à Paris, en 1533, le choisit comme docteur de la Compagnie. S'inspirant du précepte du fondateur, la congrégation générale de 1593 imposa à ses membres de se rallier au thomisme en matière théologiqne. Elb laissa la liberté pour les questions d'ordre purement philo-
•) On peut mentionner aussi Vincent Varron (1550-1552), auteur de comment, sur la i» 2-'« de la Somme Théolog., Diego de Chaves (de Clavibus) qui commenta la 2» 2^6, Dominicus de Cuevas, suppléants de Canus (1550-1552) comme Ambroise de Salazar et Juan de la Pena étaient suppléants de B. Carranza (i 556-1 560). leurs œuvres sont relevées par Ehrle, op. cit., p. 105 et suiv. La rivalité des deux professeurs créa un parti de Canistes et de Carranzistes. — ') Ibid., 92. — ') Ehrle signale encore Pedro de Sotomayor, Mantius de Corpore Christi, Petrus Fernandez, Juan Gallo, Juan Vincente, Dominicus de Guzman, Alfonso de Luna, Juan de Guevara, Pedro de Uzeda Guerrero, Juan de Médina. Il remarque que l'étude de l'œuvre des disciples jettera de la lumière sur celle des maîtres.
sophique, mais ici même prit un ensemble de précautions afin qu'on ne s'écartât pas du thomisme à la légère.
Les Jésuites ne réussirent pas à s'implanter dans l'Université de Salamanque, mais ils créèrent d'autres centres d'études. Tel le collège de Coïmbre, où Petrus FoisTSECA (1548-1597), surnommé l'Aristote de Coïmbre, le premier occupa une chaire. Sous son impulsion, les Jésuites menèrent à bonne fin un commentaire immense de la philosophie d'Aristote, connu sous le nom de Collegium Conimbricense, cursus Cojiimhriceiisiuifi. C'est une exégèse plutôt idéologique que littérale, divisée en quaestiones, clairement rédigées et groupées entre elles ; en même temps c'est un bilan bien fait des commentaires légués par l'antiquité. Sebastiao do Couto (t 1 639) travailla la dialectique ; Manuel DEGoES(i56o-i593)le traité de l'âme, l'éthique et la physique; Magalliano, le de anima ; Fonseca (mort 1597), la métaphysique et la dialectique. Le Tractatus de anima separata de Balthazar Alvarès est le dernier des commentaires de Coïmbre.
De toute la lignée des Jésuites philosophes, le plus célèbre est Fr. Suarez (doctor eximius), nç à Grenade en 1548, mort à Lisbonne en 1617, après s'être illustré par son enseignement dans les principales universités de la péninsule ibérique. En effet, son grand ouvrage philosophique, Disputationes metaphysicae, est un des répertoires les mieux dressés, les plus complets et les plus clairs de la métaphysique scolastique.Ce n'est plus un commentaire, mais un traité original sur l'être, ses catégories, ses causes, où, de nos jours encore, tous ceux qui veulent approfondir la métaphysique scolastique, trouvent un tableau synoptique des problèmes à résoudre et des solutions proposées.
Suarez est aussi le plus éclectique des scolastiques espagnols. Sa philosophie est une interprétation remarquable de la synthèse scolastique. Pour la constituer, il emprunte au thomisme un bon nombre de matériaux, mais s'en écarte dans d'importantes questions, où il défend des idées personnelles. Tout en reconnaissant son mérite, la vérité veut qu'on lui dénie ce titre usurpé de « com-
suarez.
