Les théologiens adversaires de la dialectique
— La prétention qu'affichaient certains dialecticiens de placer la dialectique et la sophistique au-dessus de l'autorité, et les hérésies auxquelles aboutit cette façon de traiter les questions de dogme, inspirèrent le programme d'un parti de théologiens réactionnaires, qui, plus ou moins hostiles à toute philosophie, ne voulaient d'autre méthode théologique que l'étude littérale des Écritures. Ce mouvement oppositionnel se rattache étroitem.ent à une tentative de réforme de la vie religieuse, à un retour aux traditions pures de la vie monacale. On trouve ses traces dans les monastères des Cluniciens en France, et des Bénédictins en Allemagne. Les personnalités les plus remarquables de ce groupe appartiennent au xr s. : ce sont en Italie P. Damiani, en Allemagne Manegold de Lautenbach et Otloh de S. Emmeram. Lanfranc mérite d'être classé à part.
162. P. Damiani, Otloh de S. Emmeram, Manegold de Lautenbach. — Pierre Damiani, né à Ravenne en 1007, mort en 1072, moine ermite, est un détracteur de la science mondaine et des arts libéraux. Il considère la dialectique comme un superjlmim ; il s'élève contre les religieux qui font peu de cas de la règle de S. Benoît et prennent plaisir aux règles de Donat (parvipendentes siquîdem regulam Benedicti, regulis gaudent vacare Donati '). Lui-même toutefois s'est laissé aller à faire des raisonnements dans un opuscule, dédié à Didier du mont Cassin, sous le titre De divina omnipotentia. Commentant la parole dupsalmiste \ omnia quœcumque voluitjecit, Damiani y reven-
')Cfr. notre art. Les récents trav.sur Vhist. de la phil. méd. (R. Néo-Scol., i»9», p. 74). — ) De perfectione monachorum, c. ii. P. L., 145, 306 c.
P. DAMIANI — LANFRANC.
dique pour Dieu une omnipotence absolue, grâce à laquelle, s'il le voulait, il pourrait faire que ce qui a été dans le passé, n'ait pas été. Assurément, dit-il, pareille assertion semble violer le principe de contradiction ; mais ce principe ne vaut que pour les raisonnements humains (ordo disserendi) et la faible nature ; il n'a pas de prise sur la majesté de Dieu et sur les connaissances sacrées. — Aussi, s'il arrive parfois (quando) et à titre exceptionnel à la dialectique, de s'occuper de matières théologiques, elle doit, sans prétention de magistère, se ranger derrière le dogme. Le servage de la philosophie est le corollaire de sa non-valeur et de son impuissance. « Quae tamen artis humanae peritia, si quando tractandis sacris eloquiis adhibetur, non débet jus magisterii sibimet arroganter arripere, sed velut ancilla dominae quodam fàmulatus obsequio subservire '). »
Telle est cette célèbre phrase, si souvent dénaturée, dans laquelle on a voulu découvrir la preuve du mépris que tout le moyen âge aurait professé pour la raison. En vérité, elle traduit le sentiment d'un groupe restreint de théologiens que les grands scolastiques du XIIP s. eussent désavoué.
On retrouve les mêmes vues chez Manegold de Lautenbach (2"^^ moitié du XP s.). Son Opusculum Manegoldi contra Wolfelmum Coloniensem tend à montrer la contradiction des anciens philosophes avec les docteurs catholiques.
Quant à Otloh de St-Emmeram à Regensburg (vers loio- 1070), sans condamner pour elle-même la science profane, c'està-dire les arts libéraux et la philosophie, il en interdit l'usage aux moines, ceux-ci ayant renoncé au monde pour se consacrer à la science divine (res divinae).
163. Lanfranc et les débuts de la méthode dialectique. — Après qu'il eut parcouru la France, d'une école à l'autre, Lanfranc se retira dans l'abbaye du Bec qui, sous sa direction, acquit une renommée illustre (magnum etfamosufîi littera-
'il
turœ gynwasium) '). Bien qu'il puisse être rangé parmi les adversaires de la dialectique, le célèbre contradicteur de Bérenger mérite une place à part. Les arts libéraux et la philosophie ne sont pas mauvais en eux-mêmes ; leur usage abusif et exclusif en matière théologique est seul condamnable (71071 arteiJi dispiita7idi vitupérai j sed perversufti disputa7ïtiu7fi usimi) ""). Lanfranc nous apprend lui-même que dans son enseignement théologique, il recourait — timidement d'ailleurs — au raisonnement philosophique ^).
Ainsi se forme une tendance nouvelle qu'on retrouve chez d'autres théologiens du même temps, tels Guillaume de Hirschau, Anselme de Cantorbéry. Elle prend sa base d'élan dans les écrits théologiques de Boèce, et elle aboutira à la constitution d'une double méthode théologique dans les écoles d'Abélard, de Gilbert de la Porrée et de S. Victor (Chap. III, Art. III, § i).
164. Bibliographie. — Les éléments de la controverse sur la prédestination ont été rassemblés par Gilbert Mauguin en 1650 (2 vol. in-4»). Œuvres de Lanfranc dans Migne, P. L., 150. L'attribution de VElucidarium sive dialogus de sumina totitis christianae theologiae est douteuse.
ExDREs, Lanfrands Verhàltniss zur Dialektik (Der Katholik, 1902, pp. 215-231). Bien fait. Redresse l'erreur qui fait de L. un adversaire de la spéculation. — W. BuRGER, Rhahanus Maurus, der Begrûnder d. theolog. Studien in Deutschland (ibid., pp. 51 et 122). Sur Hincmar : Schrôrs, Hhicmar, Erzbischof vo?i Reims (Freiburg, 188+), Maxitius, o/>. cit., 339. — Sur Radbert et Ratramne de Corbie, Maxiïius, op. cit, 401-417. Sur Bérenger: Schxitzer, Berengar von Tours, sein Lehen u. seine Lehre ; Grabmanx, ^/. ^/V., 218-224; Ueberweg, op. cit., p. 178. — Verxet, Bérenger de Tours (Dict. Théol. cathol., fasc. XII, p. 729). — PiCAVET, Les discussions sur la liberté au temps de Gottschalc, de Rhaban Maur, d' Hincmar et de J. 5^^/ (Paris, 1876). — Gabriel Brunhes, La foi chrétienne et la philosophie au temps de la renaissanee carolingienne, 1903. Monographie bien faite. ExDRES, Die Dialektiker und ihre Gegner im XL Jahrh. (Philos. Jahrb., 1906). ~ Sur Otloh : Dûmmler, Ueber d. Mônch Otloh v. Emmeram (Sitz. d. k. pr. Akad. Wiss. Berlin, 1895,2 p. 1070); Endres, Otloh' s von St Emmeram Verhàltniss zu dcnfreien Kiinsten (Philos. Jahrb., 1904, pp. 44,72) et 1906, H. i ;
') Guillaume de Malmesbury, De gestis Pont. Angl., 1. i. P. L., t. 179, c. 1459. — ') MiGXE, P. L., t. 150, col. 323. — ') Endres, Die Dialektiker, etc., p. 33.
Petrus Damiani und die weltliche Wisse7ischaft {Beiiv . Gesch. Phil. Mittel.,VIII, 3, 1910). Bien fait; Manegold von Lautenbach (Hist. polit. Blàtter, 1901, pp. 127» 389; 486); Grabmann, op. cit., pp. 178-246. Exposé d'ensemble.