MORAL
Th. Reid met à profit les travaux précédents de l'école écossaise, dans sa description « des principes animaux d'action ». « Ce sont des principes qui agissent sur notre volonté, mais qui ne supposent aucun exercice du jugement ni de la raison ; la plupart nous sont communs avec certains animaux. » Reid distingue d'abord les appétits (faim, soif, appétit du sexe, besoin d'action et de repos), précédés d'une sensation désagréable et périodiques. Les désirs se distinguent des appétits: 1« parce qu'ils ne sont pas accompagnés d'une sensation désagréable; 2« parce qu'ils ne sont pas périodiques. Les principaux sont le désir du pouvoir, le désir de l'estime, le désir de la connaissance. Les désirs pas plus que les, appétits n'ont pour principe la recherche du plaisir : les appétits tendent à la conservation du corps, les désirs nous ont été donnés pour favo-
riser et préparer la vie en société. Les principes d'action, qui ont les personnes pour objet immédiat et qui impliquent qu'on est bien ou mal disposé envers un homme ou tout au moins envers un être animé, sont les affections. Les affections bienveillantes sont irréductibles à l'égoïsme; agréables de leur nature, elles tendent au bonheur de leur objet (famille, reconnaissance, pitié, estime, amitié, amour, patrie). Les affections malveillantes elles-mêmes, dont les principales sont l'émulation et la colère ou le ressentiment, ont une fin dans les plans de la Providence.
Le mot passion a un sens si incertain, qu'il a donné naissance à des discussions sans fin, qu'une bonne définition eût évitées.
J'entends par le mot passion, dit Th. Reid, non pas une certaine classe de principes d'action, distincts des affections et des désirs, mais un certain degré de véhémence auquel les affections et les désirs peuvent être portés et qui produit sur l'esprit et le corps les effets que nous avons décrits plus haut.
Les passions ne diffèrent donc pas en nature , maïs en degré des principes que nous avons décrits. Par suite la passion tend au bien, et ce n'est que par accident qu'elle nous entraîne au mal.
Kant : distinction et rapports du désir et du plaisir. — Différentes formes du désir. — « Toutes les facultés ou capacités de l'âme, dit Kant, peuvent être ramenées à trois, qui ne peuvent plus être dérivées d'un principe commun : la faculté de connaître, le sentiment du plaisir et de la peine, et la faculté de désirer. » {Crit. du jug., Introd., p. 23, trad. fr.) Kant distingue donc le sentiment du plaisir et de la peine de la faculté de désirer. Il ne méconnaît pas d'ailleurs leurs rapports. « Le sentiment du plaisir ou de la peine est nécessairement lié avec la faculté de désirer, soit que, comme dans la faculté de désirer inférieure , il soit antérieur au principe de cette faculté » (déterminant), « soit que, comme dans la faculté de désirer supérieure » — déterminée par le concept de liberté — « il dérive seulement de la détermination produite dans cette faculté par la loi morale. » [Ibid., p. 25.)
Sur le plaisir et la douleur Kant adopte les idées du philosophe italien Verri (xvm® siècle), et reprend la thèse épicurienne.
Le plaisir, avait dit Verri, n'est pas un état positif, il n'est que la cessation d'une peine ; le seul principe moteur de l'homme est la douleur. La douleur précède tous les plaisirs. La douleur, dit aussi Kant, doit précéder tout plaisir..., un plaisir ne peut succéder à un autre plaisir... Les douleurs qui passent lentement n'ont pas pour conséquence un plaisir vif, parce que le passage n'est pas remarqué... Se sentir vivre, jouir, n'est autre chose que se sentir continuellement forcé de sortir de l'état présent. {Anthr., II, § 59-60.)
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Schopenhauer de cette théorie du plaisir tirera le pessimisme. Ailes Lehen ist Leiden, toute vie est souffrance, parce que vivre c'est faire effort, et qu'effort implique douleur. Hartmann reconnaît des plaisirs positifs (art, science) qui ne supposent pas une douleur antérieure. Mais de sa théorie de la conscience, qui naît de la lutte, de la contradiction, il conclut « que de nombreuses difficultés s'opposent à ce que la conscience perçoive la satisfaction de la volonté, tandis que la peine éveille avec soi la conscience ».