mentateur fidèle du Docteur angélique » que la postérité s'est plu à lui attribuer. Pour s'en convaincre, il suffira d'énumérer quelques thèses capitales de sa métaphysique et de sa psychologie. Contrairement à S. Thomas, Suarez rejette la distinction réelle de l'essence et de l'existence ^) ; il est amené dès lors à admettre que l'existence peut être composée d'éléments partiels, au même titre que l'essence, et notamment que la matière première, dans les substances naturelles, possède par elle-même et sans l'acte déterminateur de la forme, une existence propre, que Dieu pourrait conserver, comme telle, à l'état séparé. Ces thèses, incompatibles avec la doctrine de S. Thomas, nous ramènent plutôt aux enseignements de la scolastique préthomiste. De même, Suarez écrit que les éléments constitutifs de chaque substance — et non la matière première — sont principes de son individuation, et il enseigne avec D. Scot que les arguments métaphysiques ont seuls une valeur apodictique dans la démonstration de l'existence de Dieu. En psychologie, bornons-nous à constater que Suarez, par un nouveau rapprocl>ement du scotisme, reconnaît à l'intelligence le pouvoir de se former de l'individuel une connaissance directe. Suarez occupe enfin un rang distingué, comme publiciste, dans la phalange des Jésuites qui combattirent les doctrines protestantes sur le terrain social. Il composa un traité de Legibus '), et s'occupa notamment de la célèbre question de l'origine immédiate du pouvoir, mise à l'ordre du jour par les protestants. Avec Bellarmin, il entra en lice pour réfuter la théorie du « droit divin »
■) « Existentia enim substantiae ita composita est, sicut essentia subtantiae et ideo sine ulla implicalione vel repugnantia, potest Deus sicut formam sine materia, ita et materiam sine forma conservare. » Disp. met., Disp. 15. sect. 9, n. 5 G SUTTA, Lascolastica deA secolo XVI e la politica dei Gesuih (Tonno, 1911} juge que cette théorie de Suarez détruit la notion de création et mené son auleur au panthéisme (pp. i35 et 136). U voit une autre preuve « ev.dentissima » de son panthéisme dans sa théorie àes passioncs cntis. Quelle méprise . Suarez est à cent lieues du panthéisme. La théorie de la simple distinction de raison entre l'essence et l'existence oblige Suarez à expliquer autrement que S. Thomas plusieurs doctrines théologiques. Il ne nous ^PP^;»^^^^^ P^^/^ le suivre sur ce terrain. - ') D. de Soto, Molina, Lessius, Jean de Lugo (f 1660) écrivirent également des traités de jure et justitia.
600 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XV" AU XVIl^ SIÈCLE.
des rois, à laquelle Jacques I- d'Angleterre n'avait pas dédaigné d'apporter l'appui de son argumentation théologique. A la conception protestante, suivant laquelle les rois tiendraient leur pouvoir immédiatement de Dieu, Suarez oppose, non sans hardiesse, la thèse de la souveraineté initiale du peuple; le consentement du peuple forme donc le titre originel de toute autorité princière. A rencontre de l'omnipotence gouvernementale, telle que l'entendait Mélanchthon, il reconnaît au peuple le droit de déposséder les souverains indignes du mandat conféré. Après Suarez, Vallius (f 1622), A. Rubius (f 1615), Fr. Al-
PH0NSUS(l649XP.DEMEND0ZA(tl65l),FR.G0NZALEZ(tl66l)
sont des personnalités secondaires.
477. Jésuites en Italie. — Le mouvement théologique et philosophique dont les Jésuites se firent les promoteurs se répandit dans les diverses universités qu'ils fondèrent, hors l'Espagne et le Portugal (par exemple, à Ingolstadt). En Allemagne Grégoire DE Valence, auteur d'un Comment, sur la Somme (1591); en
Belgique Bellarmin et Lessius firent connaître les nouvelles tendances.
En Italie surtout s'organisèrent d'importants centres d'études, dont le principal est le collegium romamtm fondé par S. Ignace! Là professa Jacob Ledesma (mort 1575) et F. Toletus (de 1559-1569), disciple de D. Soto à Salamanque, auteur d'excellents commentaires sur Aristote et d'une Enarratio in Summam theoL S. Thomae. Là aussi on rencontre Gabriel Vasquez (mort 1604), le grand rival de Suarez, et l'auteur de Disputationes metaphysicde très appréciées et d'un beau commentaire sur la Somme théologique de S. Thomas.
Sous Vasquez et Suarez étudia, de 1584 à 1588, CosMus Ala- MANNUS, né à Milan (1559) où il enseigna dans la suite. Il publia de 1618 à 1623 une Summa philosophiae, exposé didactique de la philosophie de S. Thomas, où l'auteur groupe les matières sous diverses sections (logique, physique, éthique, métaphysique) et reumt minutieusement les textes du maître relatifs à une même question.
VASQUEZ. ALAMANNUS. MAURUS.
