CHAPITRE PREMIER
« Toutes nos connaissances se distribuent en espèces et en genres. La raison formelle de cette loi est aisée à découvrir : toutes nos connaissances doivent avoir un élément commun, et chacune d'elles doit avoir un élément propre ; s'il n'en était pas ainsi, ou bien elles seraient absolument séparées l'une de l'autre, ou bien elles seraient fondues ensemble ; dans les deux cas, la pensée serait impossible * . » Le concept, la notion, Vidée générale^ expriment ce qu'il y a de commun, d'universel, de persistant dans une classe de choses. La théorie des concepts examine leur origine, leur formation, leurs rapports réciproques, leur fondement dans la réalité. Il n'y a pas dans toute l'histoire de la philosophie une théorie qui tienne une aussi grande place que la théorie du concept. Elle est le pivot sur lequel tourne la philosophie grecque avec les Sophistes et Socrate. La philosophie de Platon se ramène en dernière analyse à une théorie des concepts, de leurs relations, de leur mutuel enveloppement. En dépit des apparences, il en est de même de la doctrine d'Arislote. Après Aristote, la logique tend à s'isoler. Alors commence une véritable scolastique, dont le moyen âge ne fait que continuer la tradition. La philosophie du moyen âge est tout entière remplie par la querelle des universaux : la logique et la métaphysique de nouveau s'unissent, mais par une sorte de renversement des termes, c'est la métaphysique qui est subordonnée à la logique, le concret à l'abstrait. De là une tendance à s'éloigner de plus en plus de la réalité , une confiance excessive dans des formules qu'on ne vérifie plus. Le cartésianisme, dont la physique
1. Louis Liard, des Notions de yenre et d'espèce dans les sciences de la nature : Bévue philos., 1870, t. I", I». 3S1. .
est toute mécanique, n'attache pas grande importance aux genres et aux espèces ; mais toute sa doctrine repose cependant sur une théorie des concepts, qu'il substitue aux universaux de l'Ecole. Enfin, les progrès continus de l'empirisme et les théories de l'évolution et du transformisme remettent au premier rang ce grand problème, qui se retrouve au fond de toutes nos discussions sur la finalité.
Passa$i^e de la physique à la dialectique : Heraclite et Parménide; Zenon d'Élée. - Les Sophistes : nominallsme des Rhéteurs. - Isolement des concepts. — Thaïes et ses successeurs immédiats sont exclusivement préoccupés de la philosophie de la nature. Mais l'esprit naturellement si subtil des Grecs ne pouvait manquer de découvrir que même les hypothèses physiques supposent certains rapports entre des notions abstraites, telles que les notions de l'être et du devenir, de l'un et du plusieurs, du repos et du mouvement. D'abord réduite à la physique, la philosophie par son progrès même devait donc tendre à devenir une dialectique, une science des concepts. Les rapports que la science de la nature établit entre ces concepts sont-ils intelligibles? Telle eist la question nouvelle qui se pose. Ce n'est pas encore la logique proprement dite, la science qui prend pour objet avec réflexion les formes de la pensée, les lois du raisonnement; mais c'est ce qui la précède, ce qui la rend possible et nécessaire.
Déjà Heraclite subordonne sa physique à un principe abstrait : celui du changement universel. Tout se convertit en son contraire, tout devient tout, tout est tout. De cette philosophie se dégagent les concepts du changement, du devenir, de la pluralité, qui sont violemment opposés à l'idée de l'être persistant, pure illusion des sens. Mais dans le même temps Parménide affirme que l'être un existe seul ; que c'est la pluralité, le changement, le devenir, qui sont des illusions des sens. Toute l'argumentation de Parménide ' repose sur l'analyse du concept de l'Etre, dont il exclut tout ce qui ne saurait lui convenir. C'est donc par une abstraction hardie que ces deux systèmes prétendent mettre l'esprit humain en possession de la vérité : mais pour l'un le réel, c'est le plusieurs, xà roXXà ; pour l'autre, c'est l'unité, xo £v. Dès lors l'attention est appelée sur les concepts, sur leur opposition, sur la difficulté et sur la nécessité de les concilier. On découvre des problèmes qu'on n'avait pas soupçonnés. Des doutes s'éveillent : à la physique naïve des premiers philosophes se substituent des discussions subtiles, d'où sortent
Àlo
tour à tour la sophistique, la dialectique de Socrate et de Platon, la logique d'Aristote.
