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Définition verbale. La scolastique et les écoles

— Par « scolastique » B. Hauréau entend la philosophie telle qu'elle était enseignée dans les écoles du moyen âge '). De même, M. Picavet appelle la scolastique, « fille des écoles » ^). Cette définition, purement étymologique et verbale, est stérile dans la question qui nous occupe. Le haut moyen âge appela « scolastiques » ses musiciens et ses astronomes comme ses philosophes et ses théologiens. En admettant même que par schola on désignât l'enseignement par excellence, celui de la philosophie et de la théologie, ou des deux sciences qui couronnaient le savoir, pareille notion n'apprend pas à cojinaitre et à jiiger la doctrine même enseignée du haut des chaires médiévales. Sans compter que si la scolastique est la fille des écoles, elle n'appartiendrait pas plus au moyen âge qu'au siècle où nous vivons, puisque la propagation du livre n'a pas mis fin à l'enseignement oral. Grâce à un élargissement logique de la notion, on a pu dire qu'« il y a des scolastiques chez les néo-platoniciens, au temps de Kant, de Hegel et de Cousin » ^). Mais appliquée en dehors du moyen âge, cette terminologie n'est pas encore acceptée, et nous doutons qu'elle le soit jamais.

104 . Définition de la scolastique par sa méthode didactique. — Par méthode scolastique les historiens entendent des choses très différentes et souve;ît confondues. Ce mot désigne :

1° Quand il s'agit de philosophie scolastique, un procédé de constitution scientifique (méthode constitutive) ou un procédé extérieur d'enseignement (méthode didactique).

rus : «utunturinterpretibus sive expositoribus putidissimis, Tartareto Bricoto, Scoto et copulatis quibusdam terqiie quaterque ineptissimis (p. 49) ; les diatribus d'Erasme : « cum nil nisi meram barbariem evomuerint » (p. 336), de Vives, d'Aventin. Parlant de la dernière période : « Habetqiie post Scotum, Holcot^ Tricot, Bricot, Boqinquam et plures alios... Et quis sigillatim omnes enumerare, deque operibus eorum commentari posset, cum numerus eorum ad XII M. excreverit » (p. 333). ') Hist. philos, scolastique I, 36 : Dictionn, sciences phi losoph. (de Franck) au mot scolastique. — ') Revue Pliilos. 1902, p. 185 ; Grande Encycl. au mot scolastique. -— ^) Picavet, dans le Moyen âge, 1902, p. 34. En cela il est plus logique que M. Hauréau, qui faisait coïncider la chute de la scolastique avec la découverte de l'imprimerie.

2° Quand il s'agit de théologie scolastique, la méthode scolastique signifie pour beaucoup l'emploi de la dialectique au profit du dogme. Il en sera parlé plus loin.

Certains définissent la philosophie scolastique par sa méthode didactique, c'est-à-dire soit par la systématisation pédagogique comme telle, soit par un appareil spécial de son enseignement. La scolastique désigne l'appropriation de la science (quelle qu'elle soit) à l'école (Schuhmssenschaft) ; on oppose alors le désordre des matériaux scientifiques maniés par les Pères de l'Église aux cadres secs et rigoureux dans lesquels est renfermé l'enseignement au moyen âge '). Quand on entend parler de telle ou telle forme de systématisation, la méthode scolastique devient la méthode syllogistique « tirant des conséquences à l'infini » ^) ; ou la « pensée soumise à l'étreinte de la dialectique » ^).

On peut reprocher à ces notions le défaut commun de s'arrêter à l'agencement formel de la doctrine, sans pénétrer jusqu'aux doctrines soumises à cet agencement. La systématisation pédagogique, de même que tel ou tel procédé de méthode, est susceptible d'être appliquée^à n'importe quel fond de philosophie, à la doctrine d'un Kant non moins qu'à celle d'un Thomas d'Aquin. Bien plus, conformément à l'esprit de la logique scolastique, les lois de la méthodologie ne sont pas propres à la philosophie, mais régissent toutes les branches du savoir.

En ce qui concerne le syllogisme, on peut noter qu'il n'est pas l'unique procédé usité par les scolastiques.