Pierre Arrubal, Jean de Lugo, Antoine Ferez, Nicolas Martinez, Silvester Maurus méritent une mention spéciale dans la liste des professeurs du Collège romain au XVIP s. Maurus, né à Spolète (1619) entra dans l'enseignement en 1653, et s'y consacra presque exclusivement jusqu'à sa mort (1687). A côté de plusieurs œuvres théologiques, il écrivit des Qnaestiomm philosophicarum l. V, et une paraphrase des œuvres complètes d'Aristote. Ces commentaires résument, peut-on dire, l'exégèse à laquelle les grands scolastiques du XIIF s. ont soumis les textes d'Aristote ; la concision et la clarté de ces commentaires en font un modèle du genre '). Maurus a pris pour base le texte grec et les meilleures versions latines qui étaient en circulation
de son temps.
478. Autres congrégations religieuses. — L'ordre de S. François prit une part active à l'œuvre de restauration (484). Les Carmes entreprirent les Disputationes collegii Compliitensis, commentaire encyclopédique du thomisme '). Les Cisterciens — parmi lesquels on cite Angelus Manriouez, B. Gomez, P. DE Oviedo, — les Bénédictins, les ïrinitaires et d'autres ^) suivirent les mêmes traditions philosophiques.
479. Conclusion. — La restauration espagnole contraste avec l'appauvrissement général de la scolastique dans les pays où elle ne s'étendit pas. Elle provoqua un revirement profond, qui témoigne assez que les doctrines organiques n'avaient pas perdu leur vitalité. Dans la stérilité générale, une branche bourgeonne et se couvre de fruits abondants.
Malheureusement cette restauration demeura locale et éphémère. Elle ne put s'imposer en dehors des pays ibériques et de l'Italie. Les déchirements de la Réforme qui se faisaient sentir dans le centre et le nord de l'Europe sont une cause de cet échec. On y était aussi trop tiraillé entre les multiples tendances du
•) Préface du t. I, de l'édit. de Ehrle. - ') Le carme Philippus à S. Trinitale (t 1671) est considéré comme un excellent interprète de S. Thomas - ') Manuel d.^ Natividade, de l'ordre de N.D. de la Merci, fit une philosophia sec. mentem angelici praeceptoris, non publiée. Ferreira, op.cit.» p. 3i3-
temps, pour que la scolastique pût reprendre le dessus. Il eût fallu pour cela prendre contact avec l'âme contemporaine, autrement que ne le firent les nouveaux scolastiques d'Espagne. Quel dommage qu'ils aient limité au droit naturel les recherches^nouvelles auxquelles la Renaissance les invitait ! Ils étaient de taille à se mesurer avec les antiscolastiques du temps. Le défaut d'adaptation aux tournures d'esprit nouvelles arrêta l'influence du mouvement espagnol, et bien qu'il domine le xvi= s. et entre bien avant dans le xvii" s., il n'eut pas la durée auquel il eût pu prétendre.
480. BibUographie.-SurécritsdeSJésu,tes,So.MMERVOGEL, BMiofA. d^/aCom- A...««^./<?5«s,t.I-IX,BruxelIes,i89S->9oo.ÉditdeViUoriaPinciae,i56. Lyon ■557.>586.Salamanque,,565;de Lede.ma, Coïmbre 1555; de D. de Soto à Venise 1572, 1582 : de Canus, (Salamanque 1550-1558) nombr. édit. du d, hcis Ouologich surtout celle de Serry en . 7 ,4.- Duhe.«, Dominique Soto et la scolastique parisienne (Bulletin Hispanique, 19,0 et ï9n). Étude sur lesthéoriesdynamiques et mécaniques du maître. - Art. de Mando.x.xet sur Canus, ds Dict. Théol. Cath. (au mot Cano) 1904. - Ed. comment, de Médina à Salamanque (.577, .582), Venise .586. Cologne ,6.9, etc.; de Banez à Salamanque 1584, .588, 1594, .6.., ,6,2. Le Cursus de J. de S. Thomas est édité à Lyon en .633 ; arant parurent nombr. edit. des diverses parties. Réédit. en 1883 (Vives, 3 vol.). Les oeuvres de A. de Sena sont éd. àdiv. reprises chez Plantin ,569.,575.Le Cursus conimbric. parut au fur et il mesure, fin .xvi» s. et début .xvii» en de nombr. édit. - Les Disbut metaphys. de Suarez, édit. la prem. fois en ,597 à Salamanque reçurent de nombr edit. ; le de legibus à Coïmbre 16.2. Œuvre compl. 