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CHAPITRE XII

L HABITUDE

I/habitude est la disposition acquise ou contractée par la répétion ou continuation des impressions ou des actes. Il est facile de voir que de nombreuses analogies rapprochent l'habitude de la mémoire : nous devons donc nous attendre à retrouver, à propos de l'habitude, des théories analogues à celles que nous avons exposées à propos de la mémoire. Mais ce qui donne à l'histoire de ce problème un particulier intérêt, c'est que l'habitude, étudiée d'abord par les moralistes dans ses rapports avec la volonté, est devenue de nos jours l'un des grands principes de la philosophie spéculative. Ainsi se révèle à nous une fois de plus la loi du progrès en philosophie. Les vérités s'ajoutent les unes aux autres, mais non par une addition continue , comme dans les sciences positives ; les points de vue se déplacent ; les principes d'explication possibles sont essayés, suivis dans toutes leurs conséquences; et de ces efforts systématiques, de ces synthèses partielles , excessives le plus souvent, se dégagent quelques vérités durables.

Platon : rhabîtiide opposée à la science. — Platon s'occupe de l'habitude, surtout pour la condamner. L'œuvre de l'homme est de se dégager de l'opinion toujours mobile et relative, de s'élever à la science absolue, dont l'objet est l'éternel et l'immuable. La vertu véritable est une science. Savoir c'est faire, et bien faire c'est savoir. Dès lors, comment ne pas dédaigner la vertu qui ne repose que sur l'habitude? C'est une vertu routinière, sans principes,

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L'HABITUDE

incertaine comme lopinion qui la fonde. Aussi ceux qui la possèdent sont-ils incapables de la transmettre aux autres. Les grands politiques d'Athènes n'ont pas fait de disciples. Thémistocle, Aristide, Périclès n'ont pu laisser à leurs enfants l'héritage de leur science politique. {Ménon, 99.) Composée de pratiques souvent contradictoires, qui ne sont pas ramenées à un même principe, la vertu d'habitude est incapable de faire de la vie un tout harmonieux. Elle s'attache au mal comme au bien, et quand elle rencontre le bien, c'est par un hasard heureux, ce n'est point par ce sentiment de la beauté qui la fait reconnaître pour le seul objet désirable. Ajoutez que la conduite est le plus souvent déterminée par des motifs inférieurs, que la vertu n'est pas aimée, voulue pour elle-même, mais pour le plaisir, pour l'intérêt. C'est là une vertu d'esclave, c'est là être courageux par lâcheté, tempérant par intempérance. Dans le Pkcdon (82 a), Platon fait renaître sous forme d'abeilles, de guêpes, de fourmis, les hommes « qui ont cultivé la vertu populaire et politique, qu'on appelle prudence et justice, née de l'habitude et de l'exercice sans philosophie et sans intelligence »

(ol xr,v Sr.ixoTtXTÎv t£ xa> TtoXtTixr.v àpz'zr,^ lTznz'zr,ozuy.6'zi<;.,, e? eÔo'jç te xa-,

[leU-zt^c: yz^oyul^^ àv£u cpiXocrocf laç t£ xal vou). Dans le X'' hvre de la République, au moment où les âmes choisissent leur destinée future, un malheureux se jette sur une condition de tyran et se condamne ainsi lui-même : « durant sa vie précédente il avait vécu dans une cité bien réglée, vertueux par habitude, sans philosophie » (è'Ôsi àv£u

<ptXo<Tocp{aç àpsTYji; (xsTsaT^cp^Ta). {Itép., X.)

Arîsfote: origine, nature, effets de riiabitude. Rôle de l'iiabitude dans la seienee et dans la vertu.

— C'est à Aristote que revient l'honneur d'avoir, le premier, donné une psychologie de l'habitude. On a pu ajouter aux vérités qu'il a découvertes, on a pu les classer avec plus d'art; mais sa théorie reste d'une précision et d'une profondeur admirables. « L'habitude, dit-il, se forme peu à peu par suite d'un mouvement qui n'est pas naturel et inné, mais qui se répète fréquemment. » L'origine de l'habitude est donc la répétition de l'acte : elle a pour principe des acte& semblables à ceux qu'elle engendre ensuite. « Ce sont les actions qui déterminent les habitudes, c'est de l'agir en chaque chose que naissent les habitudes » {Fth. â Nie, II, 2,1103, 6, 30; a-Jxac yàp

(rpàisiç) elai x-jptat xal -uou irotàc; ^svÉcrÔat xàç 's^stç). — « H est absurde

que l'homme qui commet des actions injustes prétende ne pas devenir injuste. » {Fth. à Nie, III, 5.) L'origine de l'habitude ainsi

déterminée, demandons-nous ce qu'elle est. « L'habitude est comme une nature; de même que par nature les choses se succèdent les unes aux autres, de même en est-il ainsi par l'acte de l'esprit; et ce qui est répété souvent crée une nature. » "ûTirsp -/àp o^cn; i;8tq to IW...

oicïTrSp Yàp CpU<7£'. 10 li.lXOL X68£ ItcIv , 0^X0) XOrl £V£pY£ta • XO 0£ TToXXàxiÇ

cp'iatv Tioik {De memoria et reminiscentia, 2, 452 a, 27.) Cependant cette analogie ne va pas jusqu'à l'identité.

L'habitude devient comme une chose innée ; car l'habitude est quelque chose de semblable à la nature. En effet, le souvent est très ^^^^^''^^''^^^J'^l'^ ^\ la nature tient du toujours et l'habitude tient du souvent. » [Rhet., 1, 11,310 a, i.)

L'examen des effets de l'habitude confirme les analogies reconnues entre elle et la nature. D'abord l'acte devient plus facile.

On 'devient juste en pratiquant la justice, sage en cultivant la sagesse courageux en exerçant le courage... En un mot, de la répétition des mêmes actes, naissent les^ dispositions à les reproduire; èç ojxo-.cov evspYe-.tov a-, e^etç Y{yvovTai. {Eth. à Nie, II, 1, 1103 b, 21.)

Le plaisir s'attache aux actes d'habitude comme aux actes de la nature. La vertu parfaite est celle qui se complaît en elle-même et dans ses actes; on n'est véritablement vertueux que lorsqu'on a du plaisir à l'être, et que la vertu est le principe de nos plaisirs et de nos joies. La vertu doit donc devenir comme notre nature, et l'acte vertueux notre acte normal. « L'activité de chaque être s'applique aux choses qu'il aime le mieux. >> Non seulement l'habitude rend l'acte plus facile, non seulement elle supprime l'effort, mais elle produit une tendance. L'âme se plaît dans l'action; plus l'âme agit, plus elle désire agir, et agir dans le même sens et de la même manière. Elle se plaît à refaire ce qu'elle a fait une fois. La répétition de l'acte fait à l'activité comme une forme dont eUe ne se sépare plus, comme une seconde nature. Ainsi la coutume (la répétition de l'acte) produit l'habitude, l'habitude le désir, et le désir l'action.

Les choses inanimées sont incapables d'habitudes : elles ne peuvent, par la répétition des actes, devenir autres qu'elles ne sont.

La pierre jetée en l'air un millier de fois ne cessera pas de retomber en bas ni le feu de monter en haut. {Eth. à Nie, 1103 b, 20.)

L'habitude apparaît avec la vie. Mais seule l'âme humaine ajoute à la nature et se donne à elle-même les formes supérieures de la science, de l'art et de la vertu. La science n'est pas la simple capacité d'acquérir la vérité , elle est une facilité acquise , une disposition à agir, à penser, une connaissance prête à passer a 1 acte.

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