AVÈNEMENT DU RÉALISME MODÉRÉ
184. Avènement du réalisme modéré. — L'individualité des substances et la similitude de leurs éléments essentiels sont nettement affirmées par Gilbert de la Porrée. Pour résoudre le problème des universaux, il suffisait de rapprocher ces doctrines de la théorie de l'abstraction et de montrer qu'un /o7tdement réel permet de rapporter la représentation générale à l'être particulier : les choses possèdent réellement les natures que l'abstraction perçoit, et si \d, forme d'universalité, comme telle, est un produit de l'entendement, V objet ou le contenu de cette forme est applicable en vérité à un nombre indéfini d'êtres réels ou possibles.
La substance de ces doctrines est contenu dans un traité anonyme de bûellectibiis '), qui expose, avec une précision inconnue jusqu'ici, l'origine sensible des idées'), l'immatérialité du concept et le rôle de l'abstraction. L'intelligence conçoit le réel « absque suorum scilicet individuorum discretione » ^); l'universel est le produit d'une précision mentale de l'esprit, « ab individuis universale abstrahitur ».
Dans les dernières années duxii"s.,le réalisme modéré marche à un triomphe rapide et définitif. On le devine dans les écrits de Simon de Tournai (entre 1 176 et 1 192) à qui on a fait un injuste renom de rationalisme et d'averroïsme 0; et il apparaît pleinement dans les écrits de J. Salisburj^ ^).
185. Conclusions. — Deux conclusions principales se dégagent de cette étude historique du problème des universaux :
1° Ni le nominalisme ni le conceptualisme, tels qu'on a défini ces systèmes dans la suite, n'ont existé avant le xiii" s. La doctrine des nominales du xf s. ne ressemble pas au nominalisme contemporain.
■) Imprimé par Cousin dans P. Abaelardi opéra hactcnus médita, II, 733..— *) «Totam humanam notitiam a sensibus adeo surgere», p. 747. — ^) P. 745. ♦) Auteur d'un commentaire sur le symbole de S. Athanase (imprimé), de Dhputationes et d'une Summa (inédits) où il cite souvent J. S. Eriugène, mais qui ne contient rien d'antiscolastique. Un des premiers, Simon connaît la P/»y- 5/^w^? d'Aristote. Cf. notre Hist. piilos. en Belgique, p. 56. — '') Chez Nicolas d'Amiens, auteur d'une somme contre les Mahométans, de arce fidei, et chez Robert PuUeyn, on ne relève aucune trace de réalisme excessif.
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2° Les systèmes qui combattent le réalisme outré ne sont que des formes plus ou moins imparfaites du réalisme mitigé, des phases que parcourt une même idée dans son évolution organique.
x86. Sources et BibUographie. — A l'édition d'ensemble des travaux d'Abélard en 1616, les recherches de Durand, Fez, Cousin, Stôlzle ont ajouté de nouveaux ouvrages. Stôlzle a découvert et publié : Abaelards 1121 zu Soissons verurtheilter Tractatus de unitate et Trinitale divina, 1891 ; la Theologia Christiana est publiée par Martène en 1717 (Thésaurus novus anecdot. V, 1139) ; Vlntrod. adtheol. par Amboise en 1616; VEpUome et le Dialogus par Reinwald en 1835 ' Sic et non par Henke (1851), Migne; les gloses et /?/.z/^r//V.z dans Couslx, 6>//w! inédits d!Ahélardpour servir à Pliist. de la p Jhs. scolasl. en France, 1836. avec une introd. de Cousin. On y trouve le Sic et non, Dialectica, le traité de generi^ bus et speciehus (qui n'est pas d'Abélard), des gloses sur Porphyre, les catégories, l'interprétation, les topiques de Boèce. Cf. Migne, t. 178. Cousin, Pétri Abaelardi opéra hactemis inedita, 2 vol. Paris 1849 et 1859. — De Rémusat Abélard, sa vie, sa philosophie et sa théologie, 2 vol., 1855 ; Deutsch, Peter Ahal lard, 1883 : PoRTAL.É, Abélard (Dict. Theol. Cath., t. I); E. Kaiser, Abélard critique (Fribourg, ,901). Très bien ; Heit/, ./. .//.. pp. 7.30, d'après Kaiser. PiCAVET, Abélard et Alexandre de Haies, créateurs de la méthode scolastique (Bibl Ec. Hautes Etudes. Sciences religieuses, t. VII, ,). Bon; G.Robert, Abélard créateur de la viéthode de la théologie scolast. (R. se. philos, et théolog. içoi ).
Migne a édité de Gilbert le de sex principUs, t. 184, le comment, sur Boèce, t. 64. - A. Berthaud,^;//^^/-/ de la Porrée et sa philosophie, 1892.— Éd. de Chroniqueex des ^^5/.z d'Otto de Freisingen par Wilmans(Mon.Germ. Hist. SS.XX) Sur Otto, Hashagen, Otto von Freisi^ig als Geschiclitspiiilosoph und Kirchcnpolitiker 1900 ; ScHMiDLiN, Die Philosophie Ottos von Freising (Phi] . Jahrb., 1905, pp. 154, 313, 407, cite toute la bibliogr., très bien fait. — Dehove, op. ci/,
§ 4. — f/ugues de S. Victor, y. de Salisbury, A. de Lille.
187. Appréciation générale. — H. de S. Victor, J. de Salisbury, A. de Lille sont des esprits coordonnateiirs. Le premier dresse une classification complète des sciences. Les deux autres trouvent une conciliation élégante de la culture humaniste et philosophique avec les aspirations religieuses, et agrandissent la place de l'aristotélisme. Tous trois sont épris du besoin d'étendre et d'harmoniser le savoir : ils préparent la mentalité du grand siècle.