23 in fol., Venise, 1740, et Vives, en 1856. - UEnarralio de Toletus est éditée à Rome en :869-i87o Vasquez, Ses comment, sur la Somme ont reçu diverses édit au xYii- s La Summa p/uhsophiae de C. Alamannus a été éditée .i Paris en 1638/39 par les Chanoines réguliers de S. Augustin, surtout par Jean Fron.eau, chancelier de Sie Geneviève et de l'université. Alamannus ayant laissé inachevée la Métaphysique et n'ayant pas entrepris l'Ethique, c'est Fronteau qui compléta l'une et composa l'autre, en suivant le plan d'Alamannus. Réédit. en 3 vol. des œuvres d Alamannus (avec les ajoutes de Fronteau) par P. Ehrle, Paris, Cf 412
Les Quaestiones Philosopkicae l. Vit S. Maurus ont été éditées en .658 et .670 (a Rome), et en 1875 ; les comment. d'Aristo.e en 1668 (Rome), et la partie concernant la morale en i696-,698. Les Commenlaires complets ont été réédités par Ehrle (Pans, 1884) : Aristotelis opéra omnia quae e.rtanl brez.i paraphrasi et Ittterae perpétua inhaerente expositione illustrata a S. Mauro, 4 vol
Sur les éditions et les manuscrits, v. les importants articles de Ehrle. Die
Vat.can,schen Handschriften der Sahnanticenser Theologen d. XVI Jahrh. von
V.ctor,a ksBannez avec des aperçus sur leurs doctrines. Signale nombr. œuvres
médites. (Der Katholik, .884 et .885). - Getino, El maestro Fr. Francisco de
l'École occamiste,
Vitiori.. La Ciencia Tomista. .9.0-.91., articles. Étude comple e sur la vie et influence. Nombr. références bibliograph. chez Werner, 0,eSchol. i sfiat. Mtllalters IV; tJer Uebergang d. r^chol. in ihr. nachlrident. Entwickelungsstad^m ÉhIe. Die p.psl LycliU etc. 3-» art , pp. 388 et suiv. ; FerreiranEUSDvDO, La Philos, thomisteen /'«./«^./(R. Néo-scol. .898, pp. 305 et suiv.). Notes et documents. - Sur Suarez : Werner, Fr. Suarez u. d. ScholasHk d. letzten Jahrh. Regensburg, .86t. A. Martin, Suarez métaphysicien, commentateur des. Thomas (Science cathol., .898, pp. 686 et 819), Scorail,.e £«....* tuits de Suarez (Et. relig., janv. .895). -G. Sa.tta, La ScotasUca del Secolo XVleUpolitica deiGesuiti (Torino 19..). Prem. Partie ; étude gênera e sur la philos depuis le xtv» s. Deux. Partie : étude sur Suarez, Bellarm.n, Manana. Lamine surtout controverses sociales. Jugements excessifs, parfois erronés.
§ 4. — r École occamiste.
481 Principaux occamistes. - Au xV s. les occamistes tiennent tète, dans la plupart des anciennes universités, aux autres scolastiques. On les appelle moderni, nominales ; leur enseignement est désigné comme la via modernorum, par opposition aux thomistes et scotistes, reaies, qui représentent la via
antiqica.
Petrus Mantuanus (professeur de 1393 à 1400)- i'AULUS Pergulensis (t 145O qui 1'"" «t l'autre firent des traités de logique, J. Wessel (t 1489), Gabriel Biel (vers 1425-U95) sont des occamistes militants. Le Collectorium de B.el, bien connu et souvent édité, ne contient rien d'original, mais passe à juste titre pour un des exposés les plus méthodiques et les plus fidèles du terminisme de G. d'Occam. On a appelé B.el le dernier des scolastiques, mais ce titre n'est exact que s',1 fait allusion à la décadence rapide de la philosophie. Nombreux, en effet sont les «c scolastiques * qui suivent Biel, mais combien peu sont significatifs ! Enregistrons quelques noms : Olivier de SiÈNE (doctor artium et medecinae, tradatus ralionalts scientiae, vers 1491) et ses disciples Alexandre Sermoneta, Benedictus Victorius Faventinus, etc. ; Antonius ml- VESTER (t 1515), Sïephanus DE MoNTE, professeur a Padoue en 1490, JUDOCUS Isenacensis (t 1519), Bartholom.^us Arnoldi (1532), etc.
