‹ Histoire de la philosophie médiévale [microform]Chapitre 47 sur 223 · ELEMENTS D UNE NOTION COMPLETE · texte numérisé non relu

ELEMENTS D UNE NOTION COMPLETE

3® La scolastique, le platonisme et V augustinisme . Platon et S. Augustin ont suscité des admirations qui peuvent rivaliser avec les plus grands enthousiasmes dont Aristote fut l'objet. S. Augustin surtout, le plus connu et le plus influent des Pères de l'Eglise, a été un grand inspirateur de la scolastique, et jusqu'à la fin du xii^ siècle son action sur les idées est prépondérante. Même au xiii^ siècle, quand la sphère d'action du péripatétisme s'élargit, son autorité est considérable et un groupe important de scolastiques continue de s'inspirer de sympathies augustiniennes').

4° La scolastique et les autres systèmes de philosophie grecque et patristique. Le pythagorisme, le mécanisme de Démocrite, l'épicurisme, le stoïcisme, diverses théories patristiques occupent dans les controverses du moyen âge occidental une place secondaire, mais qu'on ne peut méconnaître.

En résumé : ce qui guide les scolastiques dans leurs emprunts au passé n'est pas le culte aveugle de quelques figures de l'histoire, mais la recherche de la vérité pour elle-même. A toutes les philosophies antérieures la scolastique demande des lumières, mais il n'en est pas qu'elle suit servilement '').

113. Définitions intrinsèques insuffisantes. — Les formules de définition passées en revue contiennent toutes une âme de vérité, mais présentent le commun défaut de définir la philosophie scolastique par ce qui n* est pas sa philosophie. Une notion intrinsèque, c'est-à-dire basée sur la doctrine que propose la scolastique, peut seule nous la faire atteindre dans ce qui la constitue. Or la philosophie, comme contenu doctrinal ^), s'entend dans un double sens : dans une acception rigoureuse, la philosophie est un système , c'est-à-dire un contenu doctrinal complet, un ensemble unifié de théories explicatives de la nature et de l'ordre universel ; dans un sens moins strict, on désigne par

') V. Deux. Période, Chap. III, art. i. — *) « Weder die Abhàngigkeit von den Autoritâten, noch das Vorwiegen der deduktiven Méthode ist fur die Scholastik besonders charakteristisch » Harnack, Lehrbuc'i der Dojnengeschichte, III, 313. — ') On ne se place pas au point de vue doctrinal, mais on s'inspire d'un principe de groupement géographique ou historique, quand on parle de philosophie grecque, occidentale, byzantine, asiatique, moderne, etc. Cf. p. m.

le mot de philosophie une ou plusieurs doctrines particulières, en réponse à un ou plusieurs des problèmes qu'on doit poser en philosophie.

C'est à ce second point de vue que se placent ceux qui réduisent la scolastique à une dispute sur les universaux (Hauréau, qui l'appelle le problème scolastique par excellence ; Taine). Sans compter que pour juger une philosophie il ne suffit pas de signaler les problèmes dont elle s'occupe (ceux-ci sont les mêmes pour toutes les philosophies), mais qu'il faut s'inspirer des solutions données, — on verra à l'évidence plus loin, que la scolastique s'occupe d'une foule de questions qui n-'entrent pas dans les cadres des universaux. Une définition de la scolastique qui vise exclusivement ce problème peut être exacte, mais est forcément incomplète.

On peut faire la même objection à ceux qui cherchent la caractéristique dominante de la philosophie scolastique, dans la conciliation de l'idéalisme et du réalisme par l'immanence de l'idéal intelligible dans le sensible ') ou qui puisent leur notion de la scolastique dans le « problème de la constitution ontologique de l'être ^). Plus larges en effet que la précédente, ces formules ne visent que certaines doctrines de psychologie et de métaphysique, il l'exclusion des questions et solutions que comportent d'autres branches importantes de la philosophie scolastique. 114. Eléments d'une notion doctrinale complète. —

La philosophie scolastique est une synthèse, où toutes les questions que se pose la philosophie sont traitées, où toutes les réponses sont harmonisées, se tiennent (cruv TÎ9ri|ui) et se commandent.

Une définition intrinsèque et doctrinale doit s'inspirer de ces réponses. Elle sera complexe comme la chose même à définir. Les questions et les réponses s'élaborant à travers l'histoire de la scolastique, il a semblé préférable de réserver cette étude jusqu'au moment où nous aurons pris connaissance de la doctrine scolas-

') WiLLMANN, op. cit., II, 322. — ') MORIN, Dictiotin. de philos, et de théol, scolastique (1856), p. 23.

LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.

tique, telle que l'a conçue le génie médiéval à la période de son

apogée.

115. Conclusion. — La définition intrinsèque et doctrinale de la scolastique n'exclut pas les notions relatives. Aussi bien, pour connaître une chose dans son entièreté, il faut, après l'avoir comprise en elle-même, l'envisager dans ses rapports avec les autres choses. Voilà pourquoi l'historien, après avoir étudié la philosophie, et après avoir fixé la valeur des autres manifestations de la vie intellectuelle et leur signification autonome, est en droit d'aborder un troisièvie groupe de recherches, ou les influences réciproques de ces divers départements de la civilisation d'une époque. La philosophie n'a pas seulement des rapports avec la théologie et la philosophie ancienne ; mais encore avec la vie scientifique, artistique, politique, économique du moyen âge, car dans la réalité de la vie sociale tous les phénomènes humains sont solidaires et convergents.

