GILBERT DE LA PORRÉE
deux commentaires aux traités de Boèce De triiiitate, et De duabus naturis in Christo, mais non le livre De causis que MM. Berthaud et Clerval lui attribuent.
182. Philosophie de Gilbert. — Non seulement Gilbert se pénètre de Boèce et de sa méthode déductive, non seulement il travaille les livres nouveaux commentés par Thierry de Chartres et inconnus d'Abélard, mais il entreprend dans le Liber sex priiicipiorum de compléter les Catégories d'Aristote. Le Stagirite, en effet, n'étudie que les quatre premiers prédicaments, la substance et les accidents absolus de la substance ou, comme dit Gilbert, les formae inhaerentes, L'évêque de Poitiers décrit les autres prédicaments, ou les accidents qui supposent la substance en relation avec d'autres substances, les formae adjacentes. C'en était assez pour lui assurer la célébrité. Inscrit sur la liste des manuels classiques (p. 162), le Liber sex principiorum est commenté par Albert le Grand et R. Kilwardby, cité par S. Thomas, étudié jusqu'à la fin du moyen âge.
Gilbert est un adversaire décidé du réalisme excessif : les essences n'existent que dans les individus, réellement multipliées en chacun d'eux '). Les « formes natives » ou subsistentia inhérentes aux choses sensibles, sont des copies des idées divines, dont elles diffèrent essentiellement : Gilbert reprend une thèse de son maître Bernard ; mais, en réaction contre les tendances chartraines, il lui enlève toute interprétation panthéiste, et met sa solution des universaux en concordance avec la théorie de l'exemplarisme ""). Mais alors quelle est l'origine et la valeur des universaux ? Gilbert répond : l'esprit compare (colligit) les déterminations essentielles (diversae subsistentiae) réalisées en de «ombreux êtres, et opère une union mentale de leurs réalités semblables ; c'est cet élément semblable conforme (cum-forma, ayant la même forme) qu'on appelle le genre, l'espèce '). Ou
') Unus enim homo una singulari humanitate.., ut pluribus humanilatibus plures homines et substantiae. In Boelh. de duab, ?iat. P. L. t. 64, 1378. — •)Xon ideae sed idearum éÎKoveç i. e. imagines. In Boeth. de Trinit., ibid., 1267. — 3)Universalia quae intellectus ex particularibus colligit ^\q, ibid., 1374...
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encore : le genre et l'espèce sont l'ensemble des êtres chez qui se rencontrent ces réalités semblables, bien qu'elles appartiennent en propre à chacun d'eux '), quamvis conformes, tanien diversas '). La ratio les abstrait, quodammodo abstrahit, ut earum natiiram perspicere et proprie tatem coinprehendere possit ^). Ce texte est significatif, et montre que Gilbert fait un grand pas vers le réalisme modéré : la doctrine de la similitude des essences, fondement de l'opération abstractive, est définitivement amorcée. A Gilbert revient l'honneur, longtemps attribué à Abélard, d'avoir préparé sur les ruines du réalisme outré, de la seittentia vociim et de ses succédanés, une solution qui deviendra le réalisme tempéré du xiii^ s.
Cependant, il y a des faiblesses dans la métaphysique de l'évèque de Poitiers. Il distingue dans un être actuel les réalités essentielles qu'il possède et qui se retrouvent semblables chez d'autres êtres (siibsistentia, id qiio est) et la détermination individuelle qui pose l'être dans l'existence réelle (suhstantia, id quod est) '). Or, Gilbert est tenté d'exagérer la distinction qu'il faut établir entre l'essence commune et l'essence individualisée, et il semble faire de celle-ci une partie réellement distincte de celle-là. Cédant à la même fâcheuse tendance, il considère comme des subsistentia propres dans l'individu certains attributs transcendentaux — l'unité p. ex. — qui ne sont pas réellement
') Genus vero nihil aliud putandum est, nisi subsistentiarum secundum totam earum proprietatem ex rébus secundum species suas diflferentibus similitudine comparata coUectio, etc. Ibid., 1389. — *) Ibid., 1262. - ') Ibid., 1374. Pranti. l'appeUe un réuiisie ontologiste (f) op. cit., II, 221 ; Stôckl un conceptualiste. Op. cit., \, 277 ; Clerval un réaliste outré, op. cit., 262. Voici le jugement laconique de J. de Salisbury sur Gilbert : « Universalitatem formis nativis attribuit.... Est aulem forma nativa, originalis exemplum, et quae non in mente* Dei consistit, sed rébus creatis inhaeret. Haec graeco eloquio dicitur elboç, habens se ad ideam ut exemplum ad exemplar; sensibilis quidem in re sensibili, sed mente concipiturinsensibilis, singularis quoque in singularibus, sed in omnibus universalis. » Métal. II, 17. Le in omnibus universalis doit évidemment s'harmoniser avec singularis quoque in singularibus qui ne laisse aucun doute sur l'antiréalisme de Gilbert. - ^ Gênera et species, i. e. générales et spéciales subsistentiae. subsistunt tantum, non substant vere. Ibid., 13 18.