PIERRE ABELARD
Thésaurus anecd. nov., II, 2, la lettre ds d'Achéry, Spicileg, III (1723). Le De generibus et speciebus ds les œuvres inédites d'Abélard de Cousin.
Reiners, <?/>. cit., p. 173 : intéressant et bien fait, exagère les différences entre les systèmes réalistes exposés. — Dehove, op. cit.
§ 3. — Abélard et Gilbert de la Porrée.
179. Pierre Abélard, né au Pallet en 1079, d'une famille de guerriers, peut être appelé le chevalier de la dialectique. De l'école de Roscelin il passe à celle de G. de Champeaux ; de Paris il se rend à Melun, à Corbeil, puis revient à Paris provoquer tout le monde à des tournois philosophiques. Anselme de Laon l'initie à la théologie. Plus tard, lui-même enseigne la science sacrée dans la métropole française, et il se laisse griser par les applaudissements d'une foule enthousiaste. Mais après le succès, Abélard connaît les revers. Forcé de quitter Paris, il erre de monastère en monastère jusqu'à sa mort en 1142, à l'abbaye de St-Marcel-lez- Châlons. Sa tournure d'esprit l'incline vers la dialectique plus que vers la spéculation métaphysique, et on retrouve dans ses ouvrages les traits de son caractère : un besoin de critiquer les autres et de se vanter lui-même.
Nombreux sont les travaux d'Abélard. En théologie dogmatique : Tractatus de imitate et Trhiitate divina ; Theologia christiayia ; hitroductio ad theologiam qui n'est que la première partie de la Theologia et la seule qu'on ait conservée de ce grand ouvrage ; Sic et non. En philosophie : Scito te ipsum seu Ethica ; Dialogus inter philosophu77i, judaeum et christianum ; des gloses sur Aristote. Porphyre et Boèce ; Dialectica. Son Historia calamitaiuni est un long récit de ses infortunes. Nous n'étudions ici que le philosophe ; au § suivant il sera parlé du théologien.
180. Sa philosophie. — Abélard établit entre la philosophie et la théologie un système théorique de rapports qui le rattache aux scolastiques. L'homme ne peut ni démontrer (comprehendere) le mystère, ni en avoir la connaissance expérimentale que donnent les choses présentes (cognoscere seu manifestare) , Tout au plus
peut-il s'en faire une notion approximative par des similitudes et des analogies (intelligere seu credere) ').
Mais après ces déclarations de principe, il fléchit dans l'application : le dogme de la Trinité est accessible à la raison. Les Grecs, dit-il, en eurent des intuitions, car on retrouve les trois personnes dans la triade de Dieu, du voûç et de l'âme du monde (influence néo-platonicienne). Lui-même aboutit à des doctrines sabellianistes qui le firent condamner (Art. III).
On a revendiqué pour Abélard l'honneur d'avoir introduit une méthode didactique, un schéma formel, qui fut appelé au plus grand succès : il rassemble dans le Sic et non y à propos de 150 questions théologiques, une collection de textes divergents, puisés dans les Ecritures et chez les Pères. C'est un exposé du pour et du contre, qui loin d'être entrepris avec un arrière-penser de sceptique, sert de préliminaire à un travail d'harmonie, les apparentes contradictions devant s'expliquer par des distinctions de termes, des différences de temps et de milieu. Abélard fait, dans ^?i Dialectica, une compilation similaire des auteurs profanes et sacrés. Le but qu'il poursuit dans le Sic et non est didactique : rassembler des matériaux de discussion pour les exercices dialectiques en théologie, à l'usage des débutants (tejieres lectores) ""). Le procédé qui est à la base du Sic et non, n'est pas inventé par Abélard, car il apparaît déjà chez les canonistes de la fin du xr s. ^), Mais Abélard lui a donné une large expansion dans les écoles. La méthode sera reprise par les summistes, et les scolastiques du xiir s. lui donneront sa perfection, en faisant suivre l'exposé du pour et du contre d'une solution systématique ^).