604 LA PHILOSOPHIE MÉoiÉVALE DU XV= AU XVIl" SIÈCLE.
L'Université de Paris demeure une des places fortes du terminisine, jusqu'à ce qu'un décret de Louis XI (i mars 1473) proscrivit les doctrines d'Occam, mit au ban des écoles les ouvrages de ses partisans et imposa la philosophie « réaliste » de S. Thomas ou de Duns Scot. Le dernier personnage influent, et qui fit école, est le maître écossais Johannes Majoris (1478- 1540), régent du collège de Montaigu, auteur à'nn propositnvi de infimto '), de divers traités de logique, de commentaires sur la physique et l'éthique d'Aristote et sur les sentences du Lombard, éditeur des commentaires de J. Dorp sur Buridan. Parmi les nombreux disciples à qui il inspira le zèle des idées occamistes, on compte David Cranston de Glaso-ow les espagnols Antonius Coronel etGASPAR Lax, le gantois Jean DuLLAERï (né vers 1471-1513), commentateur d'Aristote, qui laissa à son disciple Vives de si mauvais souvenirs.
Henri Grève à Leipzig, Michel de Breslau à Cracovie,
JOH.ALTENSTAIGdeMindelheim,CONRADDEBuCHEN(tl53l)
peuvent être inscrits sur cette longue liste de terministes décadents, qu'un dépouillement scrupuleux des documents universitaires de l'époque permettrait d'allonger indéfiniment.
482. Essais d'humanisme. — A la fin du xv s., les subtilités des scolastiques parisiens provoquèrent une réaction de la part de Jacques Le Fèvre d'Étaples, et surtout de son disciple JossE Clichthove de xXieuport (1472-1543). Ouvrier de la renaissance des lettres, doublé d'un chaleureux partisan d'Aristote, li veut introduire en philosophie le latin châtié des humanistes, substituer aux textes en circulation des versions plus élégantes, mitiger l'aristotélismede la scolastique par des éléments platoniciens. Clichtove édita les traités de Faber ') et ne se sépara de lui qu'après 1520, lorsque son maître, compromis dans le
iPSZT'' ^f'"''"'\f ^''•^'- etc., II, 484. - ■) Soigneusement relevées dans
Iheolop par,s,,ns.. et carnotensis canonUi vita et ofieribus. Paris .894 Lui-même ecnv,. : Tot.u. phitosophiae Paraphrases, In terJnorum cognUio2n inZTu^" et nombreux commentaires des œuvres de Faber. " roaucito.
L ECOLE SCOTISTE.
Luthéranisme, fut obligé de quitter Paris. Lui-même se retira à Chartres en 1526. Les introdiictiones et les scholia de Faber et de Clichtove furent adoptés comme manuels dans un grand nombre d'universités de France, d'Allemagne, des Pays-Bas septentrionaux. A Paris ils provoquèrent un élan de renouveau. Mais après l'expulsion de Faber et le départ de Clichtove, la scolastique parisienne retomba dans ses abus.
483. Bibliographie. — Logica mng. P. Maiituani, Venise 1492. Compendium de P. Pergulensis, Venise 1498. La dernière édit. du Collecter iiim circa quatuor Sentent. Hbros de Biel est de 1519 (Lyon). Le traité d'O. de Sienne est éd. en 1491. De J. Majoris : Quaestiones in veterem artem etc., Paris 1528, Introduclorium in Aristolelicam dialecticam, ihid., 1527, în P. Hispani summulas commentarin, Lyon 1505, etc. contient nombr. dissertât, de logique. Comm. sur les Se7itences 1519 et 1530. - V. Pranïl, op, cit.. IV, pp. 194, 230 et suiv. Sur Biel, art. de C. Ruch, ds Dict. théol. cath., 1904. — Clerval, ouv. cité. Excellent. De Wulf, Hii>t, Phil. en Belgique, 1910, pp. 178 et suiv.
§ 5. — V École scotiste.
484. Principaux scotistes. — Le scotisme demeure la doctrine favorite de l'ordre franciscain. On ne rencontre pas de noms saillants parmi les premiers scotistes de cette période. Bornons-nous à citer les franciscains Petrus de Aquila (t i^jo, doctor sufficiens ou Scotellus), Nicolas Bonetus (t 1360), Pierre Thomas (Formalitates), Johannes Anglicus (1483 ; commente les Quaest. de wiiversalibus de D. 5c(?/j;puis Antonius SiRECTUS (1484) et Nicolas ïinctor, tous formalistes outrés. L'éditeur des commentaires de ce dernier l'appelle Scotisajis subtilis piîcriimim. SxEPHANUS Brulifer est plus réservé, tandis que Thomas Bricot, et Georges de Bruxelles, — deux hommes dont les travaux sont intimement liés — se rapprochent de l'école terministe. Il en est de même de JoHANNES Faber de Werdea(i500) et de Petrus Tartaretus (1494), le plus remarquable des scotistes de ce temps, auteur de commentaires sur Aristote, sur le livre des sentences et sur les quodlihet de D. Scot. Les commentaires de Tartaret sur Aristote ont eu une
6o6 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XV^ AU XVII*' SIÈCLE.
