SCOLASTIQUE ET RELIGION
107. Réponse à quelques objections. — 1° « L'historien doit entendre le terme scolastique au sens qu'il avait au moyen âge. Or, tout philosophe s'appelait scholastictiSy Scot Eriugène non moins qu'Anselme ; toutes les philosophies du moyen âge sont donc scolastiques » '). Nous dirons plus : tout lettré, même non philosophe, portait ce titre, ce qui montre le vide de l'appellation dans la question présente. — Mais est-il bien vrai qu'au xx^ siècle il faut rendre au mot scholasticiis, le sens adopté par le moyen âge ? Nous croyons préférable de donner au terme l'acception idéologique qu'il reçut de la Renaissance et qu'// a C07îservée depuis. — D'ailleurs, question de mots tout cela. Oui ou non, y eut-il au moyen âge des systèmes d'idées e7i conflit , et une coalition offensive et défensive contre le panthéisme, le matérialisme, le scepticisme sous quelque forme qu'ils se produisissent ? Voilà le fait primordial auquel doit se plier la terminologie. Scolastique du moyen âge signifie pour nous, le système philosophique dominant, constitué par quelques grandes doctrines qui seront exposées plus loin.
2° « Pour être autorisé à distinguer la scolastique de l'antiscolastique, il faudrait que les systèmes médiévaux, ainsi classés, n'eussent rien de commun. Il n'en est pas ainsi, les uns et les autres étant imprégnés d'une mentalité spéciale qui oppose la philosophie médiévale à la philosophie grecque ou moderne » ').
Si ce principe était fondé, toute classification de systèmes philosophiques deviendrait impossible, non seulement au moyen âge, mais dans n'importe quelle période historique. Ou existe-t-il des systèmes qui n'ont rien de commun? N'y a-t-il rien de commun, par exemple, entre le cartésianisme et le kantisme ; et cependant on oppose le dogmatisme de l'un au criticisme de l'autre. Les systèmes se classent d'après leurs éléments différentiels, et cela malgré leurs ressemblances.
•) « Das Mittelalter selbst soll uns Aufschluss erteilen ûber Anfang und Begriff seiner Scholastik » Manser, op. cit., p. 321.— *) Gentile, Il modcrnismo e irapporii trareligio?ie e JiiosoJia{Bdin, 1909), chap. V; Il neotomismo. a proposito del libro di M. De Wulf, pp. 1 1 1-148.
30 « Il n'y eut pas, prétend-on, d'unité réelle dans les systèmes scolastiques 0, "i dans le haut moyen âge, ni au xiii« siècle, ni au XiV^ siècle ; il n'y eut donc pas de synthèse commune. Chaque système philosophique constitue un tout irréductible. »
La synthèse scolastique commune est, nous l'avons dit, une conception abstraite et comme telle est susceptible de se retrouver chez un grand nombre, tout en revêtant chez chacun d'eux une forme concrète. Cela suffit pour que notre conception soit justifiée par les faits. On reviendra sur cette objection dans la mesure où elle se rapporte aux diverses périodes de cette histoire.
108. Définition de la scolastique par ses relations avec la théologie scolastique et la religion. État de
la question. — De toutes les notions de la philosophie scolastique, la plus répandue est celle qui s'inspire de ses relations avec la religion et le dogme chrétien. On insiste sur la place centraie de la religion dans la civilisation du moyen âge et sur le caractère religieux de la philosophie (Manser, Picavet). Servante ou esclave pour les uns, philosophia ancilla theologiae (Cousin, Ueberweg-Heinze, Freudenthal, Windelband, Dilthey, Paulsen, etc.) - collaboratrice pour les autres (Gonzalez, Erdmann, Willmann, Picavet, Blanc), la scolastique est la philosophie placée sous la domination ou la direction de la théologie catholique.
Certains auteurs font subir à ces formules un élargissement ingénieux. De même qu'on put appeler scolastique toute fille des écoles (103), on étendit ce même nom à toute philosophie soumise à un dogme quelconque. La scolasticité d'une philosophie se mesurerait à l'étendue de cette soumission, et la diversité du dogme régulateur constituerait les espèces de cette notion générique. On a pu parler en ce sens de scolastique juive (Zeller), de scolastique arabe (Carra de Vaux), de scolastique protestante.
