RICHARD DE S. VICTOR
même, par Vocnlus contemplalionis elle atteint Dieu. Sans parler de V « intellect agent », Hugues décrit l'abstraction, et montre que sous l'influence des images sensibles, l'intelligence engendre en elle-même une ressemblance avec la nature des choses sensibles (oculus carnis). On a dit plus haut l'importance de la connaissance de soi-même et les ressources de l'introspection (oculus rationis). Quant à la connaissance de Dieu, auquel l'introspection nous conduit, elle se parachève dans l'illumination mystique ') Notons encore, chez Hugues, une fine analyse psychologique de l'acte de foi, qu'il définit : « voluntaria certitudo absentium supra opiniohem et infra scientiam constituta » ""), et un système de rapports entre croire et savoir ^). Comme S. Augustin, Hugues cherche dans le vouloir Têtre profond de
1> A ame.
D'après le DidascalicoUy la philosophie est le vestibule d'une science supérieure, la théologie, que le célèbre Victorin étudie sous sa forme dogmatique et mystique ^).
Richard de S. Victor, le successeur immédiat et le disciple de Hugues, dont il partage la complexe mentalité, reproduit dans son Liber excerptionum une partie du Didascalicon ; il développe ses preuves de l'existence de Dieu sur la base de l'observation, et renie les voies aprioristiques de S. Anselme, — d'où on a pu conclure qu'entre S. Anselme et Thomas d'Aquin les preuves de Richard sont les plus philosophiques que l'histoire ait à enregistrer ^).
189. Les classifications scientifiques. — On peut considérer comme une preuve de maturité, les essais de clas-
de nombreux exemples. Parlant de l'unité des êtres en Dieu, il dira : ut unum sint in illo, qui unam trahunt similitudinem ex illo. — ') V. les textes chez Grunwald, op. cit., p. 69 et suiv. — ') Qualia sunt corpora simplicia, quae atomos dicunt, quae quidem ex materia non sunt quia simplicia sunt, sed tamen materia fiunt, quia in semetipsis multiplicantur et in augmemtum excrescunt. Siicram., \, VI, 37. {P. L., 176, col. 286). — ') « In quantum ergo corpus cum anima unitum est, una persona cum anima est ; sed tamen personam esse anima ex se habet, in quantum est rationalis spiritus ; corpus vero ex anima habet, in quantum unitum est rationali spiritui », ibid., 2, l, 11, (col. 408).
') Art. III, § 2. — *) OsTLER, op. cit., 148 ; Grvbmann, op. cit., If, p. 279. — ^)Heitz rattache ce système à des influences néo-platoniciennes (augustiniennes), et écrit à ce sujet : « Dans l'espèce, le néo-platonisme des Victorins peut se réduire à ce qui suit : tout ce que nous savons de Dieu, nous le savons par révélation, autrement dit par illumination... La connaissance rationnelle est conditionnée de telle sorte par l'illumination qu'un théologien moderne ne saurait trop dire si c'est la connaissance rationnelle qui est surnaturelle ou la révélation qui est rabaissée au niveau de la raison », op. cit., p. 83. — *) Art. III. — ^) Grunwald, op. cit., p. 78, Cf. Baeumker, Wifelo, p. 312.
sifîcations scientifiques qu'on rencontre pendant la seconde moitié du xir siècle. Celles de Hugues et de Richard de S. Victor ne sont pas des faits isolés. Grabmann en fait connaitre plusieurs autres d'après des documents inédits. Elles ne sont pas homogènes, et forment un acheminement vers les Wisse?ischaftslehren, qui s'imposeront au xiii^ siècle. On relève des influences néo-platoniciennes dans la classification adoptée par Raoul de Longo Campo (commentaire de \ Aitticlaiidianus) ; d'autres perpétuent les divisions platoniciennes; une des plus remarquables, contenue dans un codex de Bamberg, fait une distinction nette entre la philosophie et la théologie, et divise la philosophie théorique d'après les principes aristotéliciens ').
190. J. de Salisbury. — Johannes Parvus de Salisbury compte parmi les hommes les plus significatifs et les penseurs les plus remarquables de son temps. Mêlé à la politique, il fut tour à tour le secrétaire de Thibaut, archevêque de Cantorbéry, le familier de Thomas Becket, l'homme de confiance du roi Henri, l'intime du pape Adrien IV. Pas un de ses contemporains ne suivit de plus près l'intense mouvement philosophique du milieu du xir siècle. J. de Salisbury vint très jeune à Paris, en 11 36, et fréquenta les enseignements de tous les professeurs en renom : Abélard, Albéric, G. de Couches, Thierry de Chartres, Gautier de Mortagne, Adam du Petit-Pont, G. de la Porrée, Robert Pul-
•) Cod. Q. VI, 30. Philosophia, Sapientia : 1) Theoretica (theologia, phisica, mathematica). 2) Practica (ethica, echonomica, politica). 3) Mecanica. — La science sacrée supérieure est distincte de la philosophie. — Certaines matières sont propres à la philosophie ou à la théologie, d'autres sont communes. «Tribus autem modis anime occulta dei innotescunt vel ratione tantum vel divina tantum revelatione vel utroque modo», Grabmaxn, op. cit.. II, p. 39. Dans un autre codex (Paris, lat. 6570), le caractère propédeutique des arts libéraux est affirmé : « Ad istas très scientias (phisica, theologia, scientia legum) parate sunt tamquam vie septem libérales artes, que in trivio et quadrivio continentur», p. 46, n. Même distinction nette de la philosophie et de la théologie, et même caractéristique des arts libéraux dans ce texte du cod. 14401 de Regensburg (xii« siècle) : « Non solum enim philosophi humane videlicet sapiencie amatores rite discendo docendoque hos praedictos (à savoir les arts libéraux) sequebantur gradus, sed et s. divine scripture doc tores... ». Ibid., I, 191.