vogue considérable. Scotiste en métaphysique, leur auteur emprunte ses théories de mécanique à l'école nominaliste, et en particulier reproduit Albert de Saxe sur la loi suivant laquelle s'accélère la chute d'un grave '). Johannes Magistri (1432-1482) qui écrit des dicta... mtroductoria in doctrina7Ji doctoris stiôtiliSj Antonws Trombeta (t 15 18), qui a laissé un traité in Scoti forinalitates , Johannes de Colonia, et une foule d'autres écrivains secondaires veulent revenir aux principes du plus pur scotisme.
Le xviF s. fut témoin d'un nouvel épanouissement de l'école scotiste, si bien que Caramuel y Lobkowitz put écrire : « Scoti schola numerosior est aliis simul sumptis » ^). L'âme de ce mouvement fut Wadding (né 1588), qui en 1625 fonda à Rome un collège scotiste célèbre. Les premiers titulaires des deux chaires de philosophie scotiste furent Flemeng et J. PoNTius. Wadding entreprit en 1639 une édition complète des œuvres de Duns Scot ^) dans laquelle il utilise les travaux de Maurice du Port, de Lychetus, de Cavellus, et un chapitre général tenu à Tolède en idy^, imposa à l'ordre franciscain les doctrines de Duns Scot.
Parmi les contemporains et successeurs de Wadding, les plus célèbres sont : en Espagne Merinero (f 1663) professeur de philosophie à Alcala, auteur d'un cours complet et précis de philosophie scotiste; en ItaHe Brancatus (1612-1693) de Lauria, qui fit huit volumes de commentaires sur les deux derniers livres des Seîitences de Duns Scot ; le portugais Macedo (1594-1681) qui professa à Rome et à Padoue et laissa des « Collationes doctrinae S. Thomae et Scoti cum differentiis. inter utrumque », etc. ; J. PoNClus, collaborateur de Wadding et une des gloires de l'école, auteur d'un cours complet de philosophie suivant la pensée de Scot. En France, le principal protagoniste du scotisme est Claude Frassen (1620-1711), docteur de Sorbonne, auteur d'un
') Duhem, D. de Soto et la scoiast.parisie?ine{B. Hisp. 191 1, p. 160). — *) Theol. Ftindam.. 1. II, disp. 10. - ') 12 vol. Lyon. Les Commentaires d'Oxford, imprimés dès 1474, avaient été soigneusement édités par Hugues Cavelle (Anvers 1620) ; Maurice du Port avait imprimé en 1504 les traités de logique ; d'autres traités existaient séparément.
AUTRES ÉCOLES SCOL ASTIQUES.
Scotus Academicîis qui eut de nombreuses éditions. Citons encore Mastrius, Faber (t 1630) et le silésien Sannig, qui publia à Prague une Schola philosophica scotistaricm en 1684 et 1685 '). HiERONYMUS DE MoNTEFORTiNO, composa en 1720 une Su7juna theologica, formée de toutes les œuvres de Scot et ordonnée d'après le plan de la S. Théolog. de S. Thomas.