Dans sa théorie du désir, Kant fait remarquer la distinction de l'émotion {Affect) et de la passion [Leidenschaft). « Le désir (Begierde, Appetitio)^ c'est la détermination spontanée de la force d'un sujet par la représentation de quelque chose à venir comme effet possible de cette force. » Le désir sensible habituel s'appelle inclination (Neigung). L'inclination peu ou point disciplinable par la raison, c'est la passion {Leidenschaft), Au contraire, le sentiment violent d'un plaisir ou d'une peine actuelle, qui ne permet pas dans le sujet la réflexion, est l'émotion {Affect). L'émotion est une surprise de l'âme, elle est violente, passagère, on peut la comparer à l'ivresse [Rausch], La passion prend son temps, réfléchit, elle est comme une maladie résultant de l'absorption d'un poison ou d'une constitution viciée. « Où il y a beaucoup d'émotion, il y a ordinairement peu de passion, comme chez les Français. » L'émotion agit « comme une eau qui rompt la digue », la passion « comme un torrent qui se creuse un lit de plus en plus profond ». Kant cite comme exemples d'émotions [Affect) : la joie excessive, la tristesse sans espérance, l'effroi, la colère, l'anxiété. Dans les passions il distingue les passions naturelles, innées, ardentes [passiones ardentés) : amour de la liberté, amour sexuel, et les passions acquises, plus calmes {frigidœ) : l'ambition, le désir de dominer, l'avarice.
Herbart : la sensibUité ramenée à raction réciproque des représentations. — Herbart et ses disciples cherchent à expliquer toute la vie de l'âme et par suite les phénomènes de la sensibihté par l'action réciproque des représentations ou perceptions [ans dem gegenseitigen Verhœltniss der Vorstellungen) : et par là ils tendent, comme Descartes, à ramener la sensibilité è. l'intelligence. Herbart distingue deux classes de sentiments : ceux qui dépendent de la qualité de l'objet senti, ceux qui dépendent de l'état du sujet sentant. Les premières (sensations, sentiments esthétiques) ont leur principe dans la manière dont se combinent les représentations partielles aperçues (sentiments esthétiques),
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ou inaperçues (sensations), qui les constituent; les seconds, qu'il désigne sous le nom d'émotions [Affect) dépendent seulement du concours ou de l'opposition réciproque des représentations et non du contenu de ces représentations (joie, tristesse, espérance, crainte). C'est uniquement, pour Herbart, du mouvement des représentations que naît l'émotion. Le désir [Begehren), c'est la présence d'une représentation qui lutte contre ce qui s'oppose à elle, et par là devient le principe qui détermine les autres représentations. Tout en revenant ainsi à la théorie qui fait de la sensibilité un mode de l'intelligence, Herbart donne à cette théorie une forme nouvelle : en faisant dépendre la sensibilité de la composition et du mouvement des représentations, il appelle l'attention sur les conditions trop négligées des sensations et des sentiments complexes.
Hamilton : retour à la théorie aristotélicienne du plaisir. — Hamilton, comme Kant, définit la sensibihté proprement dite par la capacité d'éprouver du plaisir et de la douleur. Mais sur la théorie du plaisir il revient aux idées d'Aristote. II affirme que le plaisir est un résultat de l'activité.
Nous éprouvons, dit-il, un sentiment de plaisir, quand une de nos facultés s'exerce d'une manière convenable et que nous en avons conscience, c'est-à-dire quand, d'une part, nous n'avons conscience d'aucune contrainte sur l'activité que cette faculté est prête à déployer spontanément, ni, d'autre part, d'aucun effort de sa part pour manifester plus d'énergie, en degré ou en durée, qu'elle n'était prête à en exercer librement. En d'autres termes, nous sentons un plaisir positif dans la mesure où nos facultés s'exercent, mais non quand elles exagèrent leur action ; nous sentons une peine positive dans la mesure où nous sommes contraints à ne pas faire ou à faire trop. Tout plaisir prend donc naissance dans le libre jeu de nos facultés et aptitudes ; toute peine dans leur répression ou leur activité forcées. {Lectures, II, 477.)
