SCOLASTIQUES ET CARTÉSIENS AU XVII* S
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dans la vie psychique ; elle inaugure un déterminisme intellectuel qui s'oppose à la théorie scolastique de la liberté.
On peut dire que les Pays-Bas furent la seconde patrie du cartésianisme, et c'est dans les universités que se déroulent les luttes les plus vives entre cartésiens et aristotéliciens, — c'était le nom donné aux scolastiques. A l'Université de Louvain, van Gutschoven (1615-1688), Philippi (vers 1600-1665) et surtout Arnold Geulincx (1624-1669), défendent les idées nouvelles contre Froidmont et Plempius (t 1671). A. Geulincx d'Anvers est un penseur original qui inaugure l'occasionnalisme en psychologie (avant Malebranche) et une théorie de la résignation en morale '). Il prodigue d'amers sarcasmes à l'adresse des aristotéliciens. Sa harangue d'ouverture aux Saturnales de 1652 comme son discours prononcé à Leyde en 1662 constituent un persiflage en due forme de la physique et de la métaphysique des aristotéliciens ; de leurs dictons et axiomes ; de leurs formes et de leurs méthodes didactiques.
La censure officielle du cartésianisme dans les Provinces du Sud (1662) n'enra3^a pas son essor. Il en fut de même dans les deux universités des provinces du Nord, Leyde et Utrecht ; et ses progrès y furent encore plus rapides. A Utrecht, les cartésiens Reneri, Antoine Aemilius tiennent tête aux aristotéliciens de Maets, Voétius et Senguerdius. A Leyde, où Geulincx se fixa après qu'on l'eut éloigné de Louvain, le triomphe fut non moins
facile.
Du procès intenté par Geulincx et d'autres contre la scolastique, et du dossier formé par les manuels aristotéliciens du xviP s. et du XVIIP s. se dégagent plusieurs conclusions. La parodie de Geulincx pèche par excès comme toute caricature, mais ne porte à faux. Plusieurs théories scolastiques sont dénaturées par les aristotéliciens de la décadence, notamment la théorie de la matière et de la forme et celle des facultés. La dialectique occupe dans l'enseignement une place exagérée, et vers la fin du XVIF s. les
') V. notre Histoire de la Philosophie en Belgique : La morale de la résignaiion de Geulincx, pp. 221 et suiv.
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cahiers d'étudiants se remplissent au vu et au su des professeurs '), de gravures destinées à « commenter le texte ». Ce sont autant de fautes, mais elles sont imputables aux aristotéliciens, et non à 1 aristotélisme. Les critiques de Geulincx atteignent les hommes, non les grandes doctrines de la scolastique médiévale. Les /^^^-^r^a,' ou « ornements inutiles » dont se plaint Geulincx, sont des pro' duits parasitaires de la décadence. C'est ainsi que pour expliquer la théorie de la démonstration ou de l'individuel, il est superflu, comme on le faisait alors, de rapporter des faits de la vie du Sauveur, ou de parler du cheval d'Alexandre. Employer des dictons dont on ne pénètre pas le sens, citer des lambeaux de textes dont on ignore la teneur ou la provenance, s'attarder à des préambules oiseux, sont des procédés didactiques qui n'ont rien de commun avec les méthodes pratiquées par Aristote, et par les scolastiques dignes de ce nom.
Quant aux doctrines philosophiques, telles qu'elles sont bafouées par Geulincx, elles ne correspondent pas davantage aux données de la psychologie et de la métaphysique du xiip s. La matière et la forme ne ressemblent en rien à des époux, ni leur union à des épousailles, et les puissances et facultés ne sont pas de solennelles futilités. De même, les genres et les espèces ne peuvent pas être représentés par des emblèmes, et le pons ashwrum ou la théorie des figures syllogistiques n'a pas l'importance outrancière qu'on leur attribue au xvilF s. La discussion entre les cartésiens et les aristotéliciens du xvip s. a laissé hors cause les doctrines capitales de la scolastique médiévale.