Il est à peine besoin de signaler les notions — vraies mais superficielles, — auxquelles recourent ceux qui définissent la scolastique par la langue «péripatéticienne » dont elle s'est servie ^), ou par les formules techniques qu'elle affectionne ^). Autant vaudrait

') V. cette notion chez Willmann, Gesch. d. Idcalisvws II, § 67, n"» 2 et 4. — *) Fouillée, Hist. de la Philos., p. 198 (Paris, 1883). Cf. Diderot : « La scolastique est moins une philosophie qu'une méthode d'argumentation sèche et serrée » (CEuvres complètes, t. XIX, p. 362). — ^) ERasEKE, dans R. philosophie, 1909, p. 641. — *) P. ex. HuET, Recherches hist. et crit. sur la vie, les ouvr. et la doctrine de Henri de Gand (Gand, 1838), p. 95. — ^) HOGAN, Les Etudes du clergé (trad. Boudinhon, Paris, 1900), pp. 97 et 98^

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dire de la philosophie grecque qu'elle est la philosophie enseignée en grec ; ou définir le kantisme, une philosophie dont l'intelligence exige l'aide d'un vocabulaire spécial ').

105. Définition de la scolastique par son identification avec la philosophie du moyen âge. État de la

question. — Beaucoup d'historiens identifient philosophie scolastique et philosophie du moyen âge. Est scolastique quiconque vécut au moyen âge et philosopha (Cousin, Hauréau, Ueberweg- Heinze, Erdmann, Picavet, etc.).

L'origine de cette définition chronologique remonte à la Renaissance, pour qui la scolastique est la philosophie vague remplissant la barbaries medii aevi (lOl). Les études historiques de philosophie médiévale n'ayant pris de l'essor que depuis peu, cette manière de dire a été conservée par ceux-là même dont les travaux ont montré que l'homogénéité de la pensée médiévale n'est qu'apparente, et laisse place, quand on y regarde de près, à des diversités considérables.

Or les recherches de ces vingt dernières années ont établi à l'évidence, qviily eut au moyen âge, des systèmes philosophiques viultipleSy les uns apparentés, les autres étrangers entre eux, et que parmi ces systèmes plusieurs furent entraînés, par l'affirmation de principes contradictoires, à des heurts inévitables. Ne fallait-il pas s'y attendre ? Il était invraisemblable, a priori, que les nombreuses générations du moyen âge se fussent complues dans une même conception philosophique de l'univers, sans que jamais voix dissidente n'ait détonné sur cet unisson intellectuel. Pareil phénomène serait unique dans l'histoire, qui offre le spectacle de systèmes dominateurs, mais non de systèmes monopolisants.

Ces faits nouveaux doivent évidemment commander une histoire où il s'agit non pas d'une nomenclature de noms et d'événements philosophiques, mais de l'évolution logique des idées.— Ne doivent-ils pas de même commander la terminologie f

') Aux notions qui cherchent le caractère de la scolastique dans une méthode didactique on peut rattacher celles qui font de la scolastique une mentalité vague, un esprit propre à toute œuvre intellectuelle du moyen âge. Cette mentalité est toujours interprétée dans un mauvais sens.

Deux points de vue sont légitimes : de même qu'on appelle « philosophie grecque » la collection de systèmes disparates qui ont vu le jour en (jrèce, de même il est possible de conserver le ternie scolastique comme une vaste étiquette, couvrant l'ensemble complexe de systèmes médiévaux distincts.

Mais il est possible aussi de restreindre la signification du mot scolastique à un groupe de systèmes médiévaux, à l'exclusion de tous les autres. Et nous adoptons cette seconde solution, d'abord parce qu'elle obvie à plusieurs inconvénients, ensuite parce qu'elle s'harmonise pleinement avec deux ou trois grandes conclusions qui constituent l'âme de ce livre, et qui résument l'histoire philosophique du moyen âge, enfin parce qu'elle s'inspire de l'acception donnée par la Renaissance au terme scolastique, mais en la précisant. Le problème terminologique devient ainsi solidaire du problème même de l'interprétation doctrinale des systèmes médiévaux.

106. La philosophie scolastique forme un groupe parmi les nombreux systèmes du moyen âge. —

1° Inconvénients de U identification de la scolastique et de Vense^nble de la philosophie fnédiévale. — Le plus grave inconvénient de cette identification consiste à appliquer un niêfne nom à des choses diverses ou opposées.

De quelque côté en effet qu'on tourne le regard, l'horizon doctrinal s'élargit. La philosophie occidentale se résout en de multiples systèmes. Dès le ix^ siècle un panthéisme caractérisé renouvelé du néo-platonisme, est en conflit avec des formes multiples et plus ou moins complètes de l'individualisme aristotélicien. Avec le xiir siècle s'ouvre une lutte séculaire entre le système averroïste, qui trouve aussitôt d'énergiques défenseurs, et les grandes doctrines auxquelles un Albert le Grand, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot ont attaché leur nom. Au fur et à mesure qu'on s'éloigne du xiiF siècle, la mêlée des idées devient plus ardente — jusqu'à ce que les forces coalisées de la Renaissauce livrent un dernier assaut à la philosophie régnante.