Th. JoulTroy : distinetion des penehants et de la sensibilité proprement dite. — Adolphe Garnier. —
Th. Jouffroy, le traducteur de Th. Reid, distingue comme irréductibles : « 1** les penchants primitifs de notre nature, ou cet ensemble d'instincts ou de tendances qui nous poussent vers certaiiies fins et dans de certaines directions antérieurement à toute expérience et qui tout à la fois indiquent à notre raison la destination de notre être , et incitent notre activité à la poursuivre ; 2** la sensibilité ou cette susceptibilité d'être aff'ecté péniblement ou agréablement par toutes les causes intérieures ou extérieures et de réagir vers elles par des mouvements d'amour ou de haine, de désir ou de répugnance, qui sont le principe de toute passion. » [MéL philos., p. 272.)
Jouffroy tout en distinguant, comme Kant, la faculté appétitive de la sensibilité (plaisir et peine), fait rentrer dans la sensibilité même l'appétit, sous le nom d'amour, de haine, de désir. Voici quel est, selon lui, l'enchaînement des phénomènes : tendances ou passions primitives, — plaisir et douleur, résultat des tendances satisfaites ou contrariées, — passions secondaires, amour et haine : « elles ne naissent en nous qu'à l'occasion des objets extérieurs qui, en secondant ou en contrariant le développement de nos passions primitives, les excitent en nous. » [Droit nat., t. P', p. 32.)
La théorie qu'expose Ad. Garnier dans le Traité des facultés de Vâme humaine y diffère de celle de Jouffroy plus par le langage peut-être que par les idées. Gomme Jouffroy, il admet avant tout des tendances primitives : « L'inclination est la disposition à jouir de la présence d'un objet et à souffrir de son absence ; ou à jouir de son absence et à souffrir de sa présence. » Selon que l'inclination est satisfaite ou contrariée, il y a plaisir ou douleur. « La disposition à jouir et à souffrir précède le plaisir et la peine. » Au plaisir et à la douleur succèdent l'amour et la haine. « Lorsque le plaisir et la peine ont eu lieu, l'inclination devient l'amour et la haine. » Le plaisir et la douleur sont les seules passions simples, primitives, « toutes les autres sont mêlées d'éléments intellectuels » (amour, haine, désir, aversion). Une même inclination peut passer par toutes les passions. Il y a ici une difficulté de langage qui tient à la complexité même des phénomènes. Le plaisir et la peine sont des états ; appliqué à eux, le mot « passion » semble pris dans son sens étymologique, signifier quelque chose de subi, de passif; mais l'amour, la haine, le désir, etc., impliquent activité, mouvement, et le mot « passion » appliqué à ces impulsions semble changer de sens. Ad. Garnier distingue les inclinations qui se rapportent : 1° à des objets personnels; 2° à des objets non personnels (vrai, beau, bien); 3° aux êtres animés (sociabilité, famille). A ces inclinations primitives il faut joindre certaines passions complexes : amitié, amour de la patrie, amour de Dieu.
Herbert Spencer : théorie évolutionniste. — Principe de l'iiérédîté. — L'école psychologique écossaise et française a eu surtout le mérite de décrire et classer les phénomènes. Herbert Spencer cherche dans la théorie de l'évolution les principes d'une explication, conforme aux lois générales qui, selon lui, se dégagent de tous les phénomènes. Pour définir le plaisir et la douleur, Herbert Spencer •remarque, d'une part, qu'il y a des
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douleurs ou plutôt des malaises qui viennent d'un état d'inaction ; d'autre part, qu'il y a des douleurs d'une espèce opposée qui accompagnent des actions excessives.
Si l'on reconnaît à une extrémité les douleurs négatives de l'inaction appelées besoins, et à l'autre extrémité les douleurs positives de l'excès d'activité, il en résulte que le plaisir accompagne les actions situées entre ces deux extrêmes. {Princ. de psych., trad. fr., t. I^r, p. 282.)
Le plaisir d'une façon générale répond donc à une activité qui n'est ni trop petite, ni trop grande. Mais ici on se heurte aux objections, que Stuart Mill adressait à Hamilton.
