PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE SCOLASTIQUES
ir
1° Bien que la réalité du rapport de subordination de la philosophie vis-à-vis de la théologie médiévale ne soit pas contestable, la définition de la scolastique qui s'en inspire n'indique pas ce qui constitue la philosophie scolastique comme telle, c'est-à-dire son contenu doctrinal. Elle ne comprend dès lors que des attributs extérieurs à la chose même à définir. Ces attributs sont forcément secondaires. En effet :
2° Quelles que soient la cause, l'étendue et la nature de la subordination de la scolastique à l'égard de la théologie, n'est-il pa?> évident que cette philosophie aura une signification par elle-même^ abstraction faite du dogme dont elle tient compte, et qu'elle aura un sens, dans la mesure où elle sera une conception rationnelle de l'ordre universel ?
Voilà donc que même dans des théories rapportées au dogme, il y a place et il faut faire place à des éléments d'appréciation autres que cette dépendance vis-à-vis du dogfue.
3° Ceci devient plus évident si l'on songe que la scolastique médiévale se compose d'une foule de doctrines n^ ayant aucun rapport direct avec le catholicisme.
De fait, rien du côté de la dogmatique n'obligeait les scolastiques à expliquer par la matière première et la forme substantielle la constitution et les évolutions de la nature. Cela est si vrai qu'Aristote, l'initiateur de cette doctrine, ne prenait souci d'accorder sa cosmologie ni avec le catholicisme — et pour cause — , ni avec n'importe quelle autre religion ; et que plusieurs philosophes du haut moyen âge se sont ralliés, malgré leur catholicisme, à la théorie atomique. Or, dira-t-on que la doctrine de la matière et de la forme, fondamentale en scolastique, ne doit pas entrer en ligne de compte pour caractériser comme il convient son explication du cosmos ; ou bien que même chez Aristote cette doctrine n'a pas de valeur philosophique propre ; ou bien encore que cette doctrine aristotélicienne cesse de valoir dans la scolastique par le fait de sa transposition médiévale et parce que coordonnée, dans une même synthèse, avec des théories contrôlées par le dogme ? On pourrait multiplier les exemples.
C'est que le terrain commun entre la philosophie scolastique et la théologie est beaucoup moins étendu que ne le sont la philosophie scolastique et la théologie : en dehors du terrain commun aux deux sciences, une attitude de subordination de l'une vis-à-vis de l'autre n^ aurait aucun sens. Reste donc que cette subordination est insuffisante à caractériser la philosophie scolastique comme
telle.
40 Si on élargit la notion de scolastique, en lui donnant le sens plus abstrait de « philosophie subordonnée à un dogme quelconque », les mêmes difficultés renaissent sous une forme plus générale. La scolastique catholique devient une variété analogue à la scolastique juive, arabe, protestante. L'élément spécificateur de ces diverses variétés de scolastique est un élément religieux et dogmatique, donc un éléfuent extra-philosophique, et l'on continue ainsi à caractériser wte philosophie par ce qui n'est pas philosophique (1°), ce qui est insuffisant.— De plus, que le dogme régulateur soit le brahmanisme ou le mahométanisme, ou le catholicisme, ou le protestantisme, on oublie que les théories philosophiques subordonnées à ce dogme n'en auront pas moins un sens propre, au point de vue philosophique ou rationnel proprement dit (2°), — sans compter que s'il s'agit d'une synthèse véritable, elle comportera une foule de solutions sur lesquelles la dogmatique n'exerce aucun contrôle, parce qu'elle se désintéresse des questions qui les
ont provoquées (3°).
5° Enfin, s'il fallait définir la scolastique une philosophie en harmonie avec le dogme, on aboutirait à cette conséquence fort inattendue, qu'on peut distinguer dans une même scolastique — la scolastique cathohque, par exemple — des types multiples et contradictoires. Au moyen âge personne ne brave le dogme, mais chacun l'explique à sa façon. Les panthéistes, grâce au principe de l'interprétation allégorique et symbolique des Écritures ; les averroïstes, moyennant la doctrine des deux vérités, mettent ou croient mettre leur orthodoxie en sûreté. Plusieurs d'entre eux se vantent d'avoir le véritable esprit des Évangiles. Qui oserait dire que la philosophie thomiste est réductible au panthéisme ou à
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.
l'av^erroïsme ? Au seuil de la Renaissance, Nicolas de Cuse, cardinal de l'Église romaine, sut trouver des joints ingénieux entre sa doctrine de la coincidentia oppositoru?ti et son catholicisme. L'accommodation est discutable, mais le défaut provient de la faiblesse même de ces philosophies, et dans tous les cas ne porte pas atteinte à notre argument. Descartes et Malebranche sont-ils autrement catholiques que Thomas d'Aquin, et cependant au point de vue philosophique, quelle distance entre ces hommes !