Ce n'est pas tout. Parallèlement à la philosophie occidentale se poursuivent à travers tout le moyen âge, animés d'un mouvement

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autonome, d'autres courants d'idées qu'on ne peut négliger ; d'une part la philosophie byzantine, d'autre part, les philosophies orientales. Et chacun de ces courants se décompose en multiples systèmes, ayant chacun leur génie spécifique.

En vérité, ces synthèses qui pullulent au moyen âge sont autant de produits irréductibles. Si même des théories particulières se retrouvent identiques dans deux ou plusieurs de ces systèmes disparates ou opposés, elles n'en prennent pas moins l'empreinte générale de chacun de ces systèmes, pourvu qu'on cesse de les regarder isolément et qu'on les mette en rapport avec l'ensemble. Voilà pourquoi, au point de vue doctrinal, le seul qui saisisse une philosophie par ce qu'elle a de philosophique, il est impossible de rencontrer dans la grande variété des systèmes du moyen âge occidental, byzantin ou oriental un génie commun qui servirait de base à l'appellation commune de « scolastique » ').

Que si on restreint le nom de philosophie scolastique à un groupe de systèmes médiévaux, les inconvénients signalés disparaissent. Les noms sont les substituts conventionnels des choses. Quand une chose signifiée par un nom est simple, unique, le nom est intelligible à tous et remplit adéquatement sa fonction de substitut. Mais dès qu'il est démontré que cette simplicité apparente déguise une complexité réelle, la langue doit se préciser et s'enrichir. Ainsi procéda la terminologie des biologistes, au fur et à mesure que le microscope révéla de nouveaux corps, dans une cellule que l'on croyait d'abord de nature homogène. L'historien de la philosophie du moyen âge obéit au même besoin. En donnant des noms divers à des systèmes divers, il ne fait que respecter la loi qui préside au développement du vocabulaire scientifique.

') C'est jeter le désarroi dans les idées que d'assimiler la philosophie scolastique et les nombreuses et irréductibles philosophies du moyen âge occidental, byzantin et oriental. Pour découvrir des caractères communs dans un groupement si considérable, on est dans la nécessité de recourir à des notions extradoctrinales^ c'est-à-dire a-philosophiques, à de vagues éléments qui peuvent avoir leur valeur comme indices d'une civilisation, mais sont insuffisants quand on y cherche les bases d'une définition réelle et intrinsèque. V. p. 1.

Ajoutons que le choix auquel nous nous arrêtons, quand il s'agit de préciser celle des philosophies médiévales qui mérite d'être appelée l^scolastiq ne yQ^icowïonwQ au langage traditionnel.

En effet, le terme scolastique tel que nous l'employons, ne vient pas du haut moyen âge, mais de la Renaissance et de la Réforme ; il ne peut être question de le rejeter, ou de le dénaturer, mais on doit le rendre plus clair ') et saisir les réalités historiques sous des mots consacrés par l'usage. La Renaissance appliqua le nom de scolastique à la philosophie professée par quelques penseurs d'élite, un Anselme de Cantorbér}^ un Alexandre de Halès, un Bonaventure, un Thomas d'Aquin, un Duns Scot — ceux-là précisément qui, seuls, pendant bien longtemps émergèrent, comme les hautes cimes, de la nuit noire qui recouvrait le moyen âge. On ignorait alors les luttes où ces hommes étaient engagés. Aujourd'hui qu'on les connaît, peut-on appliquer ce même nom de ïdiimWQ à ceux qui leur firent la guerre, — ou encore à des penseurs vivant sous d'autres climats et dont souvent ils ont is[noré l'existence f

Appelons donc scolastiques, les philosophes auxquels le XVI' et XVII ^ s. attribuaient ce nom, et qu'on croyait être les seuls philosophes du moyen âge occidental, parce qu'on ignorait que ces scolastiques invaient côte à côte avec des adversaires doctrinaux. Puisque aujourd'hui des classifications s'imposent que la Renaissance ignora, ceux qu'une convention ratifiée par les siècles appelait princes de la scolastique, et qu'aujourd'hui encore on appelle communément de ce nom, sont les premiers en place, ce semble, pour bénéficier d''une dénomination a potiori, et conserver le titre qu'ils ont toujours porté.

Bien plus et surtout, la solution que nous proposons de ce problème de terminologie historique s'adapte à plusieurs grands

') Nous faisons nôtres ces justes observations de Rousselot, UititcUectualîsme de S. Thomas {V2lv\s, 1908), p. ix ; <- Il arrive, en effet, que le langage usuel, trompé par une ressemblance de surface, entasse sous un même mot des éléments incompatibles, et en vienne aussi à installer, dans la notion que ce mot représente, la contradiction même ».