Zenon, le disciple de Parménide, marque la transition entre l'école d'Élée et la sophistique. Platon dit de lui {Phèdr., 261 d) que, « Palamède de l'école d'Élée » ('EXeaxtxov na^ajATior^v), il a réussi à présenter à ses auditeurs une seule et même chose comme semblable et dissemblable, une et multiple, en repos et en mouvement. Le premier peut-être, il adopta la forme du dialogue (D. L., III, 47) dont les Sophistes et surtout les Eristiques de l'école de Mégare firent un si constant usage. Aristote l'appelle l'inventeur de la dialectique. (D. L., IX, 25.) Parménide avait déduit sa doctrine de l'Unité du concept même de l'Être, il procédait dogmatiquement ; Zenon procède dialectiquement par une méthode indirecte. Il prouve la doctrine éléatique en réduisant à l'absurde l'opinion commune. Contre ceux qui cherchaient à tourner Parménide en ridicule (Plat., Parm., 428 c), irpo^xo-jç lirr/^EipouvTa^ajxov xw|x(î>o£Tv,il montrait que suivie dans ses conséquences [ti xt; Ixavio; siteÇioi), la thèse de la pluralité entraînait des absurdités bien autrement grandes que celle de l'Unité. Avec Zenon, les concepts prennent déjà cette existence indépendante, cette valeur absolue dans leur isolement et leur opposition qui caractérise la sophistique ; mais la dialectique de Zenon se distingue de celle des Sophistes par son but positif, elle n'est qu'un moyen, pour établir la métaphysique de l'unité et de l'immutabilité de l'Etre.
Les Sophistes n'ont plus, comme Zenon, le souci de la vérité, ils transforment la métaphysique en une rhétorique, ils s'attachent uniquement à justifier la pensée subjective, individuelle par une dialectique purement formelle. Ils partent de principes difi^érents; les uns (Protagoras) empruntent leurs prémisses à la doctrine d'Heraclite ; les autres (Gorgias) à la thèse des Éléates ; mais leur conclusion commune, c'est l'impossibilité de la science. Tous s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas de vérité objective, mais seulement des opinions individuelles. De là résulte la possibilité d'échapper à toutes les objections, d'établir victorieusement toutes les thèses. C'est l'éristique. L'éristique des Sophistes suppose une théorie des concepts que pas un d'eux peut-être n'a formulée avec une précision dogmatique, mais qui domine tous leurs procédés de discussion. Quand Socrate et Platon voudront guérir l'esprit grec de la sophistique, ils n'hésiteront pas sur le remède et tenteront une philosophie du concept. Chaque mot résume certaines observations, une expérience plus ou moins bien définie. Prononcé,
il éveille en chacun de nous des idées plus ou moins nombreuses, plus ou moins nettes. Le mot tend ainsi à prendre une existence indépendante; on l'accepte, comme une monnaie courante, par la seule habitude de l'entendre et de le prononcer. Les Sophistes confondent le concept avec le mot; quant au mot lui-même, il est d'institution arbitraire (Plat., Crat., p. 384 é) : c'est la conséquence de cette affirmation qu'il n'y a pas de vérité absolue. Dès lors réristique n'est-elle pas justifiée? L'incertitude des mots n'exprime que l'incertitude de toute pensée. Il n'y a pas de science , il n'y a qu'un art de faire adopter ses opinions. La théorie du concept se ramène à un nominalisme, qui autorise toutes les subtilités de 1 eristique, toutes les ruses du rhéteur, ein rhelorischer Nommalismus des Begriffs (Prantl, Geschichte der Logik, p. 18). Gomme il n'y a pas de vérité objective, comme il n'y a que des opinions individuelles, il n'v a pas à chercher entre les concepts une hiérarchie qui les subordonnerait en les limitant. Le Sophiste donne au concept dont il a besoin pour faire la preuve de ce qu'il avance une valeur absolue ; il ne tient aucun compte de ses relations. Ainsi isolés, comme individualisés, les concepts s'opposent violemment et permettent d'enfermer l'interlocuteur dans des contradictions insolubles. Il est possible de faire lutter sans fin l'un et le plusieurs, le repos et le mouvement. En résumé, la théorie des concepts, qui se dégage de la sophistique, est intiment liée à la négation de la science objective. C'est un nominalisme qui répond surtout aux exigences de la rhétorique. Néanmoins ce nominalisme même préparait l'avènement de la Logique. Partant de principes exclusifs, de l'unité ou de la pluralité, l'ancienne philosophie, par le progrès même de la réflexion, devait conduire h une dialectique négative qui détruirait l'une par l'autre les doctrines incomplètes. (Zeller.) Le rôle des Sophistes a été de montrer que les concepts étaient mal analysés, mal définis, et de mettre en lumière la nécessité impérieuse de les mieux définir.