Il en fut de même des controverses entre les hommes de science et les aristotéliciens. Ces controverses forment l'épilogue de la déc^idence de la scolastique, et les épisodes qui s'y rattachent,
') La dialectique est représentée par une matrone corpulente; les genres et les espèces, la substance et l'accident, les figures et modes du syllogisme, etc ont leurs symboles, et la doctrine, faut-il le dire, est dénaturée et non expliquée par ces schèmes et ces dessins. Nous avons reconstitué la série complète de ces gravurcs,que les libraires vendaient par série à la façon des cartes postales Illustrées, et que les étudiants inséraient au bon endroit. Sur ce curieux sujet V. un clKip. de notre Hisiotre de la Phil. en Belgique, pp. 207 et suiv
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bien que de minime importance en eux-mêmes, ont emprunté aux circonstances une portée considérable,
489. Les découvertes scientifiques et leurs rapports avec la philosophie scolastique. — Les grandes découvertes de Copernic, de Galilée, de Kepler, de Newton, de Torricelli, de Lavoisier révolutionnent l'astronomie physique et mécanique, la physique, la chimie, la biologie, en même temps que Descartes, Newton et Leibniz reconstruisent les mathématiques sur d'autres bases. C'était la condamnation de la plupart des théories scientifiques relatives à la physique céleste et terrestre, telles que le moyen âge les avait incorporées dans sa conception synthétique de l'univers. Au système géocentrique Copernic substitue le système héliocen trique. Le télescope découvre des astres voyageant librement dans les espaces célestes et ruine la théorie des ci eux solides. Les mouvements elliptiques des planètes montrent combien est vaine la théorie de la perfection du cercle. Surtout un ensemble d'observations bouleversent les idées reçues sur la nature des corps célestes. Galilée aperçoit dans diverses constellations des étoiles nouvelles ; en 1611 il découvre au télescope les taches du soleil et conclut de leur déplacement sur le disque solaire à la rotation du soleil lui-même ; puis il distingue les phases de Vénus, apportant ainsi une confirmation expérimentale aux prédictions de Copernic. En 1618 apparaît une magnifique comète, et on démontre à l'évidence qu'elle n'est pas un feu follet atmosphérique, mais un corps céleste poursuivant son libre cours dans les régions interplanétaires. Si le soleil a des taches, c'en est fait de l'immutabilité des corps célestes et de leur perfection ; si des astres apparaissent, c'en est fait de leur nature « ingénérable et incorruptible», et dès lors de leur unicité. Et puisque toutes ces prérogatives des corps célestes sur les substances terrestres ne sont que chimères, c'en est fait de l'influence des astres sur les générations et les corruptions sublunaires. — D'autre part, le thermomètre atteste que le froid et le chaud ne sont que des différenciations de degré d'un même état de la matière, et non des propriétés contraires ; le baromètre démontre la pesanteur de l'air : du coup s'écroulent
les théories du lieu naturel des éléments, de leur mouvement autonome, et de l'irréductible opposition de leurs qualités (262). 490. L'attitude des aristotéliciens. — Ces doctrines astronomiques, chimiques et ph3^siques étaient rivées, par des attaches séculaires, à des principes de métaphysique générale et de cosmologie. Le sort de ceux-ci n'était-il pas solidaire du sort de celles-là, et le bouleversement de la science ne devait-il pas entraîner celui de la philosophie ?
Non ; car au milieu des ruines de la science médiévale, assez d'observations restaient debout pour servir d'étai aux doctrines constitutionnelles de la philosophie. La valeur des grands principes ne dépend pas du postulat de la perfection des cieux, ni des théories du lieu naturel et de la conjonction des qualités contraires. Le devoir qui s'imposait aux scolastiques était de sacrifier leur science surannée et de défendre leur psychologie et leur métaphysique. Ainsi eussent fait les princes de la scolastique du xiii^ s., s'ils eussent vécu à ce tournant de l'histoire des sciences. Des textes bien connus de S. Thomas (p. 414), témoignent qu'il n'entendait pas accorder à toutes les données scientifiques une valeur de thèse, mais plutôt d'hypothèse '), et condamnent par avance les fautes de ses successeurs.
Au lieu de cela, les péripatéticiens du xvii" s. défendent en bloc la science et la philosophie du xiir s., comme un monument dont on ne peut enlever une pierre sans ébranler tout l'édifice. Plusieurs se détournent avec effroi, pour ne pas voir l'effondrement de leur astronomie surannée, et on rapporte de Mélanchthon et Cremonini qu'ils refusèrent de regarder le ciel au télescope. Galilée parle de ces aristotéliciens « qui, plutôt que de mettre quelque altération dans le ciel d'Aristote, veulent impertinemment nier celles qu'ils voient dans la nature ».
A l'université de Paris, où depuis les statuts de 1600 l'aristotélisme était officiellement imposé, on fait appel à l'autorité pour
■) Chez Gilles de Lsssines on rencontre des déclarations analogues. De unitate formae, p. 93.