Pour comprendre le sens de ces formules et discuter leurs ressources, il importe de tracer, dans ses lignes maîtresses, le système des rapports que le moyen âge a établis entre la philosophie d'une
•) Jacquin, Manser, Gentile, op. cit , n« 1 16.
part et la théologie d'autre part. Le haut moyen âge les ébauche, et le xiip siècle les parachève. Ces relations, que dans la suite de ce traité on étudiera en détail, sont les unes non doctrinales, les autres doctrinales.
log. Rapports généraux de la philosophie, de la religion et de la théologie au moyen âge. — i° Relations
a-doctrinales. La civilisation du moyen âge, principalement en Occident, est imprégnée de l'esprit religieux ; une atmosphère de religion enveloppe toutes les manifestations de la vie familiale, sociale, politique, artistique, scientifique. Tout ce que les races teutoniques reçurent du passé, tout ce que produisit leur tempérament naturel est fécondé par le christianisme, et cette élaboration est le trait saillant de la civilisation médiévale '). Considérée comme élément de cette culture propre au moyen âge, la philosophie est fonction de la religion. Ceci explique qu'il faut chercher sur le terrain de la discussion religieuse et théologique X origine de plusieurs problèmes de philosophie scolastique, principalement au début du moyen âge (v. p. 1.).
Ceci explique encore, qu'au point de vue pédagogique et disciplinaire, le moyen âge considéra la théologie comme la science supérieure et sacrée, dont l'organisation des études et de l'enseignement tend à assurer le développement plénier. Cette préoccupation se retrouve dans les programmes institués aux écoles monacales et abbatiales et plus tard aux universités. L'ambition de tous est de devenir théologien, après avoir été ou tout en restant philosophe (131, 132 et deuxième période).
2° Relations doctrinales. La philosophie, d'abord confondue avec la théologie, est tenue pour distincte au xii^ siècle. Les deux sciences eurent donc chacune leurs méthodes constitutives et leurs principes propres, elles suivirent une marche parallèle dans leurs développements, et furent solidaires dans leur évolution.
Toutefois, la philosophie au moyen âge est subordonnée à la théologie en certaines matières.
•) Cette idée est bien exposée dans Henry G. Taylor, The mediacval Mind, (Londres, 191 1), t. I, chap. I, p. 3-22.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOL ASTIQUES.
De cette subordination, dont nous établirons plus loin la nature et l'étendue, et du caractère religieux de la philosophie s'inspirent les définitions de la scolastique dont il s'agit. Ce caractère religieux de la scolastique et le contrôle auquel on soumettait ses doctrines peuvent-ils fournir une définition suffisante de la philosophie scolastique ? telle est pour le moment l'unique question qui se pose.
iio.Le caractère religieux de la scolastique ne suffit pas à la définir. — Ce caractère est réel, nous ne songeons pas à l'amoindrir. En ce qui concerne la scolastique médiévale, il suffit à marquer sa valeur comme élément de civilisation, dans le réseau des facteurs sociaux dont la religion est le principe unificateur ; mais il ne suffit pas à marquer la scolastique comine contenu doctrinal. En effet, pourquoi se borner à ce caractère sociologique, puisqu'il est possible de scruter la scolastique en elle-même, dans ses solutions philosophiques, comme conception systématique du monde ? Pourquoi s'arrêter à mi-chemin ? Autre chose est la civilisation du moyen âge, autre chose la philosophie qui n'est qu'un de ses éléments. Le caractère religieux de la philosophie lui appartient en commun avec l'art, la science, l'organisation politique et sociale '). Les caractères puisés dans l'étude de ses doctrines n'appartiennent qu'à celles-ci. Ceux qui s'en tiennent au caractère religieux de la philosophie médiévale sont dans le vrai, mais nous leur reprochons d'être incomplets. Ils ressemblent à l'homme qui se contenterait de savoir que la terre est éclairée par le soleil, ainsi que plusieurs autres planètes et qui refuserait d'explorer la terre, ou de rechercher sa configuration physique, sous prétexte que ce rapport avec le soleil épuise tout ce qu'il est possible d'en savoir.
III. La primauté de la théologie scolastique fournit une définition insuffisante de la philosophie scolastique, soit qu'on fasse de la scolasticité d'une philosophie une notion générique, différenciée par tel ou tel dogme régulateur, soit qu'on l'applique exclusivement aux philosophies harmonisées avec les religions du moyen âge, et notamment avec le catholicisme. En voici les raisons :
•) Cf. Taylor, op. cit., p. 13 et suiv. qui adopte la même manière de voir.
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.