485. Bibliographie. — Petri de Aquila, O. F. M. cognomento Scotelli, B. J. Duns Scoti discipuli, covwuntaria in IV l. Sentent, mag, P Lombarâi, éd. C. Paolini 1907-1909. 4 vol. (Levanti, conv. SS"»« hx\xvMxA\7i\.)\ Formalitatcs de P. Thomas, Venise 1515.2^/^/^ Tinctoris s. Summulas P. Hispani, i486. Bricot fit un te.xtus ahhreviatus logices (Bâle 1492) commenté par G. de Bruxelles (Lyon 1504), et ces commentaires mêmes furent complétés par Bricot. La clarissima singularisque totius philos, necnon metaph. Aristotelis expositio, ou Comment ationes in Arist.secundum subtilissimi doct. Scoti sententiam de Tartaretus ont reçu multiples édit. entre 1494 et 1621 ; les Dicta de J. Magistri, 1490. Quaest. quodlibetalcs ou In Scoti formant, de Trombeta, Venise i493- ^dit. de Merinero, Madrid 1663, de Brancatus, Rome 1653-1662, de Macedo 1671-1680, Mastrius, Disputationes ad Mentem Scoti in XII Arist. L Metaph. (Venet. 1708). Les ouvrages de Frassen et de H. a Montefortino ont été récemment réédités. Claudius Frassen, Scotns Academicus seu universa doctoris subtilis theolog. dogmata, 12 vol. (Rome 1903). HiERONYMUS DE MoNTEFORTiNO, J. D. Scoti etc. Summa theologica ex iiniv. operibus ejus conci?inata. juxta ordinem et disposit. Summae Angelici Doct. S. Thomae A., 6 vol. (Rome 1900-1903). Prantl, op. cit.. IV, pp. 268 et suiv. — P. Dominique, Merveilleux épanouissement de V école scotiste au XVII^ s. (Etudes francise. 1910 et 1911). Excellents renseignements.
§ 6. — Autres écoles scolastiques.
486. Autres écoles scolastiques. — Vers le milieu du XVF s., il se produisit chez les Capucins et les Conventuels un retour vers les doctrines de S. Bonaventure, l'« ancienne » école scolastique que les succès du thomisme et du scotisme avaient bien longtemps éclipsée, même dans l'ordre de S. François. LoNGUS
•) « De l'année 1640 à l'année 1700, on a imprimé plus de 120 vol. m fol. et plus encore de vol. in 4'' strictement scotistes, dans lesquels la doctnne du Docteur Subtil est exposée et défendue avec beaucoup de finesse, de solidité et de profondeur. » P. DomiN^ique, op. cit., 191 1, p. 308.
6o8 LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XV^ AU XVir SIÈCLE.
DE CoRiOLES publia, en 1622, un travail sur la Somme de Bonaventure qui inaugura une longue série de commentaires.
Le XVP et le xviP s. virent aussi réapparaître une Schola Aegydimia, où nous rencontrons Gilles de Viterbe (t 1532), Raphaël Bonherba, Gavardi. Certains ermites augustiniens, tel EsTACio Di Trinidade (né en 1676 à Lisbonne, 5/^;;z;;/rï totius Philos, ex docirina D. Thomae extrada) se rattachent à la restauration espagnole. La constitution de 1560 reconnut d'ailleurs S. Thomas comme le docteur secondaire de l'ordre.
Henri de Gand — depuis longtemps oublié — eut un regain de popularité au xvii-^ s., quand les Servîtes de Marie, forts d'une légende qui rattachait le docteur solennel à leur ordre, firent de sa philosophie leur doctrine otBcielle. Burgus,Lodigerius, Maria Canali, Gosius, Sogia et Ventura soumirent ses œuvres à des commentaires qui tous ont été publiés.
Quelques Carmes firent retour à J. de Baconthorp. C'est ainsi que HiERONYMUS Aymus édita une Philosophia en faisant des extraits de ses commentaires du livre des Sentences, Elisée Garcia, un Cursus philosophicus juxta mentem Joh. Bacconi Aiigli carmelitae. Enfin pkisieurs congrégations bénédictines se reclamèrent de S. Anselme — parmi leurs auteurs, citons le Cardinal d'Aguirre.
487. Bibliographie. - De Martigxé, op. cit. (no 240), p. 429 ; Dissertalio de scriptts scraphici doctoris (no 257), p. 37- Werxer, Der nugustin. etc. (no 325), pp. 16 et 17. BuRGUS, Henrici Gimdav. doct. solemnis ord. Serv. Paradoxa theol. et philosophica, Bologne 1627, (iosius, Summae philos, ad mentem Henrici Gandav.. etc., Rome 1641, Sogia, In /'■' ,t 2- /. Sent, mag.fr. Henrici Gandav, quaest. disput., Saceri 1689-1697 et opmcula theolog. etc., Ventura, Mag.fr. Henrici de Gand., etc. phiios. tripartita, Bologne 1701 ; Hieronymus Aymus Philosophia, etc., Turin 1667 ; E. Garcia, Cursus, etc., Rome, 1700: Jos. S. de Aguirre, ^l;^W;y// Canttiar. theologia... illustrata. Rome, 1679; de virtutibus et vitiis in quitus accurate disputatur quicquid spectat ad philos, moralem ab Arist, tradttam XL Ethic. ad Nicom., Rome, 1717.