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faits d'histoire que nous résumons ainsi : Une synthèse philosophique se trouve être commune à un groupe des principaux docteurs occidentaux. — Cette synthèse ne stérilise pas, chez chacun d'eux, l'originalité de la pensée. — Elle est dominatrice au moyen âge. — Elle entre en conflit avec des systèmes d'inspiopposée.

2^ Il y a une syjxthèse qui se trouve être commtme à U7i groupe des principatix docteurs occidentaux, — il suffira de citer Anselme de Cantorbéry, Alexandre de Halès, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot, Guillaume d'Occam. En effet, ces hommes présentent des traits de famille prononcés ; ils s'accordent sur un nombre considérable de théories fondamentales, celles-là pré- . cisément qui dessinent la structure d'un système, parce qu'elles ont pour objet les problèmes capitaux que toute philosophie se pose.

Cette conception spécifique du monde n'est pas l'œuvre d'un jour, ni l'œuvre d'un homme. Elle n'est pas née du génie d'un Albert le Grand ou d'un Thomas d'Aquin. La philosophie scolastique, qui a tant de ressemblances avec la cathédrale gothique, est comme celle-ci le fruit du temps, le résultat de changements progressifs. Monument d'idées et monument de pierres, qui surgirent et se développèrent parallèlement, à l'une et à l'autre il a fallu de nombreuses générations d'architectes et de manouvriers. Les siècles seuls ont pu rassembler le vaste corps de doctrines qui forme le patrimoine de la scolastique. Ce bien commun (Gemeingut) ') se constitue lentement du ix^ au XII® siècle, se fixe dans toute son ampleur au xill% se dissipe petit à petit dès la fin du xiv*" siècle. On le défend contre des envahisseurs, qui veulent le ruiner au profit de synthèses

') Depuis notre édition de 1905, nous avons été heureux de trouver cette expression énergique Gemeingut, chez Baeumker, Die eiiropàische Philosophie der Mitleitilters, p. 316 et passim. De même Endres admet la réalité d'une grande conception du monde formant « ein Gemeingut aller Schulen und Richtungen -». Gesch. d. mittelalter lichen Philos, im christlichen Abendlande^ 1908, p. 4.

adverses ; des luttes s'engagent, et cette défense, énergique et triomphante à la grande période, molle et désastreuse aux temps de décadence, explique comment des hommes tels que Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot, engagés entre eux dans d'interminables controverses sur des questions particulières, marchent la main dans la main dès qu'il s'agit de résister aux attaques de communs ennemis.

La raison profonde de cette communauté de patrimoine intellectuel qu'on retrouve aussi bien sur le terrain artistique, scientifique et théologique tient à un esprit propre au moyen âge : la vérité n'est pas un bien personnel que chacun constitue par ses efforts, mais un trésor impersonnel que les générations se transmettent après l'avoir enrichi. La construction philosophique est l'œuvre d'une collectivité.

30 V unité du système scolastique ne stérilise pas V originalité de la pensée chez ses divers représentants. Les philosophes scolastiques s'accordent sur les réponses que comportent les questions organiques et essentielles, sur un minimum doctrinal qui différencie le système scolastique de tout autre. Mais l'unité principielle n'empêche pas les nuances et les appliques, les développements et les interprétations : et c'est par là que se distinguent entre elles la scolastique d'un Alexandre de Halès, et celles d'un Bonaventure, d'un Thomas d'Aquin, d'un Duns Scot, d'un Guillaume

d'Occam.

Aussi bien cette scolastique commune est le produit d'une abstraction ; la réalité vivante fut toujours telle ou telle scolastique déterminée, achevée dans ses détails. La comparaison avec la cathédrale gothique ne nous aide-t-elle pas a comprendre le bien fondé de cette abstraction ? Les caractères essentiels du style gothique — l'emploi de la croisée d'ogives, par exemple, — appartiennent aux cathédrales d'Amiens et de Chartres comme à celles de Paris et de Cologne, et cependant toute cathédrale gothique est un monument particulier. Il en est de même des philosophies d'Anselme de Cantorbéry, de Bonaventure, de Thomas d'Aquin, de Duns Scot. Pour reprendre une expression chère au moyen âge

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philosophique, on pourrait dire que chaque système scolastique, comme chaque cathédrale gothique, a son « principe d'individuation ».

