AMMONIUS
(Trpô .boç) un produit — qui finit par faire retour (èTTKTTpocpn) dans le sein de l'être producteur. Car le terme produit, quoique distinct du générateur, n'est que le prolongement de ce dernier, et est doué d'une impulsion fatale à s'absorber en lui. Ce monisme dynamique est la loi du monde, l'ordre universel n'en est que l'application. De Vun indéterminé jaillit le voûç (Plotin), mais cette émanation n'est possible que grâce à des unités intermédiaires (aÙTOTeXeîç èvàbeç), dont Proclus fait des dieux personnels (Jamblique). Le voûç se divise en trois sphères, qui se subdivisent à leur tour en triades et en hebdomades, de manière à constituer des cadres adaptés au Panthéon païen. La matière est un produit direct d'une des triades du voOç et non point, comme chez Plotin, un écoulement final de 1 ame du monde. Sur cette métaphysique Proclus greffe une psychologie mystique ; elle a pour base l'illumination extatique de Dieu, et la déification de l'âme par l'intermédiaire des pratiques polythéistes (Plotin et Jamblique).
Damascius — un disciple d'Ammonius d'Alexandrie — dirigea l'école athénienne vers 520-530 dans le sens des rêveries de Jamblique. Enfin nous y rencontrons le dernier homme marquant de cette génération païenne de philosophes, le quatrième et dernier grand commentateur grec d'Aristote, Simplicius.
Disciple d'Ammonius et de Damascius, Simplicius est l'auteur d'une glose volumineuse dont plusieurs parties sont parvenues jusqu'à nous. Simplicius est un commentateur personnel. Il professe le plus grand respect pour Platon ; en même temps, il a légué des fragments et des indications qui sont de la plus haute utilité pour l'intelligence des doctrines de ses prédécesseurs.
Quand l'esprit de l'enseignement païen d'Athènes ne répondit plus aux convictions de la majorité des auditeurs, devenus chrétiens, l'empereur Justinien ordonna, par un décret de 529, la fermeture de l'école. C'est à ce moment que l'histoire rapporte l'exode devenu fameux d'un groupe de philosophes dépités, — Damascius et Simplicius étaient du nombre — vers le royaume d'un prince barbare, sympathique aux idées de la civilisation grecque. Leur séjour à la cour persane de Chosroès Nischirwan fut de courte
durée. La nostalgie les ramena dans le monde grec, quand en 533 le roi de Perse conclut un traité de paix avec Justinien. L'école d'Athènes resta définitivement fermée, et ses anciens maîtres se dispersèrent et continuèrent leurs travaux dans la vie privée. C'est après 529 que Simplicius notamment rédigea les commentaires qui nous sont restés de lui.
84. L'école d'Alexandrie. Ammonîus. — La personnalité la plus en vue dans l'école d'Alexandrie est Ammonius, disciple de Proclus. Il renoue la tradition du néo-platonisme scientifique, et reprend l'exégèse d'Aristote suivant l'esprit de Porphyre. Durant sa longue et influente carrière, Ammonius présida à la formation de la plupart des philosophes de cette fin d'époque. Damascius fut son disciple, plus tard Jean de Philopon, Asclepius, Simplicius, Olympiodore.
Des chrétiens fréquentaient ses leçons, et le maître évitait de blesser leurs croyances. Non seulement l'école d'Alexandrie avait de ces égards, mais à rencontre de celle d'Athènes, elle évoluait de jour en jour plus décidément vers le christianisme.
Jean de Philopon, qui écrivit, dans le premier tiers du VP siècle, des commentaires aristotéliciens et un traité de l'éternité du vi07ide dirigé contre Proclus, fait expressément profession de la religion catholique. Olympiodore lui aussi est un converti, et l'on peut dire qu'à partir du milieu du vr^ siècle l'école d'Alexandrie est complètement christianisée.
Un cycle nouveau de spéculations se préparait, lorsqu'en 640 les Arabes envahirent l'Egypte et livrèrent aux flammes les écoles alexandrines et la bibliothèque séculaire qui faisait la gloire des Césars.
85. La philosophie en Occident. — En cessant d'être la capitale politique du monde, Rome voit s'évanouir aussi son prestige scientifique. Le IV« siècle ne produit en Occident que des commentaires insignifiants de logique et des traductions latines d'œuvres grecques. Vegetius Praetextatus et Marius Vic- TORINUS (qui vécut comme rhéteur sous Constance vers 350) sont les seuls écrivains qui méritent d'être signalés. Au iv« ou au v« s.
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Chalcidius, au v« s. Macrobe se livrent à des compilations platoniciennes et néo-platoniciennes que consultera le haut moyen âge. Quant à Marcianus Capella et Boèce, bien que tributaires l'un et l'autre du monde grec, ils appartiennent aux générations médiévales.
Les influences de la philosophie grecque se perpétuent à travers la philosophie médiévale, oii elles s'exercent dans trois directions principales : la philosophie byzantine, asiatique, et occidentale.
On les retrouve ainsi dans la philosophie des Pères de l'Église, qui sert de transition entre la philosophie grecque et la philosophie du moyen âge. -
LA PHILOSOPHIE PATRISTIQUE.
§ I. — Notions gêiiêrales.