Réforme de Socrate : formation, définition des concepts. — Étant donné que la sophistique reposait sur une fausse théorie ou plutôt sur l'absence de toute théorie du concept, la réforme de Socrate devait porter d'abord sur la formation et la nature du concept.
Dans le Phédon (99 rf). Socrate dit qu'après avoir perdu bien du temps aux recherches des physiciens, il en est arrivé à cette conviction que la vérité ne pouvait être atteinte par l'étude directe des choses (xi ovxa 7xoira>v). « Il lui
parut donc qu'il fallait se réfugier dans les concepts pour y contempler la vérité des choses , looÇs o-f. jjloi /pf.va'. eiç toùç Xoyou; xaxa'fuvdvTa èv èxeivot; axor2Îv Twv Svtwv x^.v dtXT,9ciav. » Ainsi, au lieu de s'attacher aux itpâvjjLaxa, il s'attache aux \6yo: ; au lieu de contempler les êtres, xà ovxa, il contemple la véritt'^des êtres, x>,v àXT,6s'.av xwv ôvxo)v. Son idée maîtresse, c'est que la science a pour objet la formation de concepts bien définis, qui puissent servir de principes. « 11 ne cessa jamais de chercher avec ses disciples l'essence de chaque chose : axoiroîv o-ùv xot; auvou»:, xi sxaaxov sitj xwv ôvxwv, oùostcwtox' fkr^fi. » [Mém.y IV, 6, 1.) Quand quelqu'un le contredisait sans avoir rien de clair à dire, lui soutenait sans démonstration que tel homme était plus sage, plus habile politique qu'un autre, il ramenait toute la question à son principe rationnel, £7cl xi,v uTcoBsjiv èzavf,Yg iravxa x6v Xôvov. (§ 13.)
Le grand point, c'est donc de former le concept et d'arriver à une définition qui réponde à l'essence vraie des choses. La plupart des hommes en présence d'un objet s'attachent à une de ses qualités, à l'exclusion de toutes les autres; de là l'ambiguïté des mots en usage , qui rend possibles les subtiHtés de la sophistique. Pour définir uji objet, il fautjlexamjner sous toutes, sgA, face s, concilier les contradictions apparentes, discerner ce qui passe et ce qui demeure, l'essence et l'accident. Socrate procède à cette détermination du concept par une méthode inductive. (Voir plus loin le Problème de Vinduction.)
Nous voyons ce qui distingue Socrate des Sophistes. Les Sophistes croient posséder les concepts, ils les trouvent tout faits dans le langage ; pour Socrate la formation des concepts est la fin même de la science. Les Sophistes donnent au concept une existence indépendante ; ils l'isolent de l'expérience ; ils ne s'en servent que pour rendre le réel inintelligible, en lui donnant une valeur absolue qu'il n'a pas; Socrate contrôle le concept par l'expérience, c'est d'elle qu'il le dégage; il n'isole plus la pluralité des phénomènes de l'unité qui les fait intelligibles. Du même coup, il n'est plus tenté de séparer chaque concept de tous les autres ; en les formant il découvre leurs rapports ; par la division (oiaipsji;) il descend du genre à la pluralité des espèces, et dans la définition il cherche à déterminer la différence propre. En reconnaissant la subordination des concepts, leurs rapports réciproques, la possibilité de diviser le genre en espèces, de ramener les espèces au genre, de passer ainsi d'un à plusieurs, de plusieurs à un, Socrate rétablit la circulation entre les idées et rend à la pensée logique le mouvement et la vie.
Les deml-SocratIques reviennent à la sophistique : nominalisme d'Antlsthène ; réalisme de l'école
de Mégare. — La réforme logique de Socrate ne fut comprise et poursuivie que par Platon. Les Gyrénaïques, les Cyniques, les Mégariques, par des voies diverses, reviennent à Féristique des Sophistes.
