PIERRE ABÉLARD
dit-il, ne peut être prédiqué d'un sujet '). Mais il 3^ a entre la théorie d'Abélard et celle de Roscelin une nuance importante : l'universel n'est pas un simple mot, vox ; il est senno ou nojnen, c'est-à-dire, conformément à la terminologie de Boèce, un discours mis en rapport avec un contenu signifié, une réalité pensée (nomen est vox significativa).
A côté de cette théorie sur le caractère universel des sermones, on trouve non seulement d'abondantes déclarations sur l'existence des individus, seules substances de la nature, mais aussi cette idée que la nature des choses est reflétée par les mots dont le logicien se sert "), et cette autre que les genres et les espèces (species) sont immanents aux individus et n'existent pas en dehors d'eux ^). Sans doute le lien entre ces thèses métaphysiques et la doctrine des sertnones n'est pas établi, mais il est réel. Il eût fallu montrer que les concepts signifiés par les sermones universels sont abstraits et universels, et que le fondement du processus d'universalisation est la similitude des essences individuelles. Mais c'eût été décrire l'abstraction, et Abélard n'est pas psychologue. Son importance dans la présente controverse est moindre que nous ne l'avions cru d'abord *). Quoi qu'il en soit, si on parle du « nominalisme » d'Abélard ^), il faut soigneusement diversifier ce nominalisme de la théorie idéologique du po^^itivisme moderne, à
nant Roscelin, et cité p. 180, le Polycraticus dit : «Sunt tamen adhuc qui deprehenduntur in vestigiis eorum (de ceux pour qui les universaux sont des voces) licet erubescant auctorem vel sentent iis profiteri, solis nominibus inhérentes, quod rébus et intellectibus substrahunt sermonibus asscribunt, VII; 12 (éd. Webb, I, 142). Rémusat, op. cit., II, 104 reproduit un épitaphe d'Abélard où on lit : et genuset s^^càq^ sermones esse notavit. — ') V. le texte du Metalog., n. précédente.— •) «Cum autem rerum naturaperceptafuerit,vocum significatio
secundumrerumproprietatesdistinguendaest»(9«i;;'./Wd'//5,p.35i.— ')«Neque enim substantia specierum di versa est ab essentia individuorum, nec res ita sicut vocabula diversasesse contingit... Cum videlicet nec ipsae species habeant nisi per individiia subsistere, etc. » Dialect.. p. 204 des Ouvr. inédits d: Abélard. Cf. « nunquam etenim genus nisi per aliquam speciem suam esse contingit » Abelardi opéra, II, 98. - ^) Un texte de Rémusat {op. cit., I, 495), n'appartenant pas a Abélard, nous a induit en erreur dans notre édit. de 1905. — '') Reiners, vp, cit., p. 58, remarque que c'est la théorie du senno ou du Jiomen d'Abélard qui a donné naissance à l'expression nominalis sccta de J. de Salisbury.
laquelle on donne cette désignation, et remarquer que si le noniinalisme du xi^ s. s'oppose au réalisme outré, il ne contredit en rien le réalisme modéré du xiir s. De même Abélard n'est pas coficeptualiste, en ce sens qu'il réduirait le concept universel à une forme purement subjective, sans correspondant dans la réalité extramentale (p. 170). Abélard n'a pas agité cette question, puisqu'il ne scrute pas la genèse des concepts. Ses doctrines sont incomplètes, sans doute, mais elles sont dans l'esprit du réalisme modéré qui n'en récuserait aucune, et J.de Salisbury, partisan des solutions aristotéliciennes, peut dire de lui et de ses partisans : « Amici mei sunt». Abélard est aussi un des principaux moralistes de son temps. Ses doctrines morales sont encore enserrées dans des cadres théologiques; mais on voit poindre les solutions purement rationnelles dans le souci constant que révèle leScito te ipsum de rapporter tous les problèmes éthiques à la conscience subjective,— une notion qui occupe dans sa morale une place centrale. Les études sur le péché, la liberté, la grâce comptent parmi les recherches favorites d'Abélard. L'impression qu'il produisit fut profonde. Après lui, Albéric fut le principal représentant de l'école, qu'il avait fondée '). Gilbert de la Porrée subit son ascendant.
181. Gilbert de la Porrée. — Gilbert de la Porrée (Porretaiius) naquit à Poitiers, en 1076, suivit les leçons d'Hilaire de Poitiers, d'Anselme de Laon, se lia d'amitié avec Bernard de Chartres, et enseigna lui-même à Chartres pendant plus de douze ans. Plus tard, il fut écolâtre à Paris (1141), et Jean de Salisbury qui y fréquenta ses leçons insiste sur la haute considération dont il jouissait dans la métropole des lettres. En 1142, Gilbert devint évèque de Poitiers jusqu'à sa mort en 1154, mais il ne quitta pas ses fonctions professorales quand il assuma les charges de 1 episcopat.
Parmi les nombreuses œuvres théologiques et philosophiques de Gilbert, les plus importantes sont le Liber sex priticipiorum,
')J. de Salisbury écrit : « Post discessum ejus (Abélard)... adhaesi magistro Alberico, qui erat rêvera nominalis sectae acerrimus impugnator » II, 10, p. 867. Cf. p. 224, n. 3.