116. BIBLIOGRAPHIE. — Les notions générales sont indiquées à la première page de la plupart des traités généraux (§ 3).

Dy.\\vi.v, Lanolum de la sco/astig ne {Revue philosopb., juin 1902) ; /;z//W. à lap'iilos. néoscoL, § i-io (Louvain, 1904) où on trouvera le développement de plusieurs idées émises dans ce paragraphe. Jacquin et De Wulf, discussion sur la Notion de la scolastique dans R. d'histoire ecclésiast., t. V, (1904) PP- 429, 716 ; Richard, Èhide critique sur le but et la nature de la scolastique (Revue thomiste, 1904); P. vox HoLTUM (Philosoph. Jahrbuch, 1905 et 1906) sur rapports de philosophie et théologie, approuve nos conclusions ; Diego, Libéralisme philo sopMque (Études francise, oct. 1904), rempli de confusions. Réfutation de P. Hadelix, réplique de Diego et De Wulf, Ibid., 1905. Maxser, Uebcr Umfaniu. Charakter d. mittelalter lichen Scholastik (Histor. polit. Bliitter, Bd. 139, 1907) identifie scol. et philos, m. âge et la caractérise par ses alluns religieuses. V. notre réponse dans Histor. polit. Blàtter en 191 1. — G. Gentile, // modernismo, etc. (v. note, p. 118) interprète la scolastique du p. v. hégélien comme un devenir historique de l'Esprit Absolu. V. notre réponse dai s Critir.a, 191 1, p. 213. — Cf. De WuLF, La notion de la scolastique médiévale (R. Néescol. 1911, pp. 177-196). — PiCAVET, V. outre les études citées en note \ Li valeur de la scolast. (dans Biblioth. du Congrès de Philos., t. IV, 1902) : L'origine delaphil. scol. en France et en Allemagne (Biblioth. école hautes études, t. i, 1888) ; La scolastique (R. intern. enseignement, avril 1893). L'auteur développ les points de vue signalés. — Freudexthal, Zur Beurtheilung d. Schol. {kvch. \ Gesch. Philos. 111,^1 890). Vague. — Dewey, Scholasticism (Diclionary of Philo--.

a. Psychol. de Baldwin, 1902). Faible. — Lixdsav, Scholastic a. mcdiacval Philosophy (Arch. f. Gesch. d. Philos , 1901). Faible. — Delacroix, La philos, médiévale latine jusqu'au XLV^ s. (Revue synt h. histor., 1902). Revue bibliogr. génér. des ouvr. récents. — Rickabv, Scholasticism (Westminster C^onstable, 1908). Vues d'ensemble. Emprunte nos notions et classifications. — J. L. Perrier, The revival of scholastic Philosophy (Xew-York 1909, chap. I-VIIl) reprend beaucoup de nos idées. — Grabm ax\, Die Geschichte d. scholaslischcn Méthode Bd. I. Die scholast. Méthode von ihrcn ersten Anfànge in d. Vàterlitteratur bis zum licginn des 12 Jaluh. Fribourg, 1909 Einfùhrung, pp. 1-36. P3ntend par méthode scolastique, la méthode dialectique en théologie. Identification trop étroite, car il v a une méthode scolastique en philosophie. Excellent ouvr., étudie des documents inédits. — Hexry Osborx Tavlor, The mcdiacval Mind (Macmillan

New- York, 19 II), 2 vol. 613-I-588 p. Très intéressant. Etudie tous les facteurs de la civilisation du moyen âge et son génie propre. La philosophie n'est qu'un de ces facteurs.

Talamo, U aristotelismo délia scolast ica ndlastoria délia Jilosojia,},^ hà\\. Sienne, 1881 (trad. franc., 1876). Bon, pourrait être plus méthodique. — Scuxeid, Aristoleles i7i der Sc'iolastik {¥Àc\\'S>i'Àà\, 1875). — Chollet, U aristotélismc de la scolastique (Dictionn. de Thêol. cathol. de Vacant), Vue d'ensemble mise au courant des travaux récents. — C. Satter, Dcr Ncuplalonismus, seine Bcdcutung fiir die antike u. mittelalt. Philos. (Philosoph. Jahrb. 1910).— W. Rubc/ixski, sur l'influence du néo-platonisme au moyen âge (Cracovie, 1891 et Revue Philos, de Weryho, 1900). En polonais.

Huit, une série d'articles sur le platonisme au moyen âge, dans Ann Philos. Chrét. Nouvelle série, t. 20-22. M. Picavet recherche aussi dans ses travaux la part d'influence qui revient à des éléments autres que l'aristotélisme.

§ 2. — Division de la philosophie médiévale.