Qu'est-ce qui constitue une activité moyenne ? Qu'est-ce qui constitue cette limite inférieure d'activité agréable au-dessous de laquelle il y a besoin, et cette limite supérieure d'activité agréable au-dessus de laquelle il y a douleur? comment se fait-il que certains états de conscience (par exemple : telles odeurs ou telles saveurs) soient les uns désagréables, les autres agréables à tous les degrés d'intensité ? {Examen d'Hamilion, p. 527 sq.)
La réponse à ces questions ne peut être donnée, selon H. Spencer, que par la théorie de révolution.
Ces races d'êtres ont seules survécu, chez lesquelles, en moyenne, les états de conscience agréables ou qu'on désire accompagnent les activités utiles au maintien de la vie, tandis que les états de conscience désagréables ou qu'on fuit accompagnent les activités directement ou indirectement destructrices de la vie. {Princ. de psych., trad. fr., t. l^', p. 286.)
Il résulte de là : 1° qu'il peut y avoir des actions agréables ou désagréables à tous les degrés; 2" que les activités moyennes, seules en accord avec l'équihbre normal qui constitue la santé, doivent produire le plaisir. Si le plaisir n'est pas un guide infaillible, c'est que l'animal parfois change de milieu et se trouve dans des conditions nouvelles auxquelles il n'est pas adapté.
Gomment expliquer maintenant les formes les plus hautes de la sensibilité, les penchants supérieurs, impersonnels? Sur ce point, comme à propos de la théorie de la connaissance, on peut distinguer deux grandes hypothèses. Suivant les empiriques, les tendances ne sont que des habitudes déterminées en nous par l'expérience du plaisir et de la douleur, variables par suite comme le tempérament et la culture individuelle. Pour les innéistes ou natims^es c'est, au contraire, dans des tendances innées qu'il faut chercher le principe du plaisir et de la douleur, inexplicables sans elles. Herbert Spencer prétend expliquer les formes de la sensibilité comme les formes de l'intelligence par une théorie qui concilie les
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théories adverses. « Les états psychiques, que nous appelons sentiments (feelings) sont impliqués dans les processus que nous appelons intellectuels et sont inséparables d'eux. » (T. I", p. 509.) C'est donc un même progrès qui élève l'homme aux connaissances et aux émotions les plus hautes. Nos connaissances les plus élevées sortent par composition de perceptions très simples, nos sentiments les plus élevés résultent d'une composition de sensations. Qu'est-ce qui distingue donc la connaissance du sentiment ? La différence de la sensation et de la perception nous le montre assez clairement. Dans la sensation, la conscience est occupée de certaines affections de l'organisme ; dans la perception, la conscience est occupée des rapports subsistant entre ces affections. Dans la perception les changements d'état sont très rapides, les sensations ne sont présentes que tout juste autant qu'il est besoin pour qu'il s'établisse des rapports entre elles , et la conscience est presque tout entière occupée par ces rapports. Dans la sensation, au contraire, les changements sont comparativement lents « ou, plus probablement, les affections de conscience ne sont pas complètement détruites par les changements, mais continuellement ramenées, en sorte que les changements n'y amènent de discontinuité que tout juste assez pour maintenir la conscience. » (T. I", p. 512-513.) De même le sentiment, qui n'est qu'un composé plus ou moins complexe de sensations et d'images, suppose une certaine durée de l'état psychique. Quand une série de changements psychiques se produit en un instant, l'émotion ne peut naître. Voilà pourquoi quand les actions psychiques sont parfaitement automatiques, le sentiment ne naît pas, pourquoi aussi l'habitude l'émousse. Le sentiment étant un composé, plus nombreux sont les groupes de sentiments secondaires dont il est composé et plus il est puissant. Plus l'évolution est élevée, plus les émotions sont fortes. La passion qui unit les sexes, l'amour, dont on parle comme d'un sentiment simple, en fait est le plus composé de tous et par suite le plus puissant : « cette passion fond en un agrégat immense presque toutes les excitations élémentaires dont nous sommes capables, et de là résulte son pouvoir irrésistible. » (P. 529.) Ce qu'il y a d'actif, d'impulsif dans les sentiments s'exphque assez par la relation intime de l'excitation à la réaction, que nous révèlent et l'étude du système nerveux et le mouvement réflexe.