86. Caractères généraux. — L'avènement du christianisme imprime aux études spéculatives une orientation nouvelle. Les Pères de l'ÉgHse doivent montrer quel est le dogme et le préserver de tout alliage hérétique avec les doctrines judaïques et païennes ; — tout comme ils doivent, sur un autre terrain, maintenir, à rencontre des schismes, l'unité de discipline et de gouvernement ecclésiastique. Etant donné le souci primordial de la spéculation patristique, on comprend que la philosophie y apparaît de façon iiicidente et secondaire^ et que le choix des questions abordées est déterminé le plus souvent par les nécessités de la polémique.
Voilà pourquoi, la philosophie des Pères est une philosophie religieuse, au service du dogme. Pas seulement en ce sens que la
NOTIONS GENERALES
dogmatique prime la philosophie, comme la révélation prime la raison, mais aussi parce que la philosophie n'a d'autre rôle général que de prêter au dogme le secours de ses doctrines. Ces tendances continuent la tradition des écoles néo-platoniciennes contemporaines où l'on confondait également la philosophie et la religion. (p. 81).
Les Pères étudient de préférence les problèmes tranchés par le dogme nouveau. Bien que le Christ ne se soit pas constitué chef d'une école philosophique, la religion qu'il a fondée fournit des solutions sur un ensemble de problèmes que la philosophie se pose et résout par d'autres voies '). Notons la surélévation de Dieu au-dessus du monde, la création, la Providence, la dépendance essentielle de l'homme à l'égard de Dieu, l'individualité des êtres, la finalité de l'univers, la distinction de l'âme et du corps, l'immortalité personnelle.
Par cela même que leur œuvre philosophique est fragmentaire et secondaire, les Pères de l'Église ne se sont pas mis d'accord sur un ensemble d'idées organiques coordonnées entre elles. Il n'y a pas de synthèse patristique, comme il y eut plus tard une synthèse scolastique. Seuls, les enseignements nouveaux du christianisme sur quelques problèmes agités par la philosophie trouvent créance chez tous, et constituent un élément d'unité. Encore rencontre-t-on dans leur interprétation la plus grande diversité.
La philosophie patristique se déploie dans une civilisation imbue d'idées grecques, dont elle reçoit les influences. Par ce côté, elle se rattache au monde disparaissant, et son mode de penser demeure ancien. Les écrivains de cette époque pratiquent l'éclectisme '') et ne s'attachent exclusivement à aucune philosophie grecque. Ils subissent à dose très inégale l'ascendant des néo-platoniciens. Par
') Cela est vrai de toute religion, parce qu'un groupe de questions dont la religion s'occupe rentrent en même temps dans le domaine de la philosophie. Philosophie et religion ont un objet matériel, partiellement commun. — ") Cet éclectisme est bien accentué dans ce texte des Stromates (i, 7) de Clément d'Alexandrie : 0i\oao(p(av bè où Tf|v Itoikhv X^tui oùbè Tr|v TTXaTOviKi?|v f| Ti?|v 'EîTiKoupeiôv T€ Kttl 'ApiaTOT€\iKi?|v, àX\* ôaa eïpnTQi irap' éKdarij Tiûv alpecyeujv toùtujv Ka\u&ç... toOto aùiuirav tô éK\€KTiKÔv cpiXoaoqïiav ^r\\kK.
rintermédiaire de ces derniers ils sont tributaires du spiritualisme de Platon, qu'ils s'efforcent d'interpréter dans un sens conforme aux doctrines catholiques ; ils recueillent des idées isolées d'Aristote, mais en général suspectent ou rejettent sa théodicée, sa physique et sa psychologie. Ils empruntent aussi des théories à Pythagore, à Socrate, à Sénèque, à Cicéron et à Philon le Juif.
87. Division. — On peut diviser la philosophie patristique, en prenant pour base les luttes religieuses qui lui donnent naissance. Or, l'histoire de ces luttes se répartit en deux périodes, suivant les discussions doctrinales qui en furent le principal aliment, et suivant les résultats auxquels elles aboutirent.
La première période comprend les luttes des trois premiers siècles, depuis la fondation de l'Église jusqu'au concile de Nicée (325) : c'est l'époque de la fixation des dogmes.
La deuxième période embrasse les luttes du iv^ au vil^" siècle, depuis le concile de Nicée jusqu'au concile in Trullo (692) : c'est l'époque du développement de la dogmatique chrétienne ').
§ 2. — La philosophie patristiquc pendimt les trois primiirs siècles.
88. Le Gnosticisme. — Le gnosticisme, qui est la principale hérésie des premiers siècles ^), a de nombreuses attaches avec la philosophie grecque décadente et, comme celle-ci, présente un alliage syncrétique des théories existantes. L'origine du mal, et du monde où le mal se manifeste, est le problème fondamental de tous les systèmes gnostiques. Pour le résoudre, ils recourent à une science plus haute que la foi révélée, à une connaissance religieuse spécifique, qu'ils appellent la Tvtùdiç. Le duahsme essentiel de Dieu, principe de l'être et du bien, et de la matière, principe du mal (Philon) ; l'évolution de l'être divin, produisant par émanation (TTpopoXrj j une série d'Éons de moins en moins parfaits (Plotin) ; l'alliage de l'élément divin et de l'élément matériel donnant nais-
•) Ouvrage d'ensemble : Bardexhewer, Patrologie, 3»»« édit. réfondue, Herder, Fribourg, 1910. — *) Il y avait encore d'autres hérétiques : les manichéens, les ébionites, les elcésaïtes, les monarchiens, les millénaristes, les montanistes.