N'a-t-on pas défini l'architecture gothique avec la même insuffisance, en déclarant qu'elle est l'architecture appropriée au catholicisme ? Comme si le roman ou toute autre forme d'art n'étaient pas susceptibles d'inspirer la construction de temples appropriés au culte catholique ! Avec combien plus de raison Viollet-le-Duc a défini le gothique en lui-même, d'après les solutions originales que fournissent ses formes et ses solutions rationnelles des problèmes de la pesanteur !
Concluons : il est exact de dire, mais il ne suffit pas de dire que la scolastique est une philosophie religieuse. De même, le rapport existant entre la philosophie scolastique et la théologie scolastique est réel, mais insuffisant pour définir la philosophie scolastique. Celle-ci, dès lors, doit être étudiée, à un double point de vue :
1° En elle-même y et pour elle-même. C'est l'étude principale que doit se proposer l'historien ;
2° Dans ses rapports avec la religion et la théologie. Cette étude est secondaire, bien qu'on ne puisse la négliger.
112. Définition de la philosophie scolastique par ses relations avec la philosophie ancienne. — i° La scolastique et Faristotélis?ne. Un vieux préjugé, accrédité depuis la Renaissance, fait de la scolastique un décalque servile de la philosophie péripatéticienne. S'il en était ainsi, définir le contenu philosophique de l'une serait définir celui de l'autre.
Il est incontestable que les scolastiques se réclament volontiers d'Aristote, non seulement au xili^ siècle, mais encore dans le haut moyen âge. Déjà J. de Salisbury l'appelle « Philosophus », le philosophe par excellence, comme Rome était Vurbs Kai' èHoxnv
SCOLASTIQUE ET PHILOSOPHIES ANTERIEURES. 125
(Polycrat. vu, 6). Pour Albert le Grand, il est « archi-doctor philosophise » (De propriet. élément, 1. I, tr. i, c. i). De plus, les scolastiques possèdent d'Aristote une intelligence que beaucoup de modernes pourraient leur envier.
Mais il y a loin de l'aristotélisme des scolastiques à la servilité absolue qu'on leur reproche. D'abord ils n'accordent qu'une faible valeur à l'argument d'autorité, qui en matière philosophique est le dernier des arguments. Les déclarations en ce sens abondent. De fait, beaucoup de théories aristotéliciennes ont été rejetées. Parmi celles qui sont reprises, les unes sont complétées, les autres sont corrigées, toutes ont subi un contrôle intrinsèque et sont transportées dans des cadres nouveaux dont la propriété appartient aux scolastiques. On pourra s'en convaincre par la suite de cette étude. Enfin tout un groupe de scolastiques, même au XIII' siècle, nourrit à l'endroit d'Aristote une persistante
défiance.
Ce reproche de servilité tombe d'ailleurs devant le fait que la scolastique utilise une foule d'autres systèmes philosophiques.
2° La scolastique et le néo- platonisme. Par l'intermédiaire des Pères de l'Eglise, du Pseudo-Denys, et surtout au xiir siècle par le Livre des causes, les écrits de Proclus, et les philosophies arabes, de nombreuses idées néo-platoniciennes pénètrent la scolastique. Toutefois elles sont dépouillées de leur sens panthéiste et émanatif, c'est-à-dire de l'âme même du système néoplatonicien de Proclus et du Livre des causes '). Il est faux de poser en thèse avec M. Picavet, que Plotin fut « le véritable maître de la scolastique » "").
')La tendance panthéisme et émanative, discutable chez Plotin, est nellement affirmée dans le Livre des causes et dans les écrits de Proclus. — ') Picavet, Esquisse d'une histoire générale et comparée des Philosophies médiévales, 1907, Chap. V. Le principal argument de M. Picavet revient h dire que l'union de la philosophie et de la religion, se révèle pour la première fois chez Plotin et que cette union perdure au moyen âge. Il y a là, croyons-nous, une confusion de civilisation à base religieuse et de philosophie. Cf. n« 1 10. Nous avons fait cette remarque dès 1905 (Revue d'histoire et de littérat. religieuse, p. 74.) On peut ajouter que le moyen âge ne connut pas les Ennéadcs de Plotm.
LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.