Selon les Gyrénaïques, nous ne connaissons rien que nos sensations. Nous ne connaissons pas plus les sensations des autres hommes que les choses. Quand deux hommes disent qu'ils ont senti la même chose, aucun des deux ne peut être sûr que l'autre éprouve réellement la même sensation que lui, car l'un et l'autre ne connaissent que leur propre état. {Sext. Emp. adv. Math., VIT, 195.) G'est le nominalisme sous sa forme la plus violente, puisque rien ne répond aux termes généraux, pas même une sensation commune.
Antisthène avait été disciple de Gorgias avant de suivre les leçons de Socrate. Sa théorie du concept est une combinaison assez étrange de ces deux influences. Gomme Socrate, il veut que le con cept des choses soit déterminé avant qu'on en dise rien ; « le premier il définit le concept en disant que le concept exprime l'essence
des choses, ttowto; xs wpfdaTO Xo^ov Eiirtov * Xo^o; £<Ttiv ô to ti f,v ^ Ïtzi St^Xwv. » (D. L., VI, 3.) Mais il ne se sert de ces prémisses que pour donner une forme plus systématique à la théorie des Sophistes. Il ne donne pas pour fin à la science la formation des concepts et l'intelligence de leurs rapports : le terme qui désigne un objet est, selon lui, le seul concept qui lui convienne et l'exprime (otxôTo; Xo^o^) ; on ne peut dire qu'une chose d'une chose (sv lo Ivo;) ; quand on applique un prédicat à un sujet, on rapproche arbitrairement deux concepts qui sont et restent distincts. G'est une union purement verbale, à laquelle rien ne répond dans la réalité. Antisthène ne veut pas qu'on dise : l'homme est bon, mais seulement l'homme est homme,
le bon est bon (oux èwvTs; aYO^Bov X^Y-'"' avOpwrov, àXXà to [Ciy ol^^'ol^o^
aYaOov, tov oï avBptoTov avôptoiTov : Plat., Soph., 151 b). G'était, comme le remarque Aristote, supprimer toute discussion en supprimant
toute erreur î t\ wv cruvâSaivs, {xf, sTvai àvttXÉY^'-^) oysSov 0£ \xr^t^ '^vj-
'Sîaôai. [Met., V, 29,1024 b, 33.) Du même coup toute définition devenait impossible. Qu'est-ce que définir, en eff'et, sinon déterminer un concept par ses attributs essentiels, tout à la fois marquer ses relations avec les autres concepts et l'en distinguer ?
Antisthène reconnaît seulement qu'on peut compter les éléments des natufes composées^ par là en donner une sorte d'explication. Je puis dire l'animal raisonnable^ mortel, capable de science et de raison, mais ce n'est pas là une définition proprement dite, c'est un ^e^y^î jxaxpoî, c'est une énumération qui
n'équivaut pas au nom d'homme (Xô^o; jiaxpei; sariv, àXkQÙy ux; tô àvôpwitou ovojia) ; puisque donc la définition n'est pas un nom, il est impossible de définir (èics'.oti ouv ô ôpt(j;jLÔ; oOx Ittiv ôvojxa, oôx laxiv ôpî<ja(j6ai. Alex, ad Met., p. 523, 13). Platon dans le Thééiète (201 e sq) expose cette théorie d'Antisthène.
G'est en somme un nominalisme étroit, qui rend la science impossible. Les concepts n'ont aucun rapport entre eux, parce qu'ils ne répondent à rien dans la réalité, parce qu'ils n'expriment pas l'essence des choses, mais seulement le résumé de nos observations sur elles. Ge qu'il y a de primitif, de réel, c'est l'indéfinissable , ce qui ne peut jamais devenir attribut, ce qui ne peut être que désigné par un nom propre ; en un mot, ce qu'il y a de réel, c'est l'individuel ; le général n'a d'existence que dans notre pensée. On peut expliquer, se faire entendre des autres en faisant appel à leur expérience, on ne peut définir. Je ne puis rien dire qui soit l'équivalent du nom d'homme ; et de même que ce concept en dernière analyse est irréductible, de même il n'y a de réel que tel ou tel homme, duquel on ne peut plus rien affirmer de général. Ge nominalisme explique la polémique d'Antisthène contre Platon : « Je vois bien le cheval, disait-il, mais non le cheval en soi, l'homme, mais non l'homme en Soi;'i'ï"rov jjlIv opto, l7n:oTT,Ta os ou/ opw (Simpl. schoL 66 by 45). Et il ajoutait que les genres et les espèces sont de pures conceptions de l'esprit : ï\t^(t rà y^vt, xat Ta £toT^ £v 5(^iXaTç srivoiat; sTvai. (Ammon. in Porph., Isng., 22 b.)
