Foi et Raison. — En néoplatonicien, J. Scot n'établit
') Ibid., IV, 5. c. 754.
igS LA PHILOSOPHIE MÉDIÉVALE JUSQU'A LA FIN DU XIl^ S.
JEAN SCOT ERIUGENE.
pas de distinction entre le domaine de la philosophie et celui de la religion. « Quid est aliud de philosophia tractare nisi verae religionis, qua siimma et principalis omnium rerum causa Deus et humiliter colitur et rationabiliter investigatur, régulas exponere ? »'). L'Ecriture est la source principale de notre connaissance de Dieu, «sacrae siquidem scripturae in omnibus sequenda est auctoritas»""). La raison ne prime pas l'Ecriture, mais établit ses données, illuminée qu'elle est par Dieu ^). Loin de braver le dogme, le philosophe palatin veut y rester fidèle, mais on a vu qu'à la suite des gnostiques il donne aux Écritures une interprétation allégorique, dont la raison est en définitive l'arbitre.
Peut-on qualifier cette attitude de rationaliste? Oui, dans un sens très spécial, propre au moyen âge et qui fait de ce rationalisme l'équivalent de ce que d'autres appellent théosophie ^). Au rebours du rationalisme moderne, qui veut au nom de la raison rejeter toute révélation, J. Scot établit les données révélées, au nom de cette même raison.
156. Influence de J. Scot Ériugène. — Bien que la philosophie de J. Scot semble avoir été incomprise de ses contemporains, elle exerça sur le développement de la pensée du moyen âge occidental une influence considérable, dont on poursuit l'action jusqu'au xnv s. Rémi d'Auxerre et Gerbert l'utilisent au x« s.; Bérenger s'en réclame. Au xiv s. Abélard, Isaac de Stella, Garnier de Rochefort, Alain de Lille sont au courant de ses doctrines. Hugues de St- Victor utilise ses travaux sur le pseudo-Denys.
')Dediv.praedest., \, i. P. L. t. 122, 357-358. Ce sont ces déclarations de J. Scot qui l'ont fait classer au nombre des scolastiques par un autre groupe d'historiens qui cherchent dans l'accord de la philosophie et de la théologie catholique le caractère essentiel ée la scolastique. Et cependant entre \z philosophie d'un J. Scot et celle d'un S. Anselme ou d'un S. Thomas, quel abîme ! — *) De div. naturae, i, 64. — ') Le P. Jacquin remarque justement que dans le passage souvent cité : « Omnis enim auctoritas quae vera ratione non approbatur, infirma videtur esse. Vera autem ratio, quoniam suis virtutibus rata atque immutabilis munitur, nullius auctoritatis astipulatione roborari indiget » {^De div. nat., I, 69), l'auteur donne le pas à la raison sur l'autorité des Pères, mais non sur toute autorité. Jacquin, Le rationalisme de /. Scot, p. 748. Cf. Ueber- WEG, op. cit., p. 165. — ♦) Stôckl., p. ex.
Le De divisioîie naUirae imprègne profondément le Clavis physicae d'Honorius d'Autun '). On connaît l'ouvrage à Chartres, et plusieurs maîtres Chartrains aboutissent à une sorte de panthéisme où on retrouve son inspiration '). A la fin du xii« s., Amaury de Bène y puise ses théories panthéistes ^) ; les Albigeois se réclament de J.Scot Ériugène, et c'est ce qui explique que le 25 janvier 1225, Honorius III condamne le De divisione iiaturae, déjà interdit par un Concile de Sens *). Bien que le pape ordonnât de livrer au feu l'œuvre du philosophe palatin, qu'on lisait encore /;/ nonmdlis 7no7iasteriis et aliis locis ')y on ne parvint pas à jeter l'ouvrage hors de la circulation littéraire. Aux xiv^ et xv^ siècles, on le retrouve dans deux catalogues ^), et divers manuscrits nous sont
parvenus.
Les principales tendances issues de J. Scot Ériugène sont : 1° \.e panthéisme, J. Scot affirme la communauté d'être de Dieu et des créatures; il donne aux idées divines un sens évolutif, puisqu'elles sont une étape dans la formation de l'essence de Dieu ; il nie l'individualité des substances. C'est par son panthéisme que J. Scot est un philosophe antiscolastique, la distinction substantielle de Dieu et des êtres contingents et l'individualité de toute substance étant des principes fondamentaux de la scolastique. Aussi bien tous les panthéistes avec qui les scolastiques entrent en conflit jusqu'au xiiP s., se réclament de J. Scot. Panthéiste, le philosophe palatin est a fortiori un réaliste exagéré ;
2° Le mysticisme hétérodoxe ou panthéiste, qui assigne comme terme de la vie mystique la conscience de l'identité substantielle de l'âme et de Dieu. On trouve l'influence de Scot dans toutes les déformations populaires de la mystique 0-