Ressentir à un faible degré les états psychiques impliqués dans les actes de prendre, tuer et manger, c'est avoir le désir de prendre, tuer et mander. Il est clairement prouvé par le langage naturel des passions que le penchant à
produire certain acte n'est rien autre chose que l'excitation naissante des •états psychiques impliqués dans cet acte. (T. 1er, p. 522.)
Jusqu'ici Herbert Spencer ne fait que donner une forme plus nette à la théorie et à l'analyse empirique. Mais l'existence des penchants primitifs et distincts est une conséquence nécessaire de l'évolution et de l'hérédité.
De même que les formes de la pensée, c'est-à-dire les modifications de structure, produites par l'expérience et transmises par l'hérédité, sont à l'état latent dans chaque individu nouveau-né, sont vaguement développées par les premières expériences de chaque individu et se déterminent de mieux en mieux par la multiplication de ces expériences, de même les formes du sentiment, qui sont semblablement à l'état latent, sont faiblement éveillées par la première présentation des circonstances extérieures auxquelles elles se rapportent, et gagnent graduellement ce degré de distinction dont elles sont susceptibles par la présentation souvent répétée de ces circonstances. (T. ler,
Conclusion. — L'histoire des théories de la sensibilité porte plus d'un enseignement. Elle nous montre d'abord combien il est diflîcile de dégager la psychologie de toute conception systématique. Les idées des philosophes sur la nature sensible de l'homme varient selon leurs vues spéculatives et leur conception de la destinée humaine. Les rationalistes admettent dans la sensibilité comme dans l'intelligence un a priori, des tendances primitives, des inclinations, qui préexistent à l'expérience, en dessinent d'avance les grandes lignes. Les empiriques partent d'un fait, le plaisir, et ne veulent voir dans les penchants que des habitudes dérivées de l'expérience, variables comme les individus, sans autre fixité que celle qui résulte des circonstances semblables. Mais sur ce point la forme la plus récente de l'empirisme, par la substitution de l'hérédité à l'habitude, permet d'entrevoir une conciliation possible, au moins dans le domaine de la psychologie pure. Car la théorie de l'hérédité implique l'innéité au moins dans l'homme actuel, qui est le vrai objet de la psychologie proprement dite. La doctrine des origines appartiendrait plutôt à ce que l'on pourrait appeler Vembryologie psf/ckologigue. En outre cette théorie laisse toujours subsister à l'origine un appétit primitif inné, qui est le primum movens de tout le développement sensitif et émotif de l'homme.
Il est aussi impossible de méconnaître l'influence des conceptions de la destinée humaine sur la théorie du plaisir et sur la théorie des passions. La psychologie d'Aristippe, d'Aristote, d'Épicure, des Stoïciens, des philosophes chrétiens, des pessimistes modernes, ne s'entend que par leurs idées sur la fin morale de l'humanité. Selon
que le philosophe est las et découragé, qu'il accepte bravement la vie présente, qu'il la subordonne ou même qu'il la sacrifie à une vie future et supérieure, il expose des théories différentes sur la nature du plaisir et des passions. L'incertitude du langage a beaucoup contribué à favoriser et à entretenir les discussions. Mais les divergences des philosophes, leurs partis pris et leurs préjugés sont féconds : chacun voit d autant mieux ce qu'il voit qu'il le grossit par l'attention qu'il lui prête. Ainsi se dégagent des théories exclusives les analyses subtiles, qui peu à peu isolent les divers éléments de la sensibilité humaine. Une doctrine complète aurait à profiter de tous les travaux que nous avons exposés, de la théorie d'Aristote et aussi de celle d'Épicure, de la physiologie de Descartes, de la psychologie des Écossais, de la métaphysique de Spinoza et de Leibniz. Les théories des écoles empiriques y auraient leur place; et elles trouveraient leurs vraies racines et leurs vraies raisons dans les théories des métaphysiciens.