SCOLASTIQUES ET CARTÉSIENS AU XVIl'' S.
§ y, —Aristotêlicicjis, cartésiens et hommes de science au XVI P s.
488. Scolastiques et Cartésiens. — Le cartésianisme vint opposer à la scolastique un système cohérent et complet. Il conclut des alliances offensives avec le Jansénisme sur le terrain théologique, avec les théories coperniciennes sur celui des sciences. Le heurt doctrinal dura deux siècles et la scolastique en sortit
brisée.
Pour Descartes, le savoir humain ne repose pas sur un travail d'abstraction, qui puiserait dans les données de la sensation externe et interne la « quiddité » des choses (scolastique) ; mais sur la claire vue de la conscience. Démêlons le contenu de la conscience, fixons les intuitions claires et distinctes relatives au moi, au monde, à Dieu, et il suffira de les coordonner pour construire la philosophie. Lorsque, après avoir douté de tout. Descartes soustrait à l'emprise du doute le fait de son existence, parce que « de la mesme que je pensois à douter de la vérité des autres choses, il suivoit très évidemment et très certainement que j'estois » '), il ne fait qu'une première application de ce critère général de la conscience. La célèbre formule : «je pense, donc je suis », doit être complétée par cette autre : tout acte conscient qui m'apparaîtra aussi clair et aussi distinct que le fait de mon existence me mettra en présence d'une certitude.
De là naît une psychologie nouvelle. Le moi est une chose pensante (res cogitans), c'est-à-dire consciente. L'activité consciente n'est pas la mise en œuvre de quelque faculté, se surajoutant à l'âme, comme un accident qualitatif à la substance (scolastique) ; la conscience est l'essence même du moi et le plus intime de notre
être.
De même que la pensée consciente est l'essence du moi, l'étendue est l'essence des corps. Le froid, le chaud, la couleur, et tout ce cortège de qualités, dont la scolastique fait des accidents réels et inhérents, ne sont pas des attributs des corps, mais des événements
") Discours de la méthode, r^c partie. Ed. Adam et Tannery, t. VI (1902), p. 32.
<5lO LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE DU XV^ AU XVII^ SIÈCLE.
subjectifs, qui changent suivant les dispositions du sujet qui les éprouve. Pour pénétrer la nature du corps, il faut, comme pour le :;7/^/, récuser la sensation, et ne se fier qu'à l'analyse de la conscience. Or devant la conscience, le corps est une étendue, infiniment divisible et continue, immobile par elle-même et qui dès lors, pour se mouvoinx^çoit l'impulsion du dehors. Acte et puissance, matière Vpremière et forme substantielle sont des chimères, puisque tous le&^changf^nts de la matière corporelle s'expliquent par des figu^^ions dVrses d'une masse d'éléments homogènes, qu'une force e^V^isèque heurte, choque, agrège et désagrège (hypothèse des tourbin^s). L'étendue devient le constituant corporel ; et si par la pensé^oi/ la supprime, il reste non pas un résidu substantiel, composé de matière et de forme, mais le néant.
Tout phénomène est, ou conscient ou étendu. Entre le corps et l'esprit, entre l'étendue et la conscience, il y a incompatibilité absolue. De cette thèse fondamentale part un réseau de corollaires importants. Le moi conscient, ou l'âme, n'ayant rien de commun avec le corps étendu, leur union dans l'homme n'est pas naturelle, mais violente (contre la scolastique).
L'incompatibilité du conscient et de l'étendu entraîne, d'autre part, la nécessité de parquer tout fait humain dans une de ces catégories closes de phénomènes conscients ou de phénomènes étendus.— Et la sensation ? Elle est événement conscient, répond Descartes, donc elle n'a rien d'étendu (contre la scolastique). — Et les animaux? Ont-ils la conscience, au même titre que l'homme? Le spiritualisme excessif de Descartes s'effarouche devant pareille doctrine, et forcé de choisir, le philosophe français ramène les actes de l'animal à des mouvements étendus et mécaniques.
Non moins que les autres parties de sa philosophie, la théodicée •de Descartes diffère de la théodicée des scolastiques. Elle s'alimente de cette idée-mère : que la notion de Dieu, telle que la découvre notre conscience claire et distincte, est garante de l'existence et de la nature de Dieu. La morale enfin se ressent de la .place prépondérante que les « idées claires et distinctes » occupent