117. Limites chronologiques du moyen âge philosophique. — Suivant une chronologie généralement reçue, le moyen âge s'étend depuis la mort de Théodose, en 395, jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs en 1453. Si l'on tient compte que l'évolution de la scolastique forme l'événement capital de la philosophie pendant cette époque, on ne peut sans une doubb réserve adapter ces limites chronologiques à la philosophie médiévale. D'une part, les premiers écrits où l'on pressent un mode de penser nouveau, fruits précoces et peu savoureux de la civilisation nouvelle, sont postérieurs à 395 ; ils n'apparaissent pas avant

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LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE

le VI ^siècle, ou même plus tard '). Par contre, il y eut pour la philosophie médiévale et la philosophie moderne une période assez longue de compénétration, car le moyen âge ne fut pas séparé de l'âge moderne par des faits violents comme ceux qui marquent la disparition de l'empire romain et la constitution des sociétés germaniques. Voilà pourquoi les destinées de la philosophie médiévale se prolongent bien au delà de 1453, jusqu'en plein xvil^ siècle.

L'évolution autonome de la philosophie médiévale, et principalement de la scolastique, est le critère dont s'inspire notre délimitation. A choisir d'autres critères, on s'expose à renverser les faits fondamentaux de la chronologie ^). Ceux qui font débuter le moyen âge philosophique non seulement avec les philosophes chrétiens, mais même avec un groupe de néo -platoniciens, de platoniciens-éclectiques, et de néo-pythagoriciens, parce qu'//.v admettent la confusion de la religion et de la philosophie se voient obligés de « commencer le moyen âge à la fin du i^"^ siècle avant l'ère chrétienne » et de le prolonger jusqu'à nos jours ^).

118. Division de la philosophie du moyen âge. — La philosophie du moyen âge s'est développée simultanément en Occident, à Byzance, et dans divers centres orientaux ; mais de ces trois philosophies, occidentale, byzantine, orientale, c'est la première qui est la plus importante et qui nous occupera principalement. D'autre part, la philosophie scolastique représente en Occident le courant d'idées principal. De là, on peut établir les

') WiLLMvNN, (op. cit., II, 34.2) fait commencer la scolastique à la premièremoitié du viii« s. avec les irr^Yn Tviuaeu^ç de J. Damascène (v. p. 1), parce que les parties de cet ouvrage sont précédés de Keq)d\aia qpiXoaoqpiKd. Taylok {^op. cit., I, 6), considère de même que la civi/isatioti propre du moyen âge nt commence pas avant Grégoire le Grand (mort 604), ni avant Boèce (mort 523) et Cassiodore (mort 575). — *) Brucker prend pour point de départ du moyen âge philosophique le xii« s. (Historia critica philos, lll, 709). Il est vrai qu'il écrit au xviii® s., où on ne connaissait presque rien du haut moyen âge. Trif- BECHOVius (op. cit. y p. 312 et suiv.) part des comment, de P. Lombard. — ^) PiCAVEï, Entre Camarades, pp. 71 et 74. En ce qui concerne le « terminus ad quem », M. Picavet semble dire qu'il y a encore aujourd'hui coexistence de la civilisation médiévale et de la civilisation moderne.

divisions de la philosophie médiévale a potiori^ en se guidant sur les développements de la scolastique.

Ces développements sont lents et progressifs ; ils excluent tout heurt. Il en est de la scolastique du moyen âge comme de son architecture, qui se transforma de roman en gothique par des différenciations contenues et graduelles. Voilà pourquoi les divisions qu'on adoptera dans cette histoire ne s^'appliquent pas adéquatement à l'infinie complexité des systèmes réels. Elles s'inspirent de quelque fait plus marquant dans l'évolution.

A ce point de vue, les événements qui déterminent la renaissance scientifique du Xlll^ s. font époque ; la période qui précède se résume dans une longue élaboration. Au xiil'' s., la scolastique déploie toutes les richesses de son génie, mais son apogée n'est pas de longue durée. La décadence s'annonce déjà au xiv^ s. et s'affirme au xv^ s. A partir de la seconde moitié du xv^ s. et jusqu'au xvii^ s., on peut dire que la scolastique s'alanguit, d'autant plus qu'elle est assaillie de toutes parts par des systèmes nouveaux, précurseurs de la philosophie moderne. En vain quelques esprits distingués essaient, au xvi^ s., de relever le prestige de la suzeraine dépossédée : la réaction qu'ils provoquent est locale et éphémère, si on la compare au glorieux passé vers lequel ils s'orientent.

Nous distinguons dans la philosophie médiévale quatre périodes :

Première période ou période de formation (du IX^ jusqu'à la

fin du xif s.).

Deuxième période ou période d'apogée (xiii^ s.).

Troisième période ou période de décadence (xiv^ s. et première moitié du xv^ s.).

Quatrième période ou période de transition de la philosophie du moyen âge à la philosophie moderne (de la seconde moitié du xv'^ s. jusqu'au xvii^ s.) ').

') Tribbechovius, dont l'ouvrage est une des plus anciennes histoires de la scolastique, si pas la plus ancienne, la divise en trois périodes : i) de P. Lon-

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LA PHILOSOPHIE MEDIEVALE.

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