Que ces systèmes diffèrent par les développements, les appliques et les argumentations, qu'importe ? Toute philosophie concrète est elle-même. Les philosophies de Thomas d'Aquin et de Duns Scot, comme celles de Plotin et de Proclus,de Fichte et de Hegel sont irréductibles, à les prendre dans leur réalité vivante. Mais qui niera qu'entre Thomas d'Aquin et Scot d'une part, Fichte et Hegel d'autre part, il y ait des affinités telles, qu'on ne pourrait indifféremment intervertir ce groupement de personnalités, et ranger ensemble Thomas d'Aquin et Fichte d'un côté, Scot et Hegel de l'autre ? Pourquoi ? Parce qu'on trouve chez ces deux groupes de philosophes, des théories organiques, ou si on veut, des éléments de systématisation communs, saisis à part (abstraits) par l'historien, et qui établissent entre Thomas d'Aquin et Duns Scot une autre parenté d'idées que celle qui existe entre Fichte et Hegel. Nous ne prétendons pas autre chose, en parlant de scolastique commune. La multiplicité et l'irréductibihté des philosophies scolastiques se concilie donc fort bien avec la conception abstraite, à laquelle on recourt pour établir des classifications objectives dans les manifestations de la vie philosophique. Dira-t-on que la notion de plante vivace, dont se sert le botaniste, est sans objet, parce que le rosier est irréductible au dahlia et que deux rosiers ont chacun leur être individuel ?

Voilà pourquoi la philosophie scolastique désigne, suivant le point de vue auquel on s'arrête, ou bien un système (point de vue abstrait) ou bien tin groupe compact de systèmes étroitement apparentés entre eux (point de vue concret). Semblables aux membres nombreux d'une même famille, chacun des scolastiques apparaît avec son individualité, et parmi eux il est des individualités supérieures aux autres.

4° Cette synthèse commune est dojyiinante en Occident. Elle peut se réclamer des plus grands noms. Elle a rallié \ immense majorité des sulfrages. Avant le xiF siècle, la plupart des philosophes la

préparent à des titres divers. Elle remplit le xiiP s., et l'averroïsme, qui rivalise avec elle, a « une (durée courte et une intensité moindre » '). Après le xiiP siècle, elle groupe autour d'elle des centaines de personnages qui perpétuent et répandent ses solutions fondamentales.

50 II y eut pendant tout le moyen âge, des systèmes non scolastiques ou a-scolastiques, c'est-à-dire des philosophies dont les principes générateurs sont autres que ceux de la scolastique. L'appellation est relative. A un autre point de vue, ces systèmes sont anti-scolastiques , car ils vivaient côte à côte avec les systèmes scolastiques, et le heurt des idées était inévitable : il suffit de citer ici deux formes principales de l'opposition, le panthéisme ériugénien et l'averroïsme latin. Panthéisme et scolastique sont des appellations qui jurent de se trouver accolées '). Quelles que soient les divergences d'Anselme, de Thomas d'Aquin, de Duns Scot, ils rejettent toute communauté d'être de Dieu et de la créature.

Il va sans dire que les philosophies non scolastiques méritent de la part de l'historien la même attention que les philosophies scolastiques, et que, pour établir l'atmosphère générale d'une époque, leur étude est d'une importance capitale ^).

Conclusion : la philosophie scolastique désignera avantagetisevient, non pas toutes les philosophies du moyen âge, mais une synthèse déterminée, la plus répandue, dans l'histoire intellectuelle du moyen âge occidental.

") M \NDOXNET, Siger de Brahiint d Paverrolsme latin (Philos. Belges, t.VI, p. 29). -•) Nous nous réjouissons de lire chezM.Bciumker : «pantheistische Pichtung, ^x^ ausserhalh der scholastischen Philosophie im Mittelaller stets aufs neue antritt * Die europàische Philos, d. Mittelalters, p. 322. « Wo eine histonsche Erscheinung nach ihrer Ideenrichtung und ihrer formalen Ausgestaltung at.s dem Rahmen dieser schulmàssigenUeberlieferung ganz heraustâllt «7. die Mystik und gewisse pantheistische Système, ivird man sie daher wohl der Philosophie des Mittelalters, aher nicht der Scholastik zurechnen kônnen ». Ihid. p., 290. De même Lappe, jugeant le scepticisme de Nicolas d'Autrecourt, l'appelle « Kampf gegen die Scholastik» {Beitr. Gesch. Philos. Mittel. VI, 2, p. 2, 1908.).- ') Qu'on ne nous objecte donc plus de concentrer notre attention sur la scolastique seule. Les systèmes non scolastiques ayant été moins nombreux, moins suivis, moins importants, occupent par la nature des choses, une place moindre.

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