Avec l'école de Mégare nous retrouvons l'isolement sophistique des concepts, mais fondé sur un réalisme métaphysique. Toutes ces théories contraires, qui s'accordent à nier l'enveloppement et les relations des idées, montrent combien a été long et difficile l'enfantement des vérités logiques qui nous semblent les plus simples. Les Mégariques combinent les doctrines de Socrate et de l'école d'Elée. Dans le Sophiste (248 à) il est question de philosophes amis des idées, twv sloiôv cpOvOi, mais non Platoniciens. En lutte contre les matérialistes, au point de vue de l'invisible, ils soutiennent que les concepts rationnels et incorporels sont la véritable essence
des choses : '^or^'zà OTxa xai àawjjLata eiStj tt,v àXTj6iv7;v ojfftav sTvai.
Mais tandis que, pour Platon, les idées deviennent prédicats l'une de l'autre et, par leurs combinaisons, constituent l'univers, selon les Mégariques les idées sont immobiles, sans rapport entre elles, chacune en soi et pour soi, sans aucune puissance, ni active ni
passive {\i^(0'j<Ji^y H'zi y*^*^*^ l*-^^ [xi'zzTzi toû -Ttoéfrystv xai iroieTv 0'jvà|X£to, irpoç 0£ 0'j(ji«v TOjTwv O'jOÊTspo'j TT^v O'jva'jL'.v àp|JL0TT£tv oadiv : Soph., 248c). Elles ne communiquent pas plus avec le monde sensible, pure
apparence ; elles seules sont, il n'existe pas. Stilpon (D. L., II, H9) ne voulait pas qu'on fit du concept l'attribut d'un être individuel ; celui qui dit Vhomme, ne dit aucun homme : xov XiYovxa avBpwuov sIttsTv {xrjoÉva; car le concept désigne une réalité distincte de tous les êtres particuliers et éphémères. Partant de ces prémisses on allait, dans l'école, jusqu'à nier le possible. Le possible tout à la -fois serait et ne serait pas, il n'y a que ce qui est qui soit possible. C'était, comme le remarque Aristote, rendre inintelligibles tout devenir et tout mouvement. Mais cette conclusion, loin d'effrayer les Mégariques, était la thèse même qu'ils voulaient établir. Il semble que l'école, par son développement même, en revint à la pure doctrine des Éléates. A l'Être de Parménide on substitua seulement le Bien de Socrate. « Euclide , dit Diogène Laërte (II, 106), affirmait que le Bien est un, quoique désigné par des noms divers, sagesse, dieu, intelligence, etc.; quant aux choses opposées au Bien, il les supprimait disant qu'elles ne sont point. » Dans cette hypothèse, le Bien seul serait réel, le Bien un, toujours identique à lui-même sous ses divers noms. Platon ne parle pas de cette unité du Bien. Il est vraisemblable qu'Euclide, quoi qu'en dise Diogène , admettait une pluralité de concepts qui pouvaient être d'ailleurs pour lui autant de perfections ou de parties du Bien, et que ce sont ses disciples qui, se rapprochant de plus en plus des Éléates, ont, supprimé la pluralité des concepts. Ce qui importe à l'histoire de la Logique, c'est que le réalisme de l'école de Mégare aboutit aux mêmes conclusions que le nominalisme strict des Cyniques. Séparé du sensible le concept a une valeur absolue ; mais par là même, dans le monde du devenir, dans le monde tel qu'il nous apparaît, le nominalisme triomphe. Il est impossible d'unir les concepts entre eux, plus encore d'unir les concepts aux êtres individuels, d'affirmer un prédicat d'un sujet. On ne sort pas de la sophistique.
Platon reprend Toeuvre de Socrate. — La dialectique : formation et division des concepts. — Socrate, dans sa lutte contre les Sophistes, avait discerné nettement l'origine de leurs subtilités. Ses procédés de discussion, sa dialectique par genres (oiaXi^eiv xa-cà Y^vT,) supposaient que les concepts ont des rapports entre eux et avec le monde des sens. Réalistes ou Nominahstes, tous ses disciples immédiats reviennent à l'isolement sophistique des concepts qui supprime le jugement et la science. Seul Platon reprend l'œuvre de son maître, en lui donnant une am-