') Terminologie établie par Kaiser, Pierre Abélard critique, cf. Heitz, <?/. cit., p. 16 et suiv.,etGRABMANN, £?^. cit., II, 188. Abélard n'est donc pas rationaliste en principe. — ') C'est vlxïq Lehrmethode.W en est d'autres d'ailleurs,à côté de celle-là. — ') Bernold de Constance (f i loo), Deusdedit, Yves de Chartres (f 1 1 16). Grab - ^ANN, op. cit., \, 2i\-2^6 ; II, 216. De même chez A délard de Bath. Willner, op. cit., p. 40. Les Florilèges du haut moyen âge (Prosper d'Aquitaine, Tajus) étaient des recueils de citations, non des classements d'opinions divergentes tp. 147). — *) Robert, Les écoles et renseignement de la théologie, etc., pp. 170-178, attribue au Sic et non, une influence prépondérante sur la méthode d'enseigne -
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En métaphysique, Abélard recueille et transmet les principales thèses léguées par Boèce ; il croit à l'âme du monde ; il accrédite une fausse théorie de la matière et de la forme ; il développe longuement la thèse des idées divines (Platon) qu'il interprète, avec S. Augustin, comme des conceptions de l'Intelligence divine ').
Dans la question des universaux, Abélard se pose en démolisseur de systèmes. Il critique Roscelin, surtout il porte le coup de grâce au réalisme outré, en écrasant sous le ridicule les théories de G. de Champeaux (p. 211).
Quelle est la doctrine d'Abélard lui-même sur les universaux ? Ni sa Dialectique ni ses Gloses n'exposent un avis complet, et les Glossulae super Porphyrium, découvertes par Ravaisson et utilisées par Rémusat, demeurent inédites *). J. de Salisbury lui attribue la théorie des sermones, et à deux reprises rapproche sa théorie de celle de Roscelin ^). Abélard n'est-il donc qu'un verbaliste, à la façon du maître qu'il a raillé ? Certes, non moins que celui-ci, il parle en dialecticien : l'universel est ce qui est susceptible d'être prédiqué de plusieurs^ natum praedicari de plurihiis. C'est notamment à ce titre qu'il n'est pas une res, car une res.
ment et la méthode d'exposition des traités théologiques après Abélard. Grab- MANN, op. cit., II (217-221) sans contester cette influence, apporte cette double réserve, que la disputatio n'est pleinement introduite comme exercice scolaire qu'à la fin du xii« s., et qu'il faut attribuer à la logica nova, principalement aux Topiques d'Aristote, une action pour le moins aussi puissante que celle d'Abélard. Il rappelle le mot de J. de Salisbury : « Sine eo (c'est-à-dire, libro Topicorum octavo) non disputatur arte sed casu. » Métal., 3, 10. Cf. p. 154. — ') Introd. ad Theolog., I et II, {Abael. opéra, II, pp. 14, 109). — *) Rémusat les résume dans son ouvr. Aèé/ard {Paris 1845), t. II, p. 93. D'une correspondance de Hauréau à Baeumker, Reiners (op. cit., p. 42), conclut que ces documents sont perdus ; mais Geyer, dans une analyse de l'ouvrage de Reiners, les renseigne à la biblioth. de Lunel (Théolog. Revue, 191 1, p. 14). — ') Aussitôt après le texte sur Roscelin (p. 182, n. 5) le Meta/ogicus ajoute : « Alius sermones intuetur et ad illos detorquet, quidquid alicubi de universalibus meminit scriptum. In hac opinione deprehensus est peripateticus palatinus Abaelardus noster qui multos reliquit, et adhuc quidem aliquos habet professionis hujus sectatores et testes. Amici mei sunt, licet ita plerumque captivatam detorqueant litteram, ut vel durior animus, miseratione illius movetur. Rem de re praedicari monstrum ducunt, licet Aristoteles monstruositatis hujus auctor sit » Métal, II, 17, P. L., t. 199, p. 874. De même après le texte concer-